29 février 2008
E A R S



Maria Cotillon
a été océdarisée, et alors ? Le monde continue de tourner. Moi, je ne tourne
pas, je ne suis pas au monde. Je redécouvre un peu ma ville, me promenant
longuement sur les quais, profitant du vague soleil. Je marche, je slalome
entre des individus, des inconnus, des sinistres et des plus gais ; beaucoup
sont coupés en partie du monde, avec ces extensions musicales en plastiques,
greffés sur leurs oreilles, tout contre leurs tympans, cela qui les coupe du
monde sonore, d’une ville pleine de cris, aux perpétuelles rumeurs, cela qui
les plonge dans ce qu’ils prétendent être un (voire - étrange prétention -
leur) univers. Ils lacèrent, pour un plaisir éphémère, l’objet sur lequel mes
yeux aiment à se poser. Ne nous leurrons pas : le corps est un objet, et ses
subdivisions le sont tout autant. J’aime les oreilles, pour moi, c'est
incontestablement le relief le plus sensuel du visage, une sorte de coquillage
compliqué, porte du labyrinthe que nous sommes, accès direct sur le cerveau. Il
paraît que si l’on approche près des oreilles de certaines personnes, notamment
les jeunes créatures issues de la mode, en phase avec la vacuité de notre
époque, on peut même entendre la mer ! Autrement, d’après N., la grosseur du
lobe définit le nombre de vies antérieures ; ce qui explique la disproportion
inquiétante de celles de Bouddha, qui tombent comme des gouttes de pluie.
Certes ! Quoi qu’il en soit, rien n’est plus sensuel qu’un lobe d’oreille rond,
parfait, doux et fourni. A embrasser, lécher, à mordiller. Ce que,
paradoxalement, je déteste que l’on me fasse, sans doute parce que mes oreilles
sont la seule chose qui me plait chez moi, du moins, de mon visage, de mon
corps, la seule chose que j’accepte, sur laquelle je n’ai jamais eu le moindre
doute, ni même l’ombre d’un complexe. Mais chez autrui, ce sont d'abord les yeux que je
regarde, avant, bien avant : probables miroirs de l’âme, indicateurs des
émotions, beautés du prisme, des couleurs, formes ovoïdes toujours séduisantes,
les yeux sont évidents, et pourtant si complexes ; l’oreille n’étant pas
évidente dans son tracé, mais d’une simplicité absolue : elle ne dévoile rien
de personne°, si ce n’est ses vies passées, et encore, ne serait-ce pas là une
autre mythologie ? Parfois, je me demande pourquoi Van Gogh ne s’est pas coupé autre chose qu'une
oreille.
Les mystères
les plus énigmatiques ne sont pas toujours ceux que solde la métaphysique.
° Dans le film de David Lynch Blue Velvet (cf. photographie), on ne sait presque rien du possesseur de l'oreille ; alors que la découverte même de cette oreille fait démarrer la narration.
28 février 2008
Celle qu'on disait sorcière

Serpentine est aussi un prénom...
Il paraît qu'on voit des
choses merveilleuses à la télévision, si ineptes qu'elles nous ensorcellent.
Pourtant, autour de nous, il est des êtres et des choses bien plus
fantastiques, pour qui sait y regarder à deux fois, percer les strates de
l'apparence ; pour qui fait abstraction de son ego, parvient à se maintenir en
situation d'empathie. Quand je dis que je ne regarde jamais la télévision, les
gens font souvent les yeux ronds ou bien, ils semblent sceptiques. La plupart
du temps, ils s'exclament par l'utilisation systématique d'une interrogation :
« mais comment tu fais ? » Ensuite, lorsqu’il est temps de palabrer sur
l'alimentation, voilà que je dois expliquer pourquoi je ne consomme pas de
viande et diantre je déteste me justifier, discourir sur l'automédication que
subissent à leur insu nombre d'occidentaux qui n'ont même pas idée de ce qu'ils
absorbent, parler de la cause animale, laquelle est importante, également,
pour de nombreux végétariens ; là encore les yeux ronds, et parfois, des petits
rictus qui se dessinent au coin des lèvres. Après tout, ni y'a-t-il pas
plusieurs façons de bouffer du saucisson ou de suçoter une rosette ?
Alors je décide d'arrêter
là, de ne plus rien dire, mimant la tombe ou bien je pars complètement en
vrille, ce qui a lieu de m'effrayer moi-même car je n'ai aucun sens de la
mesure dès lors que je lâche la bride ; car si je disais que la seule boisson
sucrée, chaude ou froide, que je bois, ne contient que du chrysanthème et du
sucre, que cette délicieuse boisson sent l'urine caramélisée, et, que, par une
étrange fantaisie de plus, je ne dors pas dans ma chambre, mais dans mon salon,
je crois qu'on me proposerait d'office un stage de reconditionnement à
Vinatier.
Madame R., elle n'insultait jamais ma mère, parce que cette
dernière n’éprouvait à son endroit pas la moindre peur, ni la moindre haine -
le mythe du serpent qui se mort la queue.
Je l'ai revu bien plus
tard, radieuse, perchée sur son célèbre vélo : elle habitait désormais en
ville, ne travaillant plus, vivant du labeur de sa folie fictive et, pour cela,
je l'ai toujours admiré, Madame R et ses fausses fourrures, avec ses tranches
si grasses de mascara noir, son fond de teint aussi épais qu’un mur, ses
cheveux d'ébène ruisselants d'huile et de lumière, son faciès d'aigle qui nous toisait,
du haut du cinquième étage, comme une sorte de Dieu pour enfants agités, une
figure vague et aimante de croquemitaine. Elle était si mystérieuse que je me
demande, parfois, ce qu'elle est devenue, ce qu'elle fait, ce qu'elle est à
présent.
Je l'imagine dans une
maison pleine de chats, buvant le thé à l'ombre d'une terrasse miteuse avec son fils
homosexuel, un boa autour du cou. Parfois, je me dis, et c'est folie que de le
croire, que si elle était parvenue ne serait-ce qu'une seule fois à me toucher,
avec ses pattes de poulets, ma vie, mon existence tout entière, aurait changé.
26 février 2008
Je bande donc j'essuie

Je bande donc
j’essuie, en d’autres termes, par d’autres mots, je récolte ce que j’ai semé,
en simili différé, selon le labeur de mon imaginaire, plus que par le travail
de mon propre corps, plié au rite depuis des années - et les habitudes
m’effraient. Par la pensée, je peux m’en extraire très facilement, adepte
fervent du voyage immobile. On peut voir mon corps, mais je ne l’habite
quasiment pas, ce détritus ; c’est un outil pour me déplacer, pour me nourrir,
pour véhiculer mes désirs. Si la mort, c’est être à jamais hors de ce corps, je
suis preneur ; bien qu’il me reste encore bien des choses à écrire, ce qui
serait impensable sans matérialisation, et, j’avoue, malgré l’envie qui renaît
de m’épancher, je n’ai toujours pas repris ces satanés romans, délaissés depuis
novembre, baignés jusque dans les limbes de mon infernal et amniotique
serviteur, monsieur l’ordinateur. Or le temps n’est pas si long. Mes enfants
avortés, qui n’ont que des bras, ou des jambes ou ne sont que cerveaux, petits
cœurs pantelants, balbutiants, mes enfants à moi ; les graines phrastiques de
mes masturbations… Ils m’attendent, ils m’appellent ; leur inachèvement est un
drame profond. Une mère pourrait-elle aimer son enfant s’il n’avait pas de tête
?
Reprendre ce
journal, ce carnet, cette auto psy minutieuse mais anarchique, me fait
déjà tant de bien que je me demande comment j’ai pu rester des mois sans
m’exprimer par des mots. Est-ce à dire que je vivais sans réelle conscience
d’exister en terme d’être pensant, puisque ne laissant plus mon empreinte quelque
part ? Somewhere. Mais pas over the rainbow et surtout pas le
drapeau gay, qui ne devrait être que d’une seule et même couleur, par pur souci
communautaire. Mais je dérive, une fois de plus. Je bande donc j’essuie. En
d’autres termes : je récolte ce que j’ai semé. Je voulais parler de toi, bien
évidemment, mon petit souvenir, mon petit bibelot, dont je ne sais plus rien à
présent : ce que tu fais, ce que tu vis, avec qui tu le vis. Avec quel vit.
Prends-tu la poussière le soir, lorsque tu as fini de travailler ou trouves-tu
toujours des manières superficielles de tuer le temps, avant qu’il ne te tue ?
Tiens-tu toujours à renouveler les registres, pour avoir jusqu’aux lèvres, aux
oreilles, comme une impression de nouveauté et t’y baigner de tout ton être,
jusqu’à ce que ton désir soit consumé de lui-même, émoussé, liquidé ? Diantre,
voilà que ça me gonfle de nostalgie. Et ça me gonfle toujours, la nostalgie,
tellement c’est sirupeux. Or, les faits sont là : ces derniers temps, j’ai
beaucoup pensé à toi. Alors, il fallait que j’en parle et pour en parler, il
fallait que j’écrive. Le syndrome du carnet me possède depuis déjà quatre ans.
Et quel meilleur endroit que mon journal intime pour cela ? L’un de ses
privilèges : éviter de prendre la peine de camoufler cela au sein de mes romans et donc, de dénaturer. J’enterre ces pensées ici, donc. Voila. Je suis
le fossoyeur de mes états d’âme. Ici [Ci-Gît…] pour garder une trace, comme une
trace de sperme, sur un sofa, l’empreinte fantomatique, égratignant le tissu,
comme une poignée de sable, avec une
petite odeur douceâtre, mais légère, souffre duveteux. Bien sûr, je ne t’aime
plus ; je t’aurai aimé à l’infini si tu avais créé, construit quelque chose par
ton cerveau, avec ton corps, élaboré une œuvre d’art, n’importe laquelle, une
œuvre qui soit ton enfant - pas une photocopie, quelque chose de suffisamment nouveau
pour me dire que tu es quelqu’un, que tu existes. Mais, orphelin, tu ne pouvais
que me donner la main, et mes mains ne servent pas à caresser. C’était, donc,
sans bohème, aller droit dans le mur. Le sexe, pourtant, c’était pas si mal,
quand on y arrivait, si l’on y arrivait mais finalement, c’était plus tellement
ça, parce qu’à force d’explorer ensemble, nous avons pris des chemins tout à
fait différents ; l’amour que tu avais en toi aurait pu tout sauver si je
n’avais pas été si égoïste, si perdu dans cette quête d’un absolu, si préoccupé
par cette idée de vivre pour créer, cette boulimie de peinture, qui fait
désormais partie du passé. Comme une souris piégée, sauvée in extremis,
je ne repasserai pas par ce raccourci, je n’emprunterai plus ce chemin, je
quitterai cette infernale demeure. Tout
cela pour signifier que :
Aujourd’hui, je me sens plein d’amour. Il m’arrive de sourire, pour rien. Sourire n’est pas dans ma nature, pourtant. Il y’a peut-être quelqu’un, qui me séduit ; mais c’est purement cérébral (ou ce ne sera rien ?). Je ne sais pas à quoi il ressemble. Je le lis. Sur la toile qu’il tisse. Un peu tous les jours et, quand il n’écrit pas, il me manque. Beaucoup. Et c’est à peu près tout.
25 février 2008
анекдот

Il est beau
comme un dieu, autrement dit, il ne ressemble à rien ou, du moins, sa beauté
peut ne pas être admise par tous ; dans les faits, temporairement, en
l’instant de grâce X, c’est incontestablement un point de convergence des
désirs : autour c’est impalpable, et c’est électrique. Mes yeux ont dit « non »,
puis, je me suis contenté de l’observer dans la vitre, sagement, lui me
regardant d’une bien curieuse façon, s’interrogeant peut-être à mon sujet ou bien
peut-être était-il intrigué par la rigidité de ma tenue noire, impeccablement
boutonnée, véritable cercueil pour la chair… Mais les portes se sont ouvertes
et il m’a suivi, un instant ; hasard et coïncidence ne sont pas synonymes.
Pourtant, chacun d’entre eux peut se déjouer de la même façon. Ou comment jouer
au démineur, avec de séduisants inconnus.
23 février 2008
Géologie de la frustration

Ma vie sexuelle
est aussi déserte que le Sahara ; et l’idée d’une oasis en moi se développe,
sauvage et plénière, toujours à l’instant même où je rejoints mon lit, au
moment même où je le quitte, alors, pour conjurer, j’ai décidé de refermer mon
clic clac, de contraindre mon espace, de me compartimenter, mais, vulgaire, le
corps toujours se rebelle, comme en manque de quelque chose : un autre corps,
une drogue qui ne cumule pas les symptômes et dont la dépendance n’est pas
aliénante, si ce n’est qu’elle est encrée dans le corps, en certains endroits
de sa géographie. Tectonique des plaques. Je veux un autre corps. N’importe
lequel. C’est un besoin physiologique incertain, que souvent j’aime ressentir,
parce qu’il me donne l’impression, en lui refusant ce caprice, de dominer la
matière, de ne pas céder à mes pulsions, d’être ascète et, sous couvert
d’absolu, je règne en maître sur mon royaume. Je lis les horoscopes, c’est
stupide, je ne sais même pas si j’y crois, aux horoscopes, c’est pathétique,
mais l’un disait il y’a quelques jours : « personne ne trouve grâce à vos
yeux. » Outre l'expression, est-ce à prendre au premier degré, ou bien tout simplement est-ce dû au fait que ce n'est pas la grâce que je recherche ? La grâce, c’est pour les filles de
sept ans, qui idolâtrent des poupées longilignes aux protubérances douteuses,
cheveux brillants comme de la soie, articulations de momie et robe de bal
exubérante. Il faudrait scalper ces poupées collabos pour toutes les
frustrations qu’elles peuvent engendrer. La grâce est un poison, beauté sans
strate pour satisfaire la vision : on pourrait tuer des cygnes, pour les
manger, mais ce ne serait sans doute pas la meilleure des viandes, celle qui
provient des animaux les plus gracieux. La viande ne doit pas être belle, la
viande doit être délicieuse alors je m’insurge contre cette idée. Il en va de
même de toutes les grâces, à mettre sous cellophane. Autrement, il est une loi
curieuse dans l’univers : plus tu refuses l’autre, et plus l’autre vient à toi.
Je le constate, au risque de sombrer dans une forme de mégalomanie ridicule.
Cela perturbe quelque peu, l’exquise d’un choix, alors je me convaincs que je
ne serai indubitablement pas la hauteur : je ne l’ai jamais été et c’est
tellement confortable, de se mettre ainsi sous cellophane, tout en sachant
rester un passant ordinaire. C’est dans la rue ou dans le métro, que cela se
passe, également dans le tramway, que j’évite, parce qu’il glisse avec cette
lenteur aseptisée : l’idée même d’un véhicule qui pourrait conduire à la mort,
traversant l’existence passée en insistant sur les principaux décors, les
principaux événements, s’arrêtant parfois : arrêt sur image. Parfois, il
dépasse des gens qui n’attendent pas aux stations, qui sont immobiles, en position
d’attente, face aux vitres du vers mouvant. Ces gens-là ont quelque chose de
touchant, tant ils semblent à côté du monde. Je ressens toujours l’envie de
leur ouvrir la porte, mais je suis impuissant, à lutter contre l’ordre du
monde.
22 février 2008
Milice de l'Inutile

Bien sûr, les policiers sont arrivés une demi-heure plus tard, en plein état de non fait, alors que le calme battait son plein, imposants dans leurs uniformes noirs, thanatopracteurs de l’inutile. Je me sentais minuscule avec mon mètre quatre-vingt, devant ces trois montagnes austères au teint blafard. Lui, aux traits émaciés, il me regardait d’un œil noir, procédurier, tandis que les deux autres, alignés à ses côtés comme des statues, improbables gardes du corps, regardaient dans le vide, semblaient ne pas écouter ma passionnante narration. Dans cette prise de contact, sans fonction phatique aucune, résonnait quelque chose d’abstrait ; comme une sorte de salon de thé avec la mort, sans thé, sans tasse, sans table, sans interlocuteur. Et le passé qui revient.
1998, l’année de toutes les partouzes. Non, ce n’est pas ça. Mais presque.
Vous devez raconter ce qu’il vient de se passer. Pornographie.
Vous devez nous fournir tous les détails. Pornographie.
A quoi ressemblait votre agresseur ou plutôt : à quoi ne ressemblait-il pas ? Pornographie.
Il faut vous le sachiez : connaître votre agresseur ne précipitera pas les procédures. Et aussi : les procès durent.
Quelques points de sang sur les bras, ce n’est rien. Une hémorragie de pédale ! L’état de choc ? Après quelques heures, il n’en paraîtra plus. Vous rayonnerez de nouveau. Vous ressusciterez !
Vous vous insurgez contre le pouvoir, car c’est votre histoire : J’aurai pu avoir les yeux crevés, sans la sagesse d’Œdipe.
Tout cela n’est que mythologie.
Combien de victimes pour que l’humanité avance ?
Mais je m’égare.
Ne sommes-nous pas, après tout, en 2008 ?
Je parlerai de la tranquillité des premiers métros, cela me va : il ne s’y passe rien, la station respire un calme olympien, sous terre, impression de fin du monde ; ou : le monde est à nous. Quand le monde est à nous, rien ne peut nous arriver, nous dominons l’espace, un fier sentiment de liberté nous envahit. Il suffit de crier et de courir dans le métro, sans ressentir le moindre regard inquiet à notre endroit. Une caméra filmera ce pathétique embryon d'Icare des temps modernes, parmi tant d’autres choses. A cette heure, il est possible bien souvent de choisir la place désirée, sans l’embarras d’un quelconque voisin pour venir troubler cette tranquillité nouvellement acquise. Combien sont agréables les privilèges de l’aube : aucun regard, aucune odeur, aucune intrusion ; le métro est cimetière. Ici, tu peux crier, personne ne t’entendra. Les caméras ne fournissent que des images, des actions et le monde, malgré ses turbulences, flux, reflux de matière, est parfaitement sourd.
21 février 2008
Crache
Soir de match,
soirée dégueulasse ; multiplications des individus dans les plans, les rues et
les bars. Comme jamais, les bars se sont remplis, les fûts se sont vidés ; les
fourmis, ouvrières, ont œuvré pour leur bonheur, vivant cet instant en pure
procuration et de ces masses joviales, un nombre mystérieux de sorties de
lignes, comme un feu d’artifice, hors de contrôle. Voici une étincelle : il est
entré, désirait un peu d’alcool pour
vivre son étrange bonheur mais l’heure venait de sonner, nous restâmes
inébranlables, osant le refus même ordonné par nos consignes. L’homme était
laid par la surface de son corps, son regard vide ; l’homme était malpoli,
visiblement paranoïaque : c’est ma couleur, disait-il tout d’abord, vous ne
voulez pas me servir à cause de ma couleur, conséquence, vous êtes probablement
raciste, concluait-il, sans argumentation aucune ; parce que les autres, « ces
connards anglais » en masses bruyantes, dont il exigeait qu’ils
s’exprimassent dans la langue de Molière, terminaient dans un joyeux brouhaha
leurs verres. Etincelle, donc : pluie d’insultes, principalement homophobes,
parce, visiblement, cela est à la mode ; injures en face desquelles il fallait
rester calme, imperturbable, mimant l’attitude des sphinx, jusqu’à ce que la
tension monte, comme une crise cardiaque, convulsion, apoplexie : mon collègue
s’est fait cracher dessus, tout cela pour un verre. J’étais à côté. J’ai vu le
mince crachat heurter son visage et ça m’a rappelé cette vitre qui m’a éclaté
au visage, printemps 1998. Des petits points de sang à mon
poignet, stigmates de ma peur. Je ne dormirai pas, cette nuit. Tout est calme
puis, sans prévenir, un étranger vient ébranler nos fragiles certitudes,
l’inébranlable routine, et d’un coup, le monde semble dégueulasse, hostile. On
réalise qu’on est bien peu de chose et qu’on peut plier sous la caresse lourde
et soudaine d’un couteau. L’Accident.
Ce soir, de ma
fenêtre, j’ai vu un ciel violet, écrivant ce billet. Il a viré au noir,
l’espace de quelques minutes. Cette nuit sera placée sous le joug de la pleine lune.
18 février 2008
Les délices de Babel

Guerre et Paix, Hervé Nahon.
Installation in situ à la chapelle Sainte-Catherine. 1995.
Vingt euros
pour pénétrer le grand magasin des chairs, et deux consommations en sus : te
voilà à la fameuse, mais pas vraiment juteuse, soirée délices. Dans cette
chapelle, on ne se marie pas, on consomme, on projette de le faire, à peine on communie. Ils sont
tous là, s’amusent et attendent, alternativement ; la musique n’est pas
mauvaise et ça se bouscule, dans cette fourmilière. Des odeurs corporelles de
certains, parfois très fortes, m’indisposent tandis que la nuit avance et moi
de nouveau en ces lieux de m’y trouver moins que jamais à ma place. Seul lien
: la musique, ce qui fait bouger le corps : tu peux bouger ton corps comme le
font tous les autres, ou bien créer tes propres mouvements, pour vivre cette
expérience tribale moderne à ta façon. Je m’exécute. Exécution. Je m’exécutais mieux, jadis : sans
doute était-ce de l’insouciance, ce sentiment de liberté, né de la nouveauté,
de la découverte d’un univers parallèle, ou bien parce que je n’avais pas cette
connaissance de moi-même que j’ai à présent, cela qui m’autorisait à croire que
j’avais une place ici, tout autant que dans mon propre sanctuaire. Adieu boxers
transparents. Adieu, cheveux colorés, vêtements brillants, cintrés, improbable
seconde peau. Adieu, l’audace. Et l’envie plus que jamais de me glisser dans la
fange, qui se condamne d’elle-même, comme la neige menace de fondre : nous
savons le temps instable. Autrefois, j’avais des objectifs, à chaque soirée :
je désirais danser, danser sur des morceaux dont j’espérais la présence (ceci
n’est pas une métaphore), rencontrer un petit ami, celui qu’on ne rencontre
qu’une fois, avec qui l’on reste toute sa vie, même s’il n’est plus là - surtout
s’il n’est plus là - l’ultime expérience amoureuse née d’un seul regard. Amour
absolu. Aujourd’hui, j’espère juste faire quelques rencontres bizarres,
fugaces, avec des gens insolites, suspendues dans le cadre d’une vingtaine de
minutes, des rencontres qui se tissent par un assemblage méticuleux de regards
glauques, ainsi qu’une toile de mots ésotériques, un vague attouchement, pour
enterrement ; désormais, j’espère ne pas rencontrer un, ni même le, mec, pour
une histoire relative, absolue, à la limite, peut-être alternative - par pur
attrait de nouveauté - car je suis un passant qui n’emporte rien, qui ne
collectionne pas, qui se contente seulement, pour seule action, d’ouvrir les
portes du magasin, puis de les refermer. Certes, il visite, il s’égare un
instant, à penser parmi les rayonnages et puis, lorsque sonne l’heure, l’heure
qu’il se décide, il met enfin les voiles pour rejoindre son sanctuaire : il se
dit qu’il n’a toujours pas envie de reprendre la plume. Ses romans commencés
moisissent dans le ferment qu’il a lui-même imposé à sa création.
Paradoxalement, il est un peu trop de permanence. Les non désirs, devenus
désirs, créeront un jour de nouveaux désirs, mais saura-t-il les reconnaître,
et même, pire encore : les vivre ? Il ne croit décidément pas à cette hypothèse
: c’est une utopie pour quelqu’un qui a la sensation de ne pouvoir vivre
quelque chose de nouveau. À vrai dire, la vérité se dessine en cet adage : seul
ce qu’il craint pourrait désormais le motiver.
13 février 2008
Framboise Militaire ou les paradoxes de l’Uniforme
L’uniforme :
voilà qui ouvre la porte aux fantasmes. L’uniforme transcende la personne et
lui confère un rôle, une fonction toute particulière et c’est cette fonction
qui, incarnée par le vêtement, déshumanise la personne dans un périmètre
précis : c’est dans ce périmètre même que se tiennent nos fantasmes : policier,
pompier, ouvrier, militaire et j’en passe. Or c’est une vision simpliste des
choses : encore faut-il savoir porter l’uniforme, qu’il nous aille… Pour ce
faire, il faut déjà s’approcher de l’archétype même de la fonction,
c'est-à-dire peu ou prou ce qui fait son concept. N’oublions pas également que
les fantasmes, bien qu’ils nous appartiennent, ne sont pas toujours originaux
si l’on considère la définition de fantasme comme étant celle d’ « envies »
(pas forcément mais le plus souvent) sexuelles que nous n’avons pas encore
accomplies et qui, par leur stade de même de « projet », suscitent un fort
intérêt, une vive curiosité, jusqu’à devenir un moteur même dans la sexualité,
notamment solitaire. Aussi, une fois le fantasme vécu, résolu, il n’en est plus
un. Généralement, un autre se substitue à lui. C’est la surenchère du désir.
Mais je m’égare, revenons aux uniformes. Il y’a donc ceux qui nous excitent
mais il en est de nombreux qui passent le plus souvent inaperçus si bien qu’on
ne mentionne jamais la charge érotique qu’ils sont susceptibles de susciter :
si les pompiers ou les militaires ont la cote, personne n'avouera être excité par
l’archétype du vendeur.
En effet, il
existe tout un tas d’uniformes qui ne sont pas susceptibles de provoquer une
charge érotique universelle, du moins, d’être le moteur de fantasme chez la
plupart d’entre nous : il en va ainsi des uniformes que portent ceux qui
travaillent dans les secteurs de la vente, ou bien dans l’hôtellerie
restauration et j’en passe : généralement, ces uniformes sont simplistes, ils
ne mettent pas du tout en valeur les personnes qui les portent, à vrai dire,
ils ont plutôt une fonction de repérage. Question déshumanisation, ce sont ces
uniformes-là qui amoindrissent le plus le charme propre au genre humain, et ce
pour plusieurs raisons : d’une part, le concept de métier est rarement à même
de susciter un fantasme, d’autre part, l’uniforme en lui-même ne met pas
franchement en valeur, à moins d’avoir déjà un corps de rêve, qui puisse
façonner le tissu, mais c’est là encore un autre débat puisque ce sera la
personne qui plaira, pour ce qu’elle est, et non pas pour sa fonction. Le
fantasme ne se créera donc pas par la fonction mais par l’individu qui
l’assume. A quoi ressemblent ces uniformes ? Pour les hommes, il s’agit souvent
de polos, l’un des vêtements les plus simples qui soient, intemporel et pas
particulièrement érotisant.
J’ai vu un
garçon qui portait un treillis militaire et nous avons pris le tramway l’un
avec l’autre : il s’est rapproché de moi avant l’ouverture des portes, à être
tout près de moi, son crâne presque rasé, son corps construit, épais,
naturellement travaillé autour d’une lourde charpente osseuse ; c’était la
fonction même à portée mais son humanité a détruit l’archétype : un parfum de
framboise très fort, gravé sur sa peau, alourdissait l’atmosphère. J’étais
derrière et parfois, mon corps, partie basse, frôlait le sien ; son parfum m’écoeurait, de
sorte que je n’avais plus qu’une hâte : échapper à ce cauchemar olfactif,
retrouver l’apocalypse de mon appartement pour quelques heures, cela, malgré mes
désirs : on peut ignorer l’amour ou le sexe un temps, le désir revient toujours
par-devers soi, qui condamne l’être à la morosité, aux pulsions. L’humanité,
donc, détruisait la fonction. /
La
première fois que j’ai vu ce garçon, c’était au travers de la fenêtre,
j’attendais mon tour, mon heure et il est entré, vision de quelques secondes.
J’ai vu un garçon mince et élégant, plutôt stéréotypé, et je me suis dit «
encore une », puis, ayant changé de place, je l’ai revu quelques minutes plus
tard : il s’était changé, il avait revêtu l’uniforme, il était devenu quelqu’un
d’autre (loi de l’uniforme ?), que j’allais apprendre à connaître puisque
j’allais travailler avec lui. Je lui trouvais des charmes que je n’avais même
pas soupçonnés, notamment dans le regard, l’attitude, les postures et j’avoue
que tout cela me plaisait beaucoup. J’étais séduit. D’autant plus qu’il est
artiste. Or, quand vint la fin, lorsqu’il porta de nouveau SES vêtements, je
fus étrangement surpris par ce que je découvris alors : il devint une autre
personne, sans doute celle de ma fugace première impression, l’être des
quelques secondes - alors que je venais de passer quelques heures en sa
compagnie. Comme son regard avait changé, la dynamique du corps également, sa
voix ! Etrange gémellité. Sans doute cela venait-il de moi. Je suis peut-être
naïf, mais cet instant a été pour moi une révélation. C’est donc avec cette
autre personne que je suis allé au métro, ne sachant quoi lui dire, ni même que
penser.
12 février 2008
Extended Paranoïa

Donner un
premier rendez-vous dans un bar gay nocturne équivaut ni plus ni moins qu’à un
suicide, conscient ou non, puisque la rencontre qu'il ébauche est d’ores et déjà, à cette
proposition, vouée à l’échec, d’une certaine façon, à sa mort pure, simple,
inéluctable : aurait suffit un non-lieu, or il faut tout de même voir, de chair
et de sang, qui s’agite derrière un pseudonyme, qui respire derrière cette
photographie plus ou moins alléchante et pourquoi pas, oui pourquoi pas, voir,
entendre à la limite, écouter la personne potentiellement convoitée, ce qu’elle
peut projeter d’elle-même via le langage : non sens, puisque la musique rythme
les syllabes, qui perdent en profondeur. D’aucuns diront alors que les regards
en disent plus long. J’irai même jusqu’à dire si les yeux brillent, c’est un
plus, si les pupilles sont dilatées, c’est que la chair est en action. Chair à
canon, disais-je. Même si les avatars de cette rencontre espèrent tirer une
conclusion plus ou moins heureuse, au minimum convoler un instant dans le bonheur
charnel, idéalement, le rendez-vous sera toujours brouillé par la présence
exponentielle d’autres parasites. En réalité, ce n’est pas la cause de toutes
ces raisons susnommées mais de ces incessants regards qui convergent autour des
potentiels tourtereaux, les dévisagent, les auscultent, désirent s’insérer dans
le plan de table à deux, ou s’insérer n’importe où, inquisiteurs, tout autant
qu’ils le sont, ces regards. Ils déplacent le désir, dans un sens comme dans
l’autre et vice et versa. Et puis sentir quelques regards sur soi, qui n’ont
pas été invité, en de tels instants, ajoute une pression qui m’est désagréable.
Peut-être que je ne suis pas rodé à ce genre de rendez-vous. Peut-être que tout
cela n’est encore qu’une projection de mon esprit. Peut-être que, devant ma
permanente soif d’absolue, parfaitement castratrice, je parviens à trouver des
excuses faciles pour renoncer, au moindre signe parasitaire ; et je sens en
tous lieux que le monde m’est hostile. Alors, certains invitent des inconnus
chez eux, ou se rendent chez de parfaits étrangers : oui, je devrais faire
cela. Il y’a dans cela une part de risque, or le risque fabrique de
l’adrénaline, ce qui engendre des passions, tout au plus des pulsions. Mais
souviens toi que ce n’est jamais chose à faire : beaucoup se sont rencontrés
ainsi, ont essayés de construire une histoire ou bien se sont contentés d’un
rapport sexuel anonyme, ont pu prendre un billet pour un bonheur conjugal
parfois dégoûtant, rompu aux habitudes, parsemé de jérémiades, mais tellement
sirupeux, mais d’autres, dont tu fais parti, ont déjà eu affaire à des choses
bien curieuses, comme ce mec, avec cet inquiétant autel de sorcellerie, ou bien
celui qui s'est plu à divaguer avec un couteau de cuisine qui
n’aurait pas dépareillé dans une superproduction horrifique américanisée de
seconde zone (pléonasme consenti). A cela, je préfère me rendre en zone
trouble, me perdre dans une musique binaire et pénétrer dans ce ballet de
regards que je méprise : nous oublions souvent que notre vie ne tient qu’à un
fil, que les pouvoirs d’autrui sur nous sont bien plus grands que ce que nous
pensons, à certains moments. Nous ne sommes pas invincibles.
Cela s’appelle l’accident. L’amour en est un, parmi tant d’autres.

