14 mai 2008
Détours d'une Fée
Querelle de Nuit (Conte gay) : VIII
Les lesbiennes,
bruyantes et militantes, disparurent comme par enchantement, avec l’arrivée de
la rosée et la féé Carabosse de remercier Dieu, pour la santé de nos tympans, bien que les siens fussent cachés par l’abondante toison ébène dont les
sorcières sont toujours pourvues. « Elles avaient la langue blanche,
maugréa-t-elle, à cause de leurs pratiques douteuses : qui d’autres que des
dégénérés voudraient embrasser ces ribaudes farfelues ? »
Mais personne
n’écoutait plus cette fée farfelue : nous voici devant la porte d’un grand
restaurant gastronomique, service à toute heure et j’ai bien dit : service,
je n’ai pas dit : sévices. Notez le bien et tenez-le-vous pour dit,
puisqu’il s’agit d’un conte, d’un conte pour grands enfants, et les grands
enfants sont toujours, et resterons peut-être à jamais, des enfants, avec des
protubérances plus conséquentes, plus juteuses certes, mais des enfants tout de même.
Services 3
étoiles et oméga, nous pénétrâmes ce nouveau sanctuaire à pas de loup, la faim
au ventre, surpris de constater que la fringale s’était répandue dans tout
Lyon. Serait-ce la famine ? Le restaurant affichait complet, toute une faune
bigarrée s’affairait sous l’éclairage violent, et leurs paroles confuses,
mêlées à des tambours oppressants, hypnotisaient nos sens alourdis, charmant
capharnaüm, divin pandémonium.
Un homme, tout
de noir vêtu, vint à nous, qui nous proposa de nous relaxer au premier étage :
« l’ambiance y est plus lounge, mais vous serez mieux là-haut, vous
verrez, il y’a beaucoup moins de monde, vous pourrez vous reposer un peu, en
attendant qu’on vienne vous servir des petits plats. » Ce sur quoi, la fée
Carabosse, langue affûtée, ajouta d’une voix digne :
« Oui, nous
serons mieux, avec tout ce bas peuple, on se croirait sous la révolution ! »
Voilà une riche
idée : nous montâmes donc tous les quatre par l’escalier en colimaçon, qui n’en
finissait plus, pour rejoindre un immense salon, plongé dans une ambiance
tamisée si délectable, si apaisante. De longs sofas alanguis nous attendaient,
que quelques hères fatigués, étendus, non sans aisance, dans cette félicité
nocturne, laceraient langoureux de leurs corps élastiques, chats errants
pathétiques, désœuvrés et sans lit, petites fées aux miettes émasculées.
Nous nous assîmes,
la fée dodue à ma gauche, la Carabosse à ma droite, le vacher au corps
d’allumette posant son coccyx sur mes genoux, se fondant presque en moi de ses
os, étrange communion. C’est alors qu’arriva un prince, un prince capricieux,
jeune et fougueux, qui vint en ma direction et d’un geste preste et vindicatif,
écarta d’un seul coup le vacher pour prendre position sur mes genoux. La fée
dodue brailla, la fée Carabosse pavoisa, et moi dans l’embarras, je commençais
à avoir sérieusement faim. Non sans impatience, j’attendais le menu.
13 mai 2008
Nihilisme : Lesbiennes Révoltées et Pompe à Fric
Querelle de Nuit (Conte gay) : VII
Dans la nuit
silencieuse, cinq hominidés aux sexes indéfinis entonnaient de violentes
incantations - pour ne pas dire des slogans - brûlantes comme des invectives, conjurant un antre marécageux, succube à
fric matérialiste, de disparaître de la ville de Lyon. « Ce sont des
lesbiennes, des lesbiennes, s’écria la fée Carabosse, affolée. Il n’y’a guère
que ces maudites créatures pour faire tout un charivari pour pas grand-chose.
Absolument aucune classe ! »
Néanmoins, elle
se mêla à eux et nous discutâmes allègrement du partage des royaumes. Depuis
que le marécage, célèbre domaine fangeux où s’accouplent les lesbiennes, a
changé de seigneurie, ces vassaux divisés déserteraient peu à peu le royaume
humide, parce que les nouvelles règles interdiraient la venue de leurs compagnons
homosexuels et que cela est inadmissible ; des hétéros lubriques et déplacés
les remplaceraient, qui lorgneraient d’un œil intéressé, voire priapique,
toutes ces sylphides aux cheveux ras et cela, aux pays du droit de la femme à
disposer d’elle-même (et du sexe de leurs homologues…), est purement et simplement inadmissible.
Il fallait donc crier tous ensemble, à l’unisson, pour que cette oppression d'un genre nouveau s’arrête
enfin :
« Le Marécage
n’aura pas plus notre thune. Le Marécage n’aura plus notre thune. »
Exaspérée, la
fée Carabosse essayait tant bien que mal de discuter avec tout le monde en même
temps, et, à trop se disperser, elle y perdait singulièrement la tête. Elle se
disait probablement : à qui vais-je donc offrir mon fruit pourri, cette nuit ?
Qui pourrait donc l’accepter ? La fée dodue, qui prétend être heureuse dans son
mariage mais semble à l’affût de tout ce qui peut se produire, en bonne commère
qu’elle est, le Cow Boy fil de fer, qui discute avec elle, quand Nicolass n’est
pas accaparé par ces femelles hystériques, ou par mister fil de fer en
personne, ou bien, pourquoi pas, ce petit drôle de Nicolass, qu’elle a
également pris par le bras, par souci de mimésis. Ce dernier, qui s’est surpris
lui aussi à entonner les fameux slogans, lui semble peut-être l'âme la plus
indiquée pour goûter sa venimeuse pomme et celui-là, pensait-elle au plus
profond d’elle-même, jamais un prince ne viendrait le réveiller. Non, jamais.
12 mai 2008
L'Interférence des Langues
Querelle de Nuit (Conte gay) : VI
Cette fée
Carabosse, débarquée de nulle part, à l’heure où les sanctuaires de la danse ont
fermés, vint en notre direction, maudissant les us et coutumes auxquels elle ne
semblait pas rompue. Ses yeux rouges, accointance avec le diable ou improbable
myxomatose, nous fixaient, torves et bovins et, très vite, des lueurs
malicieuses se sont allumées dans son iris. Il faut se méfier des fées, me
disait ma mère, les fées ne sont pas toutes bonnes, il en est qui sont un
peu sorcière, un peu diablesse et celle-ci, assurément, existe dans le seul
but de grossir les rangs du mal. Mère aurait dit : « celle-là, elle a des
instincts à vous tendre une pomme empoisonnée », ce genre de fruit qui
fermente toute la soirée dans son sac en bandoulière, plaqué contre sa veste
ocre, impeccablement cintré sur un corps épilé au fer rouge.
Déjà, elle
jouait avec nous, se faisant passer pour une Anglaise, une fée d’outre-Manche,
des pays froids et pluvieux et moi, je me démenais pour discuter avec elle, lui
indiquant les lieux où elle pouvait se rendre, elle, la perfide, persiflait, tandis que la fée dodue, accroupie non loin de là avec mon dégingandé,
se gaussait en sa compagnie de ma persévérance stérile et, surtout, de cette
innocence affable et lamentable avec laquelle je lui répondais, dans un anglais
piteux et guignolesque, alors qu’elle maîtrisait très bien la langue de Genet -
je déteste Molière et sa gaudriole - ce que, de toute évidence, je n’ai pas remarqué, me
dévouant corps et âme à cette nouvelle cause.
Longtemps
encore, je resterais enfant, un homme prisonnier d’un enfant et la fée
Carabosse, aux mobiles douteux, jouissait de cet état, à n’en plus finir,
toutes lueurs allumées dans ses oves ensanglantés, jusqu’à ce qu’elle renonce
finalement, me donne une tape amicale contre l’épaule et me dise, débonnaire :
« Mais non,
Nicolass, je parle français, mais tu es amusant. Tu es so funny. Nicolass.
Allez, je viens avec vous, je vous suis. »
Et nous fûmes quatre à arpenter la rue de la république, rejoignant une bien curieuse manifestation nocturne.
11 mai 2008
Toile de Fer
Querelle de Nuit (Conte gay) : V
Autres lieux,
autres mœurs ; nous voici inspectant ce nouvel antre, déserté par sa population
habituelle ; nous étions peu nombreux, au final, à danser sur la piste et, sur
les banquettes, deux hommes aux chemises débraillées mimaient avec une
sensualité de cacochyme, sans même caresser leurs protubérances, l’acte sexuel,
cela, sans se soucier des bavardages incessants de fée dodue et son acolyte,
moi-même, excédé par la soirée, et surtout affamé.
Mais je
rejoignais la piste, toujours, histoire de danser, histoire de faire circuler
un peu mon sang, de ne pas m’endormir, quand un homme m’attrapa, parmi ceux qui
me regardaient, m’attrapa et très vite, se mit à danser contre mon corps ; il
frottait incessamment son corps maigre sur mon vêtement. Compressé par un
pantalon étrange aux pointes de métal allant à merveille avec ses chaussures de
cirque, sorte de cow-boy anorexique des temps modernes, il brandit comme un
lasso un cellophane autour de nous, pour que la soirée nous appartienne enfin.
/ La langue
dans la bouche, toujours avant de prononcer la moindre parole ; c’est bien plus
excitant de connaître une personne par ce nouveau langage. Peu d’hommes, déjà,
savent embrasser, mais moins encore savent discuter, conduire une conversation
; la nature se révèle ainsi en ce qu’elle a de plus pure, d'inéluctable ! /
Et l’heure de
procéder à mesure que les caresses se lient, et les langues se délient, jusqu’à
ce que tonnent des ballades nauséeuses et sucrées, qui autorisent le
rapprochement, l’inévitable rapprochement, prélude à la jointure de deux
nudités :
J’ai passé mes mains dans ses cheveux barbelés, et nous
avons dansé sur Rêver, de Mylène, instant glauque et non instant X : la
fée dodue, avachie dans un sofa, riait aux éclats, suivait le mouvement de nos
lèvres et j’accrochais son regard rieur, et le lui rendait bien, si bien que le
pauvre hère ne pouvait rien manquer de ces moqueries, qui n’étaient point si
viles, oh non, mais aucunement civiles.
Puis nous
sortîmes tous trois, dans la rue silencieuse, pour palabrer sur le trottoir,
faire connaissance les uns avec les autres, parler de nos projets immédiats,
afin de sceller le destin, dire au fermier qui ne s’était toujours pas
transformé en prince que nous étions prêts à nous envoler vers d’autres
horizons, la fée dodue et moi, après avoir échangé - tradition quand tu nous
tiens - les numéros de téléphone, car c’est toujours ainsi que cela se termine,
ces rencontres fugitives, à la lueur des stroboscopes : le fermier rachitique
ne s’étant pas transformé en prince, bien qu’il fut fort sympathique, fort
agréable, il était de notre devoir de le quitter enfin, de battre le bitume
pour aller vivre de nouvelles aventures, jusqu’au petit matin. Mais cela ne se
passa pas comme cela, car les contes recèlent moult créatures merveilleuses et enchantements : apparut, sous nos yeux ternes et fatigués, la fée Carabosse.
09 mai 2008
La Salle des Miroirs
Querelle de Nuit (Conte gay) : IV
Evidemment,
j’avais les pleins pouvoirs, évidemment, je me sentais bien, en cette
possession, un peu hors mon corps et cela, sans l’utilisation de ces poudres et
pilules qui soi-disant vous font grandir, grandir, jusqu’à toucher les
nuages. Au plus profond de moi
cependant, je me disais ceci : ce sont ces élixirs, ces élixirs que tu as
ingurgités, qui t’ont grisé et cette fée dodue, elle n’existe même pas, ce
n’est qu’une projection adipeuse et colorée de ton esprit dérangé.
Mais elle était
bien là, derrière moi, de chair et de sang : je la voyais qui me regardait, du
coin de l’œil, effectuant avec ses mains potelées et tordues des chorégraphies
pour le moins envoûtantes, qui n’envoûtaient personne cela dit, captivaient à
peine et je l’entendais rire aussi, de son rire dément, dément à un point tel que je me demandais si
elle était ou non mon alliée. Tout ceci n’était - peut-être - qu’une vaste
supercherie.
Entre ces
danses, toutefois, je gravitais, à recherche d’un prince, sous l’égide de la
fée dodue, mais ne trouvais personne qui me séduise : plus je contemplais de
visages et plus ces visages, par un étrange maléfice, se ressemblaient : les
mêmes coiffures, les mêmes ports de tête, altiers et suffisants, regards
perçants et aiguisés, les mêmes vêtements, si bien que je ne parvenais même
plus à discerner les différences entre tous ces hommes et cela m’agaçait. Sans
doute était-ce à cause de ces grands miroirs, qui nous entouraient, et nous
multipliaient ?
Agacé, je
m’adressais de nouveau à la fée dodue : « Je cherche quelqu’un qui soit unique
et je ne crois pas que ce soit ici que je le trouverais. »
Puis, je lui
rendis le sceptre : « Je préfère que l’on me choisisse, moi, plutôt que de
choisir moi-même, à vrai dire, je n’ai jamais choisi, alors je n’ai pas
l’habitude, tu comprends fée dodue ? Voilà, je te rends ton sceptre, j’ai
bien assez de ton incantation pour séduire alors j’ai confiance, cela me
suffit. »
« Très bien dit
la fée dodue, mais ce n’est pas ainsi que les choses doivent se passer
forcément Nicolas. Tu devrais un jour te simplifier la vie. Mais je peux encore t’aider tu sais : je vais
t’emmener dans un endroit dont j’ai le secret, où tous les fermiers sont
princes, et les princes sont fermiers. Fais-moi confiance, et suis-moi. »
08 mai 2008
L’Amour au Bout de la Baguette
Querelle de Nuit (Conte gay) : III
C’était un peu
l’enfer en ce lieu que je connaissais déjà, pour l’avoir visité non pas en
rêve, mais physiquement : une caverne d’Ali Baba aux vestiges dévastés, aux
trésors corrompus, où même la musique n’est pas enchanteresse. Ce ne sont des
valses, pas même syncopées, tout juste un assemblage approximatif de bruits champêtres, de hennissements. Et je ne
parle pas des créatures qui gémissaient, entassées, sous les lumières violentes
qui zébraient l’obscurité.
Voyant ma mine
contrite, mais surtout que je ne mobilisais pas les atouts conférés par son
sortilège, cela, malgré quelques regards jetés sur mon humble personne, la fée
dodue s’approcha de moi et me confia sa baguette magique infrarouge, qu’elle
sortit d’un pli de sa robe d’apparat. Puis, esquissant un sourire pervers, elle
me dit :
« Nicolas, tu
me désespères ! Tu n’y mets vraiment pas du tien ! Je veux t’aider à
te trouver quelqu’un, même si tu ne m’as rien demandé, cela me fait plaisir. Et
ne me réponds pas que tu es heureux ainsi, car tu sais très bien que tu peux l’être
plus encore. Bon, je vais te confier ma baguette magique. Il te suffit
d’appuyer sur le petit bouton que voici afin que se passe quelque chose, tout
en visant le garçon que tu désires. Un rayon laser invisible en sortira et le
rendra amoureux de toi. C’est très simple ! Cependant, il faut bien viser.
C’est encore plus efficace et discret que l’arc de Cupidon mais attention à ne
pas te faire remarquer : des jalouses pourraient bien vouloir te dérober ce
sceptre. Alors méfiance. Et surtout, n’oublie pas de me le rendre, il m’est
vital pour mes futures missions. A toi de jouer, Nicolas. »
06 mai 2008
La Fée Dodue
Querelle de Nuit (Conte gay) : II
Je l’ai invitée
à ma table, pour manger des légumes, cuits à la vapeur, cette fée dodue,
absolument goulue et nous rîmes quelques instants, nous nimbant les entrailles
de précieux élixirs : sa propension au kitch, son rire tonitruant, sa tenue aux
ouvertures échancrées, dévoilant - divin sortilège - les effluves naturels de
sa charmante et généreuse nature, annonçaient le règne incertain d’une nuit
fantastique et magique.
J’étais charmé
de sa présence à ma table, de cette complicité liquoreuse qui nous unissait.
Alors que la soirée battait son plein, sur des musiques toujours plus
féeriques, entraînantes, moult valses syncopées, la fée dodue me fit la
promesse que cette soirée serait merveilleuse et, agitant sa baguette dans
l’air lourd et chaud, non sans tonner de quelques pointes et entrechats, elle
me conféra en l’instant des pouvoirs inestimables, aux allures prophétiques de
commandements :
Tu séduiras
l’inconnu par ta seule présence
En aucun cas
ne vomiras
Et tes
désirs seront des ordres
Tes plaisirs des désordres.
Je sentis en
moi une force me submerger, quelque chose de véritablement paranormal, une
sensation mystérieuse qui défie la science et que d’aucuns appellent « la
confiance en soi ». Et l’envie de sourire, tandis que la fée dodue se gavait
des victuailles végétales que je lui préparais, avec tant d'amour. Et, quand ce
fut l’heure de sortir, oui, l’heure de sortir enfin, je la sentais palpitante à
mes côtés, aimante et déglinguée, et nous chantâmes dans le tram, sous les
regards interloqués, direction la grande porte rouge, direction les mondes
étranges.
05 mai 2008
La Mise en Bouche
Querelle de Nuit (Conte Gay) : I
Aimes-tu les
contes, toi aussi ? Ces histoires féeriques qui mettent en scène des
personnages exagérés, dans des situations toujours fantastiques, saugrenues, le
tout, dans un monde merveilleux, ces histoires du temps jadis, qui, au coin du
feu, lors de la veillée, se retransmettaient, se déformaient, mais reflétaient
toujours les dures réalités du monde sous couvert de métaphores, d’hyperboles
guignolesques, que des fins redondantes - pourquoi alors utiliser le
pluriel ? - condamnaient toujours par l’intrusion nauséeuse et pourtant
nécessaire d’une Morale.
Moi, j’aime les
contes. Il y’a du conte dans chaque chose du quotidien. Parfois, un
sourire est fantastique, merveilleux et dans la rue, dans les transports en
commun, je me plais à voir des sorcières, des dragons, des ogres et des petits
poucets et j’y vois tant de choses que je crois parfois vivre des aventures
extraordinaires, alors qu’elles ne sont que décalées. C’est ainsi qu’un soir la
fée dodue m’a visité.
02 mai 2008
De Natura Rectum
Les hommes sont courtois,
dans les sous-bois ; où j’ai atterri : point une question de volition,
mais la source, plutôt, d’un agacement :
Promenade à la tête d’Or,
sous un soleil nouveau, parmi les foules oppressantes, ne trouvant pas banc qui
me séduise, l’isolement. Négligemment couché dans l’herbe, lunettes de soleil
humblement vissées sur le nez, je commence à me laisser aller à l’abandon quand
des jeunes viennent à moi, me demandent si j’ai de quoi couper du shit, un
couteau - peut-être un scalpel ? - ce
genre de présences opportunes qui font que, dans ce simulacre usurpé de nature,
la solitude n’est possible qu’entre quatre murs.
J’ai décidé, j’ai décidé de
passer du côté obscur de la force, comme ils disent, de monter les escaliers,
franchir le grillage qui me sépare de la Cité Internationale, et là, et là, et
là… d’un pas lent et régulier, rejoindre l’autre côté de ces immeubles oranges
crado, pour un simulacre de nature plus évident, un silence plus naturel,
hormis le vrombissement lointain de la circulation, l’écoulement rapide du
Rhône. Non loin de là, je suis le fleuve, pour rejoindre la Feyssine, les
sous-bois, des hommes qui patrouillent, des hommes qui regardent, furètent, des
hommes qui fouillent le désir, s’apprêtent, dans cette végétation qui protège
les désirs, à bander leurs arcs.
Je suis accueilli par un
joggeur libidineux, aux airs sympathiques, qui me dit bonjour, d’une voix
féminine, cela qui me fait sourire et même rire, à tel point que j’en oublie la
politesse. Mais je procède, un très beau garçon, à vélo, me dévisage avec
insistance, qui malheureusement ne paraîtra plus : le vert lui va à merveille,
couleur que je hais, et que j’aime à présent ; le vert, la nature, je sens la
sève monter et je procède, je marche, je ne m’arrête pas : je découvre vraiment
ce parc, dans lequel je vais si rarement.
Des têtes dépassent, des
hommes se suivent, et sans doute s’assemblent, sous le soleil nouveau ; un
vieillard gavé à la saucisse fait ses mots croisés sur un tronc d’arbres,
jetant des regards lubriques de-ci de-là, mais je ne fais que passer, passer,
quand un homme aux allures de lutin, oreilles décollées, fesses molles et
démarche qui en dit long sur sa propension à se faire pénétrer, tourne autour
de moi jusqu’au malaise, me suit, marche au pas, à ma droite, me précède, tente
de m’emmener dans un recoin, et voyant que je ne le suis pas, tente de nouveau.
Il se dit peut-être que je le choisirai : alentours, c’est le règne des
cacochymes, c’est lui le plus jeune, donc forcément le plus beau, le plus
désirable, peut-être même qu’il a verge énorme, pour fouetter un vilain garçon
tout de noir vêtu. La belle histoire pour grands enfants, car, de toute
évidence, cela ne s’est pas passé comme ça.
Tu l’as peut-être vu, ce
garçon, tout de noir vêtu, personne autour de lui : il était juché sur un grand
rocher sculpté, cylindrique, assis en tailleur, il regardait droit devant, au
milieu des arbres, perdu dans cet océan de verdure. Il était bien, dans cette
solitude, fixant l’horizon. Ne viens pas le voir, ne viens jamais le voir, à
moins que tu ais un prétexte, un prétexte valable, que tu désires vraiment le
connaître et que tes yeux, tes yeux soient purs, ton bonjour, lumineux.
01 mai 2008
Rose, Poubelle et Chocolat
J’étais à l’hôpital ;
quittais le couloir blanc javellisé, le regard inquisiteur des infirmières, ces
anges nouveaux dont l’arc est seringue, pour rejoindre l’ascenseur, en panne
l’ascenseur, puisque dans les rêves, rien ne fonctionne jamais, parce que dans
les rêves, tout est embûches, tout conspire à l’aboutissement d’une maïeutique
subliminale. Je me mis donc en quête de l’ascenseur, afin de pouvoir partir de
ce lieu : les rêves étant un reflet déformé de la réalité, la réalité physique,
mentale, psychologique, l’horreur des lieux me saisissait d’autant plus.
Je n’aime pas les hôpitaux
: ce n’est pas de la haine, tout juste de l’aversion, je dirai plutôt une
phobie insidieuse, irraisonnée, qui me fait les éviter. Et j’ai peur des
docteurs, des infirmières, des infirmiers sexy, des germes qu’ils transportent,
des maladies dont ils prennent soin, des bactéries qui enveloppent ce monde
parallèle, et j’ai peur, oui, j’ai peur, de la souffrance des corps, de leur
pourrissement mais là n’est pas le propos, tant tout semble lisse, dans ce rêve
claustrophobique : des couloirs à perte de vue, des infirmières aux airs
maléfiques, aux embouts de latex blancs, et moi qui n’osais guère leur demander
mon chemin, tournant sans cesse dans les couloirs de ce labyrinthe insane, quêtant,
noctuelle effarée, le chemin de l’escalier, pour enfin quitter ce lieu. Peu
importe la destination.
Au fond d’un couloir, je
vis une porte, sur laquelle était apposé ce logo : une silhouette d’homme
géométrique qui descend des marches. Je me suis engouffré dans ce décor nouveau,
après avoir allumé la lumière. La décrépitude des murs me frappa alors, leur
odeur, les craquelures de peinture, comme séculaires, profondes, dans la
matière. Mais je descendais, descendais les trois étages de l’hôpital, pour
rejoindre un local à poubelle : un alignement de grands container, avec
indications de recyclage sur chacune d’entre elles. Je traversai vite ce lieu,
pour aboutir non loin du hall d’entrée. En face de moi, s’imposa une magnifique
baie vitrée, irradiée d’un rayon de soleil, zébrant un palmier de sa caresse,
et tout un parterre de fleurs, que dominait un escalier puissant, aux marches
de crème, blanches, au tournant duquel un homme descendit, un homme que j’avais
connu, cet homme qui refuse de me parler aujourd’hui, cet homme avec qui j’ai
passé cinq années de ma vie.
Il ouvrit une porte
transparente, dans la baie vitrée, tenais dans ses bras une rose (bras
gauche), une boîte de chocolats (bras
droit). Je fournis ces détails pour le symbolisme, le symbolisme uniquement, et
non pour la beauté du texte, sa richesse puisque le détail tue. Je hais le
réalisme surmonté ; je le surmonte par l’épure. Or ce n’est point un traité de
littérature, un rêve.
Lui ne me voit pas et je
vais à sa rencontre, je l’appelle, par son prénom, il se retourne, mine
contrite, contrarié de me voir, je lui parle, je lui dis bonjour, lui demande
s’il va bien, mais lui ne me répond, ne me répond que par ses silences. Son
regard désapprouve ma présence et, lorsque son corps indique, par un léger
mouvement de balancement, qu’il va reprendre sa course, pour disparaître enfin,
je lui dis, avant qu’il ne parte, une dernière fois, une toute dernière fois,
comme un appel au secours :
« Dis-moi ce que j’ai fait,
je m’excuserai. »
Et, alors que ses lèvres
s’entrouvrirent légèrement, ma conscience me réveilla, pour une nouvelle journée,
une journée de plus, dans mon silence. Sans doute ne suis-je pas encore prêt
pour connaître la vérité, ma vérité, laquelle transparaît en filigrane dans le
monde des rêves, dans cet écheveau de symboles oniriques : rose, poubelle, et
chocolats.

