11 octobre 2011
Le Vol et l’Envol : une Cosmogonie sous Cellophane.
Il est temps de laisser Querelle au bord de ce chemin d’infini, à la lisière du temps, comme il est temps de dire adieu à l’amour lorsqu’il s’éteint, à la mère réduite en cendres sur les ruines de Carthage, au reflet exquis d’une beauté qui n’existe qu’en rêve : par l’ouverture exquise de la porte, un clair obscur saisissant, je vois sa silhouette fantasmée, échancrée dans l’ombre de sa chambre, que l’aube caresse avec la puissance lascive d’un amant. Je l’envisage par la chair comme un possible amant et ris de cette démence sucrée comme un bonbon, enivrante comme une liqueur : il se réveille et disparaît dans l’effervescence névralgique du quotidien.
Petit garçon fantasque, jeune homme par trop lucide, poupée sulfureuse aux mythes dégoûtants, masque impudique aux péripéties déroutantes, latin du nord, vieillard impromptu, adorable maniaque aux silences profonds, sociopathe notoire au verbe haut, jubilatoire, incantatoire, inverti en jachère, innocente statue de cuir, mannequin de velours manipulateur et sournois, philosophe sous vide, rock star impuissante, je te conchie, comme d’autres chient une copieuse logorrhée de cons, une mythologie personnelle qui se déroule comme les mille feuilles d’un papier hygiénique. C’est en te rejetant ainsi que je parviens à t’aimer, pour un jour, pour toujours - et ressentir un peu de cette pulsation régulière : ton pouls sur mon corps, une douce nausée, un refrain d’été, le baiser langoureux des hivers les plus purs. Le métronome.
Je l’ai vu pour la dernière fois, qui patientait sous de légères gouttes de pluie face à l’imposante et prétentieuse centrale que d’aucuns, dévots d’un monde parallèle saturé de pulsions électroniques, appellent le Berghain : percuté en plein cœur par la pulsation frénétique d’une basse démente, suspendu comme un ange déchu à une balançoire de métal, lancée folle par des inconnus aux ailes sans désir, évincé dans un labyrinthe miniature envahi de faunes déments, il se serait à jamais perdu dans cette nuit apocalyptique, amputé de ses songes les plus opalescents.
D’autres prétendent que Querelle aurait été subjugué par 7 créatures médiévales dans une ville de trois lettres, où l’attendait, avec une patience d’ange, un calvaire prodigieux : des associations ma foi fort malheureuses et des promesses éventées d’infini. Depuis, à l’imagine du mat qui ouvre le tarot de Marseille, il erre sur les routes de sa destinée. Parfois, il s’arrête pour écouter le chant des oiseaux, avec, au visage, un sourire béat qui invite le rêve sur son visage glacé. Il serait bercé par la nostalgie, et cependant toujours dans l’attente d’un départ imminent.
Il semblerait qu’il fut ébranlé par la découverte monstrueuse d’un étrange secret de famille, révélé il y a 2 ans lors du décès de sa mère, un secret inscrit à l’encre impure sur l’ondée du livret de famille : le jeune homme n’aurait été reconnu que 15 jours après sa naissance. Il prétendait qu’il s’en fiche : il serait toujours possible d’écrire une Bible sans l’existence certifiée d’un Dieu ; il est toujours des manques à l’Origine, des lacunes à l’Histoire ; le renoncement, précise-t-il avec aplomb, n’est pas que dignité, c’est reconnaître un Tout.
Querelle aurait porté lundi dernier un toast fantôme avec Lydia Lunch, sur une péniche obscure, rouge comme le désir, dans un monde qu’aurait inventé Lynch. Un épisode sonore qui conjure la rétine.
D’autres affirment avec une assurance des plus fortuite qu’il a disparu non loin d’une église abandonnée après avoir quitté un bar rose et baroque, dans une rue déviante, assurément, un samedi soir labyrinthique : un parfum de Calvaire évident.
Il aurait même quitté son travail en inventant d’étranges péripéties, pour devenir bohémien, vivre de l’eau fraîche des robinets et d’un amour fantôme. Aucun dossier ne confirme ces dires. Les mauvaises langues les moins affûtées déclarent que c’est parce qu’il ne s’est pas inscrit au pôle emploi, cette industrie du vide financé par un pays absurde qui saigne son peuple aveugle à coup de dîmes absconses.
Dans un passé presque lointain, une femme a rêvé que son fils, alors adolescent complexé, enfermé dans un monde de pixels et de livres, deviendrait un homme suite à une agression violente exercé par des bourreaux basanés et, si cette agression a bien eu lieu dans le monde physique, ce n’est pas elle, qui l’a révélé au monde, mais la disparition fulgurante de cette femme : le plus magistral des coups de poings, la plus vive et profonde des morsures, la plaie béante qui ne cicatrise pas et s’improvise tonneau des danaïdes. Serait-ce là une légende urbaine ? J’en doute fort.
Dans un carnaval écoeurant, une profane procession, sous les rires convulsifs de vétérans vaporeux et d’abjects cotillons, cet homme révélé, sous une identité factice, aurait été cerné par des lesbiennes dominatrices, détentrices de cravaches aussi anodines que des allumettes, puis harcelé par des sodomites inquisiteurs soucieux du respect des traditions écossaises. Quelle affabulation ! Et pourtant.
Il paraîtrait - comme j’aime à croire cette version - qu’il a rencontré l’amour dans Kreutzberg. Ce fut sa dernière nuit : une chaussure de Barbie, taille 45, pendue à l’inexorable chaîne de métal oxydée, lui lança comme un sortilège : un jeune homme peroxydé apparut tardivement au détour d’un refrain au verbe brisé et le séduisit à jamais. Puis, il l’entraîna au plus profond de la nuit, dans une sphère disco, pour l’en tenir captif à jamais. Querelle se serait perdu à jamais dans un rire sonore.
Vous savez quoi ? Un steward d’une dignité absolue, lequel se pique d’avoir porté un toast à sa santé, aurait retrouvé une note manuscrite à la place même où il était assis, dans un vol entre Zurich et Lyon, dans la splendeur équivoque de l’été. Or, il est certain qu’il ne s’est jamais présenté avant embarquement, à l’aéroport de Tengel. Cette note, quasiment indéchiffrable, stipulait ceci - ou tout autre chose :
« Le deuil et les épreuves qui lui sont dédiées, ce mélange de drames intenses et de souvenirs assassins, ce manque intense et sans cesse relancé qu’il ne semble plus possible de pouvoir combler, est émergence. Son puissant pouvoir nous donne au monde avec la consistance même qui nous revient de droit, nous appartient comme la chose la plus légitime au monde. C’est ce pouvoir qui, par des miracles détournés, nous permet de sortir à jamais de cette boîte de Pandore immense qu’est la vie, afin de nous faire - enfin - Apparaître. »
FIN
Querelle(S) 2007 - 2011
Repose en paix
Retrouvez l'ensemble du blog sous forme de livres. Les trois tomes de Querelle(S) contiennent, sur plus de 1300 pages au total, l'intégrale de ce blog ainsi que des billets non publiées, des versions alternatives, un ensemble de notes, bref, plus d'une centaine de pages d'inédits en tout.
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Quant à moi, vous pouvez me retrouver à cette adresse :
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Mes oeuvres publiées (romans, nouvelles, poésies) sont toujours disponibles à à cette adresse : Thebookedition
Enfin, je vous invite à découvrir mon septième roman, sorti le 21 novembre 2011 : A Macadam City
A très bientôt et merci pour votre fidélité,
Nicolas Raviere.
21 septembre 2011
Death in Berlin

Aux confluents du tragique, nous ne sommes pas si mal : nos errances nous perdent, nos intuitions nous sauvent, et, parce qu’il faut bien parfois changer un peu d’air, nous allons à Berlin pour de chaudes nuits d’été, ne sachant point ce que l’on trouvera dans cette métropole immense où plane encore l’ombre de la guerre comme une seconde peau : une ville toute en paradoxes, en somme une ville de QuerelleS.
Une nuit que je montais dans un building intense, introduit dans le flot d’une lumière rose par des colosses inutiles, je rencontrais des garçons, des hormones et l’ombre de la mort : distrait par des voix françaises, des promesses d’un jeu d’enfant dans un labyrinthe de latrines imbibé d’eau bénite, je dansais bière au poing sur des musiques mainstream parfumées d’autrefois : nectar frelaté, rythme avarié, des regards qui se croisent, des solitudes ensoleillées, des verres qui s’offrent contre une main qui se promène : la chose. Vous savez.
Nous étions jeunes, nous étions beaux, nous étions libres, férocement. Nos fulgurances nous émouvaient dans la clarté du soir et, derrière les grandes baies vitrées, les buildings nous offraient un parchemin d’étoiles : un horizon d’impossibilité. Nos dents pointues pouvaient croquer toutes les pommes, même les plus vérolés : nous étions grands, nous étions invincibles. Toi, surtout. Mais tu avais 20 ans.
Boy !
Nous parlions toutes les langues, surtout les langues qui ne se parlent pas, nous parlions l’Univers dans sa dialecte le plus vulgaire : les inconnus des quatre coins du monde, même les plus libidineux, même les plus garces, les plus putassiers, ceux qui se juchaient sur des talons aiguilles, grimés comme des chimères, devenaient des anges : des accointances improbables se télescopaient sous les lumières épileptiques des stroboscopes.
Nous changions d’étages, pour changer d’époque : du disco à l’électro, nous tapinions à tous les étages du building : il suffisait d’appuyer sur la touche étoile d’un ascenseur docile pour être transporté et rencontrer d’autres garçons aux frontières exsangues. Comme cette sangsue New Yorkaise seventies à la bouche maladroite, au sexe incurvé comme une savonnette, ou Petit Boy, l’amicale sauterelle, un embryon d’homme qui sympathisais avec tout le monde, en peuplant l’amicale du vide, décochant les flèches de son arc comme un cupidon impotent. L’impudent me darda un baiser au goût de prune - et de Houblon.
Electrons libres et discoïdes.
Aux propensions humanoïdes.
Des stéroïdes et des sylphides
Une communion au bord du vide.
Petit boy et moi nous amusâmes un instant : quelques danses, un baiser, nous formions un cercle interplanétaire avec d’autres garçons, un cercle qu’il avait forgé de sa bonne humeur contagieuse, égrenée par la course folle des alcools dans ses veines - car Petit Boy n’était pas vraiment beau, ni véritablement charmant, ni même vaguement attachant. Petit Boy était sonné, dans un monde qu’il trouvait sans doute merveilleux, fulgurant : les mirages des premières fois.
Et puis, Petit Boy disparut de la surface de la nuit, après avoir volé plusieurs fois le chapeau d’un Australien immense, bohémien au corps de surfeur mais peau d’albâtre : il disparut tout à fait de l’horizon quand l’aube ensommeillée s’implanta dans la baie vitrée, à la Cendrillon, dévoilant la grise ville au visage terne : la fin d’un rêve, le matin qui déchante.
J’appuyais alors sur la touche étoile de l’ascenseur pour quitter ce monde délavé aux vapeurs d’Adieu, pour y retrouver, devant l’humble vestiaire, où se formait une queue fort peu sulfureuse, une enfilade des plus mornes, Petit Boy, alangui sur le carrelage froid, dans cette position de marionnette lascive et désarticulée qu’adoptent les défenestrés, Petit Boy cocardé dans une mare de sang, auréole pourpre au goût métallique pour la chute d’un Ange, Petit Boy, laissé pour mort par les sbires du vide, qui respirait encore dans le silence profond d’un anonymat plus divin que céleste.
19 septembre 2011
Les Départs et l'Absence
Des matins se sont déclinés en joie et tristesse quand princesse jambon, devenue gracieuse au fil du temps, s'est en allée pour s’attacher à de nouvelles responsabilités : des serments anodins, venus du fond du cœur, se sont étouffés dans la blême - trop blême - candeur du jour : l’heure du pardon a sonné, l’œil de devenir humide.
Puis, la jolie martyre séquestrée dans les sous-sols, épilogue heureux des sombres nuits d’agonie, s’est envolée elle aussi, pour pomponner, vivre sa vie de Femme, loin des mécanismes fantômes d’un emploi succube. Elle et moi sommes arrivés le même jour : nous étions fait d’une même étoffe, un excès de gentillesse qui nous a valu bien des déboires, mais, au fond, une révolte sourde, qui menace sans cesse d’éclater, l’essence même de la Querelle, un combat sans fin entre le nerf et le bon sens : ce qu’elle sortait en larmes, je le sortais en cris.
Jusqu’à lors, je ne partais que par intermittence, petites fuite à l’encre de Chine : des vacances interstices, week-ends prolongés dans des villes aux promesses calcifiées, des défilés de joie, des concerts trépidants, la douce musique de jours placés hors du temps, quelques périples miniatures, épopées en compote, avec mon frère, nouveau venu dans la confrérie des borgnes : dans le monde des aveugles, les cyclopes sont rois. Mais Régine restera à jamais la reine de la nuit, n'est-ce pas ?
Queen of the night : Dance !
Je marchais dans les rues de Lille, débonnaire, photographiais des quidams interloqués, tapotais la surface de fesses rebondies avec mes mitaines en cuir, longeais l’implacable Deule, liquide sanctuaire des morts savoureux, jusqu’à la grotte saisissante : une cascade d’eau perlait en gouttes de nacre sonore et l’odeur puissante de l’urine m’envoûtait tendrement, enivrante comme un premier amour : l’envie d’étreindre la pierre comme un amant absolu, une sculpture antique, dans ce bouge intra galactique, de conjuguer l’Iris au violet.
La nuit faisant sa couche, j’allais jusqu’aux étoiles, dans mon hôtel cinq étoiles. Au neuvième étage, la ville n’offrait de visage qu’une friche ardente et défraîchie : l’humble gloire des pauvres, un désert affectif : j’avais envie comme jamais d’éteindre un homme, de le tenir dans mes bras, plus doux encore que Morphée, de lui promettre TOUT dans le creux de l’oreille: l’Amour, et la piste aux étoiles.
Cette envie - ce besoin, pardon - parfois revient comme un refrain entêtant avec une persistance et une puissance telle qu’il pourrait me pousser au crime, si d’aventure la route du crime était taillée pour la désinvolture de mes pas : aller aux sources du vide, retrouver à bras le corps les erreurs de jeunesse, frôler le précipice avec la grâce stupide d’une ballerine, les amours inconsistants des nuits chaudes et glacées, ces couches sépulcrales qui invitent au regret, ces prostitutions bénévoles vouées à la puissance du Vide, ces corps sous vide, beauté sous cellophane, qui s’offrent sans secret, sous des lampes Ikéa.
Le bonheur, tout comme la vérité, est ailleurs - j’entrouvre les portes du minibar dérisoire. Je me réveille avec l’abîme en moi, une faim de loup, un corps aux aboies. Mais c’est à la gare des Flandres que je file, pour rejoindre mon frère, et nous allons prendre le petit déjeuner chez des inconnus : une vodka orange, et un petit carré de fromage, pour les protéines. Voyez-vous, sur l’onde de mes jours, il n’y a d’histoire qu’une attente monstrueuse, un parfum nébuleux de religion.
15 septembre 2011
L'Aube d'un Procès

Sur le tranchant, et sur le vif, toujours, et pourtant si peu à l'affût de nouveautés : je sais qu'il suffit d'un geste, d'une lettre concise et glacée, pour dégeler la situation, en finir avec cette légion de cadavres, ces nuits peuplées d'infinis silences, souillées par des hommes d'affaires bedonnants et autres putes véreuses. Il suffit de peu de choses pour laisser à jamais ce monde de luxe discount tout à fait improbable, cette poudre aux yeux détestable qui s'instille en moi depuis plus d'un an, diffusant dans mon cerveau ses poisons les plus rances, ses turpitudes les plus viciées ? Et cependant j'attends, toujours présent, avec la patience des anges : quand tout est possible, pourquoi ne pas remettre à demain ?
Sans doute devrais-je me dire : ta vie est possiblement courte car tu pourrais, demain, te faire écraser par une voiture sans permis, une poussette conduite comme un rouleau compresseur par une mère oppressante qui n'a d'autres propensions que de disposer de tout l'espace, à défaut de pouvoir maîtriser le temps, ce concept qui n'est pas contrôlable même par l'imminente horlogerie suisse : de la poudre aux yeux.
Et puis il y a ces peurs, ces peurs récalcitrantes qui s’invitent dans mes réflexions les plus concrètes : et si je ne parvenais pas à trouver un nouveau travail ? Et si mes réserves monétaires - un fond de secours finalement pathétique - s'épuisaient à tel point que je serai contraint d'abandonner mon appartement, pour vivre dans la rue, après avoir bradé toute ma collection de disques avariés et mes culottes fantaisie les plus douteuses, ces choses matérielles qui ne nous définissent pas tant, ce vil miroir de brocanteur ?
Les faits ne mentent pas, eux : je n'ai personne vers qui me tourner : mes parents sont morts, mes amis se comptent sur les doigts d'un main - une main moignon - et je ne suis pas du genre à quémander des services alors l'hospitalité... Quant à mes soeurs, ces brebis obséquieuses de basse extraction, elles refusent de me donner ce qui me revient de droit depuis le décès de ma mère, selon un partage convenu qui n'a pas été respecté et qui me laisse dépourvu de tout ce qui me revient. Même des tableaux que j'ai peins ne m'appartiennent plus : un comble !
La bonne nouvelle, c'est que je ne suis plus obligé de les supporter, elles, leurs ego fulgurants cependant qu’usurpés, les multiples critiques qu'elles s'adressaient jadis par mon intermédiaire : ces jeux d'enfant remis au goût du jour dans la vie adulte mais qui n'en demeurent pas moins puérils et lamentables. Fréquenter la chambre des notaires devrait être à l'ordre du jour mais c'est encore et toujours remettre la Mort sur le tapis, l'inviter à la table, lui donner une consistance qui n'est pas à la mesure de mes jours : remettre au lendemain ce règlement de compte éminemment matérialiste, est-ce là une fuite, ou bien est-ce un excès de dignité, la seule chose à reconduire afin de ne pas s'abaisser dans les turpitudes d'un jeu sans aucune saveur, si ce n'est celle, tout à fait éventée, d'une justice bien établie ?
13 septembre 2011
La Mort des Anges

Je sais comment te faire mourir, disait Bloody, ce hérisson qui n’avait rien de piquant, cette viande sous vide dont le rêve, sans doute, l’intime espoir, est de se faire enlever par une troupe de vampires estampillés New Wave dans un fourgon blindé tout cabossé qui sent le vin et le sperme : deux liquides précieux qui sont de doux poisons, le sang des Dieux.
And so do I : La mort symbolique par l’écriture, comme un fil d’Ariane, qu’il suffit de rompre, un soir d’été, par un mot choisi : jugement sans appel. Je sais comment te maintenir en vie, jusque-là : de même qu’un prisonnier gentiment séquestré, en te donnant suffisamment d’oxygène, une partition dont je serai le chef d’orchestre - et l’homme orchestre. Tu te sustenteras selon mon bon vouloir de gorgées d’eau, de quelques pépites d’étoiles : ta nourriture préférée. Ce serait là tendre rituel.
Si, d’ici là, tu oses t’échapper, sache que je te retrouverais puisque tu m’appartiens, de même que tous ces mots, qui sont les nôtres : les anciens amants ont beau disparaître de l’écriture morne des jours pour se conjuguer à d’autres corps, d’autres vices moins confortables, d’autres amours qui, vu d’ici, ont des airs d’opérettes, les êtres aimés ont beau se faufiler à jamais dans les dimensions impossibles de la mort, pour ne plus revenir, je sais précisément où toi, tu te caches : au numéro 77, sur un ordinateur vieillot, dans ce dossier qui s’ouvre tous les jours comme un anus sans fond : « Ecriture en cours ». Tu règnes en despote, ange pervers, sur cette galaxie de documents qui scintillent de promesses mais toujours déçoivent, lorsqu’ils s’éclipsent enfin dans la pâleur des soirs.
Toutes ces étoiles rejoignent un jour cette tombe béante où elles disparaissent tout à fait : un véritable trou noir qui les appelle comme un aimant, dès lors qu’elles s’éteignent, ne se nourrissent plus de lettres puis fanent, enfin, dans la cruelle nécessité d’un épilogue. Les doigts s’improvisent alors thanatopracteur, croque-mort, fossoyeur quand ils enterrent ces créatures aux corps de mots, des créatures qui n’ont rien de charnel dans cet espace confiné qui inspire le respect.
Ce dossier est comme Dieu, à supposer que ce dernier existe : il se tient à même cette place, n’a de cesse d’être réactualisé. Parfois, de nouveaux anges dansent autour de lui, figés dans l’éternité glaciale et factice d’un disque dur, ce bolide enivrant qui fait le tour du monde, une tour de Babel à l’usage des apprentis.
09 septembre 2011
La Démission du Pornographe

J'ai l'honneur de vous annoncer, par le présent billet, ma démission dans mes fonctions de querelleur devant l'éternel, fossoyeur d'ego intempestif, carnetier au kilomètre, candide sulfureux, une fonction que j'occupe depuis 2007 dans cet espace ouvert à l'infini, une mythologie personnelle qui ne m’effraie d’autant plus qu’elle ne me satisfait plus. La vie ne renouvelle-t-elle pas nos attentes, nos volitions, à mesure que nous la confrontons, dans ce combat sans fin contre nous-mêmes qui, parfois, nous confond ?
Le délai imparti par les lois qui me sont fixées, viscérales, animales, fondamentales, est de... un mois, un mois pendant lequel mes errances, mes régurgitations, mes fulgurances même les plus molles, m'apprendront à quitter cette fonction à laquelle j'étais attaché par chacune des fibres visitées de mon être. M’improviserais-je membre du corps médical pour trancher l’infâme cordon et séparer les vies, les faits de leurs reflets, et leurs effets - plus ou moins personnels ?
Apprendrais-je, en disant au revoir, à disparaître tout à fait comme l'enfant va vers la vie, laissant derrière lui une histoire qui, désormais, ne lui appartient plus ? Aurais-je la force d’abandonner le fantasmatique Querelle au bord de l’autoroute de la vie, avec ce bagage étonnant, véritable tonneau des Danaïdes, ce cosmos miniature, sur fond de soleil couchant ?
Certains d'entre nous, les hommes, déposent le bilan, d'autres se contentent d'en faire un, ou deux, ou trois : il arrive que ces deux choses fusionnent, comme c'est le cas ici, et qu'elles se synthétisent dans les trois lettres du mot FIN, celles qu'on ne trouve quasi jamais au fin fond des romans, sur l’ondée savourée des dernières pages, quand l'épilogue d’une diégèse à l’image d’un monde sonne et clore un univers qu'il n'est plus possible de visiter avec la candeur des premières fois.
Aussi ai-je décidé d'interrompre le flot de cette quantité de miroirs : miroirs déformants, miroirs grossissants, flots amoureux d’un Narcisse énamouré et autres glaces sans teint, pour continuer à créer des mondes qui ne me reflètent pas autant, ne me regardent pas de l’intérieur, des mondes où je ne serai qu'un passant parmi tant d'autres, une créature fugace, une idée saisissante imprimée en filigrane, un fantôme délicieux, et, parfois, peut-être, si et seulement si le coeur m'en dit, un conteur d'étoiles : la fiction est un reflet de la réalité qui confine au vrai, le journal intime, une pornographie de l'esprit sans concession, le sexe véritable des âmes. Et j'ai cessé d'être pornographe, avec cette conscience réelle de ce qu'est mon corps. J’ai cessé d’être intime, quand je me suis retrouvé sur cette route que j’ai moi-même construite, abandonné à moi-même avec cette conscience étouffante et cependant terriblement exquise que suppose la mortalité.
Aussi, veuillez agréer, chers Lecteurs tenaces ou disparus, fidèles ou ambigus, l'expression de mes sentiments les meilleurs, ceux dont on dit qu'ils sont distingués, et qui se distinguent, forcément, par la lucarne béante de l'esprit.
Bien à vous,
Nicolas Raviere

05 septembre 2011
La Musique, la Mort et autres Réjouissances factices

Mauvais esprit, es-tu là ? Je le sens qui vibre, là, au creux de ma poche, comme un félin de métal. Il a fait du chemin, depuis la lampe d'Aladin, les frasques suspectes entourant de sévères oui-ja, les manifestations fulgurantes et malsaines dont on suppose qu'elles font partie du monde du rêve, et qui surgissent en pleine nuit, vous plongeant dans le sein d'une horreur sans fin : cette chose infâme et totalement désincarnée qui vous pétrifie, vous paralyse tout à fait, pour vous mieux entraîner en des lieux qu'il n'est préférable de ne point connaître. A notre époque, les mauvais esprits se conjuguent inévitablement dans l’écrin poisseux de la matière : il est nettement plus évident de les repérer et de leur faire un sort. Soit !
Or, il est là, le mauvais esprit, qui vibre dans le sillon de mon pantalon. Sa plainte, ce relent de menace, se diffuse sur l'ondée pixellisée d'un message éclair qui invite à la crainte, avant que de déclencher un fou rire - mi-figue mi-raisin : la mention de l'expéditeur, loin d'être un génie libre, en suspend l’effet comme une corde la vie d’un pendu. Celui-ci me dit, assertion tragique : « je sais comment te faire mourir ». Des mots menaçants, des mots ouverts sur l'infini, des mots qui pourraient remettre en question le processus même de la vie, ses sacro-saintes finalités, s'ils n'étaient point l'émanation d'un cerveau délicieusement dérangé : Bloody Murray qui, cloîtré dans son pauvre lit une place, sa chambre triste d'adolescent incompris, brode un soir d'ennui des fictions interactives dont je suis le héros. Me faire mourir donc, me mettre à mort. Matador. Mate à mort.
Une mise à mort onirique ? Une mise à mort sadique? De quoi un garçon au regard torve, mou comme un escargot qui aurait perdu la possibilité de changer de sexe, serait-il capable ? Viendrait-il dans la capitale des Gaulles planter en mon coeur et en plein jour un couteau de cuisine tranchant aiguisé par ses soins, avec toute la férocité d'une ménagère lassée de prolonger sa lutte avec un gigot qu'elle juge récalcitrant ? J’en tremblerais deux secondes ! Distillerait-il un poison violent dans une boisson parfumée à la pêche, fabriquée avec amour ? Le doux breuvage ! Préférait-il quelques supplices nettement plus théâtraux : étouffement, pendaison, éviscération (liste non exhaustive) ? Ou bien se contenterait-il de me parler dans le creux de l'oreille jusqu'à ce, lassé de l'entendre, je sombre lentement dans les bras réconfortants d'une faucheuse autiste partageant avec toute la piété d’une vierge mon malheur ? J’en jouirais assurément, comme d’un soda au glutamate.
Mais, je lis ce message tout simple : « Je sais comment te faire mourir ». Puis, son autre message, qui, hélas, vient quelques minutes après : « en musique, évidemment ». N’est-il pas vrai que certains goûts musicaux ont des pouvoirs plus intenses que ceux supposés de la sorcellerie : ils peuvent, force de s'insinuer en vous, vous flinguer une relation, vous véroler tout à fait, annihiler une partie de votre être que vous cédez à l'autre partie, cette extension factice de vous-même qui détient ces cartes sonores, une botte secrète de choix : c'est bien là une sorte de troc ridicule, un pacte avec le diable de peu de portée, une aliénation amoureuse douteuse.
Car la musique, cher ami, a bien des pouvoirs qui outrepassent ceux de la sorcellerie, en ce qu'elle nous accompagne chaque jour comme une soeur siamoise au reflet de verre : elle nous raconte, sous les mots d'autrui, sous des mélopées qui nous séduisent, notre propre histoire, à la façon d'un miroir aérien, un véritable mensonge dans lequel on place toute notre vérité. Ta vérité, mauvais génie, c'est que tu n'as point trouvé la tienne, de vérité, et moins encore la partition de ta propre vie : en cela, tu es condamné à disparaître de ma mémoire, et de celle de mon téléphone, autrement moins sélectif. Et que j'entends sonner : peut-être toi ?
























