27 avril 2008
Aubergine et Chaussures de Cirque
Ses pompes sont
véritablement funèbres, vous savez, ces chaussures à la mode, repoussante, en
forme de gondole, qui vous flingue illico une silhouette pittoresque, en
allongeant le pied d’une façon ma foi fort disgracieuse. Or, je prends place de
l’autre côté la table, malgré ce détail qui choque ma rétine, pour savourer
cette cuisine indienne que j’apprécie tant, survolant d’un œil exercé la carte,
ne me surprenant pas par mes choix, limités, que dis-je, imposés par mes
pratiques alimentaires : quelques beignets de légumes, un naan au fromage, une
fondue d’aubergine accompagnée de son riz et peut-être, à la clé, une soirée
séduisante, une nuit pour se perdre à loisir.
Envie de
tendresses, envie de pétrir de la chair. De rencontrer l’autre, de découvrir
l’autre, d’aimer l’autre.
Il est étrange
de constater que ce sont toujours les mêmes mets que je choisis, mais
l’interlocuteur, souvent, change, ce n’est jamais le même ; parfois c’est un
ami, parfois : un petit ami. Cette fois-ci, c’est un étranger, l’une de ces
rencontres que d’aucuns qualifieraient de virtuelle : deux étrangers qui ne se
connaissent pas, motivés par des desseins qu’ils ne laissent pas toujours
transparaître, pensent que les photographies du mystérieux inconnu sont très
attractives et décident, après un dialogue de courtoisie, plat et convenu,
aussi sec qu’une gorgée d’eau, de se rencontrer - enfin - et comme Monsieur est
d’humeur généreuse, comme monsieur est d’humeur badine, Monsieur décide donc de
régaler, proposant à sieur Querelle un Bouchon Lyonnais, où Querelle ne
mangerait que Quenelle. Querelle, enchanté, accepte l’invitation, mais propose
indien, sous couvert de principes. Lui voit clair dans le jeu de cet homme,
mais l’envie de jouer s’empare de lui, l’excitation et surtout l’appel du
ventre : il s’imagine déjà la saveur de la fondue d’aubergine, cette texture si
particulière, se saisir de son palais. Manger est nécessaire, mais déguster
flatte les sens.
Libido : la
peau crie, confinée dans cette abstinence, cherche un partenaire, un partenaire
de chair, auquel elle puisse succomber, pour plier sous sa caresse. Les hommes
sont comme des chiots, ils s’apprivoisent, pour remuer finalement la queue.
Querelle pense aubergine, ne se doute pas un seul instant que le plat est
empoisonné ; de l’homme la langue est abjecte, qui, sans jamais défaillir,
énonce, énumère, somnifère, des inepties relatives à des émissions de variétés
putrescentes et vulgaires, où des jeunes désoeuvrés, à l’ego démesuré,
entonnent, que dis-je, braillent à tour de rôle des refrains lexicalement
riches.
Une pléthore de
noms, illustres inconnus du tube cathodique, s’invitent à notre table, pour se
mélanger aux saveurs, empoisonnant mes sens et lui déblatère, lui vilipende,
amanite phalloïde, des slogans sans queue ni tête, des vérités hermétiques sur
des séries que je ne connais pas, qui seraient de purs chefs-d'œuvre et qui ont
le mérite, elle, de rendre plus belle la vie, parce que les livres, comme le
dit ce cher monsieur, c’est super chiant, les livres, c’est pour les gens sans
vie, c’est contraignant, les romans, ça prend du temps, ça donne mal aux yeux,
et mal à la tête.
Tu vas au
concert de Mylène ?
Tu vas au
concert de Kylie ?
Tu crois que
Madonna va faire un concert ?
Tu aimes bien
Rihana ?
T’as vu Britney
Spears…
Tu penses quoi
de ?
Tu connais machin,
truc, bidule ?
C’est super,
j’ai acheté ça hier…
Et toi, puits
de science occulte, que penses-tu des téléphones qui font grille pain ? Des
capotes parfumées au kimchi ? Des découvertes génétiques sur les pangolins
homosexuels de Mongolie ? Est-ce que tu crois que Chantal Goya a des relations
sexuelles avec Bécassine ? Que Bécassine s’est incrustée dans la maison des
trois ours à la place de Boucle d’Or, après avoir l’avoir séquestrée et l’avoir
gentiment scalpée ?
Moi tu
comprends, très cher, avec toute cette histoire, ce repas indigeste, dans tout
ça, tu comprends, pauvre naze, que ma
tête explose, que je mange de plus en plus vite, que je n’apprécie même plus la
nourriture dévotement, parce que mes pauvres sens sont étouffés, que ma
patience s’amenuise comme une peau de chagrin, alors que ton assiette ne se
vide pas, elle, par un étrange maléfice. Comprends-tu que je vais te laisser
là, sur le bord de la route, cloué au bitume avec tes chaussures de cirque,
pour retrouver mon humble demeure, mon propre silence ? Dis-toi, très cher, que
tu ne seras pas seul ce soir, bien que tu ne le saches pas : tu as une
télévision. La télévision est ton amie, ta meilleure amie.
25 avril 2008
Chronique des Valentins Tordus
Ni une ni deux les
rendez-vous pleuvent, il pleut des mecs, sur la ville. Lyon rayonnerait presque
sous la pluie, le ciel gris… se recevoir un valentin au coin du pif, voilà qui
fait envie ! Ne pas reculer : il faut toujours écouter ces petites voix
malignes et nouvelles qui martèlent de délicieuses chansons, piaillent
incessamment de ravissantes comptines du genre : « c’est le printemps,
ouvre-toi petite fleur. »
Ce qui signifie non pas «
ouvre tes chakras », mais oublie les désagréments de l’automne, ton
avant-dernier petit ami, par exemple, qui te prenait pour une sorte de
maîtresse, venait te voir chaque week-end les bras chargés de cadeaux et de
bonnes attentions, genre boîtes de chocolat en provenance directe de chez un
chocolatier, et bonnes bouteilles de vin, t’emmenait au restaurant, te
promenait ici ou là au gré de tes envies du dimanche, qui, malheureusement pour
lui, n’allaient guère plus loin que « on va aux bouquinistes » alors que cette
relation ne tournait véritablement qu’autour d’une seule chose : du cul, du cul, du cul.
Drôle de monde… Il est parfois nécessaire d’appeler un chat un chat, pour
sauver les apparences.
Mais il a disparu, le
garnement, au pays des cigognes, ni vu, ni connu. Et le dernier, humm le
dernier, nourriture parfaite pour mes névroses, n’en parlons même pas, c’était bien
pire : si jamais tu commets un roman, je veux dire, un roman ovni,
particulièrement bizarroïde, qui ne ressemble à aucun autre, ne sors jamais
avec un de tes lecteurs, c’est bien là la plus grosse bêtise que tu puisses commettre,
outre l’objet du délit, l’œuvre en question. Ce fut donc le drame autour de Disconite,
qui est déjà un drame en soi. Mais il y’a pas eu meurtre, comme quoi les
frontières entre la fiction et la réalité ne sont pas étanches. Amen !
Je suis d’humeur badine,
mais je ne badine pas, car on ne badine pas avec l’amour, surtout s’il n’est
pas au rendez-vous. L’amour ne se contrôle pas ; en ce sens qu’il ne s’impose
pas toujours là où il le faut, là où il est souhaité et c’est bien dommage. Je
l’ai vu donc, je ne l’ai aimé pas une seule seconde mais j’ai suivi les
conseils démoniaques de mes chers amis et j’ai foncé, tête baisée. N’avait-il pas trente-six ans, une culture
suffisante, une intelligence un peu particulière, une aisance remarquable, au
niveau du futal ? Mais je m’égare. Chaque baiser, chaque caresse, étaient pure
supplice ; vraiment il ne fallait pas aller plus loin et quand il parlait… Ah !
Quand il parlait ! Ce n’était pas de la poésie, ce n’était pas de l’art, ce
n’était pas un éloge à la vie, c’était plutôt comme qui dirait de l’or en
barre, pour ne pas dire de la merde en bâton : pure matérialisme, pure
satisfaction de soi, pure vacuité, pure nullité millésimée. Heureusement, je
sais créer des portes de sortie. C’est là tout l’art du littérateur…
Petite fiction
séduisante pour apprenti sorcier :
Je disais il y’a quelque
jour au seul et unique petit ami avec qui j’ai gardé contact : si je pouvais
attraper cette saleté blanchâtre de cupidon, je lui enverrais sa propre flèche
en plein cœur ! Manifestement, il n’a pas vraiment compris ce que je voulais dire. Il a répondu
quelque chose comme : « c’est merveilleux Nicolas, tu veux aimer l’amour ! » Et
bien non, pas ça, du moins, pas maintenant, ce que je veux, c’est que cette
connerie d’ange blafard arrête un peu
son cirque et prenne un peu de vacances car, le pauvre, il en a bien besoin !
24 avril 2008
Prologue III : La Modification

2004. Ce garçon, sur la
photographie, quittait Lyon et, malgré son envie de s’y établir vraiment, pensait, au plus profond de lui, qu’il ne resterait de cette ville que
des vestiges mémoriels, des expériences, des visages et que, plus jamais, il ne
reviendrait y vivre. Se tournant vers l’ombre de la ville, qui n’était plus que
souvenir, sur la longue et pénible ligne grise de l’autoroute, filant à toute
allure, direction Dijon, dans la toute nouvelle voiture phallique de l’homme
qu’il aimait, des regrets lui sont venus, des pleurs se sont dessinés, qu’il n’a
jamais pu exprimés. Je reviendrai, pensait-il, je reviendrai, et ce sera une
toute nouvelle vie. Ironie : ce devint, ce retour miraculé, très vite, un
retour à une vie antérieure, faite de tâtonnements, d’expériences nouvelles,
sans stabilité aucune. La vie serait-elle faite de cycles ? Comble de
l’ironie : le jeune homme se retrouva très vite plus entouré que jamais,
mais sans personne à ses côtés. Livré à lui-même, terriblement seul et cela,
sans même le savoir. Il n’avait pas effacé les bons visages, et surtout, le bon
cœur. C’est un organe si compliqué, le cœur, une métaphore si juste : le
cœur ne vit qu’irrigué de sang, tout comme la verge, qui n’est plus rien sans
son afflux. Tout désir mort éteint le cœur, finalement, mais le cœur, cet
organe, peut être ranimé. Ce n’est pas une légende urbaine : quelques
pressions, et voilà qu’il bat de nouveau. Boom boom. Tu l’entends ?
« Bonjour.
- Bonjour.
- Tu t’appelles
comment ?
- Je m’appelle Nicolas. Ou "Raviere",
tu peux m’appeler Raviere, aussi, c’est mon autre prénom.
- Très bien, Raviere. Je
voulais te demander quelque chose.
- Oui, vas-y, je t'écoute.
- C’est bien toi le garçon
qui tient prisonnière une guêpe domestique, dans une cage ? »
Non, ce n’est plus moi. Regarde, la cage est vide :

21 avril 2008
Decades
(Une Nuit à Lyon IX)
Tu veux ou tu veux pas ? En
l’occurrence pas. Mais je ne dis rien. Je n’ose jamais dire non dans ce genre
de situation éminemment corporelle. Et puis, L. arrive enfin, qui, étrange
bénédiction, prend soin malgré lui de monsieur Cicatrice, lequel s’empare de
lui, le colle, le caresse, improbable cousin du blob ; L n’est pas farouche,
qui se laisse faire, jusqu’à un certain point car l’affamé, gluant de désirs,
essaye tant bien que mal de l’entraîner dans les cabines. En vain. Pure soirée,
nous voici de nouveau en train de rire. L s’en défait puis me confie, sur les
sofas déglingués, qu’il désire allier sexe et pureté : pas ici, pas maintenant,
plus tard. I’m not like that. Ce qu’il prétend. Le beau mensonge. Mais
ses yeux ne mentent pas. Il confesse : je suis vierge. Really ?
Nos regards se croisent
longuement. Il y’a de la malice, une
certaine complicité qui se crée, que je n’aurais jamais cru possible. Tout
simplement parce que je ne crois rien possible, et cela m’arrange si bien que
je m’y complais, dans ce pessimisme bubble-gum. Ce n’est jamais qu’un verni mais tous les vernis ne sont-ils pas
faits pour craqueler ? Là, dans cette descente aux enfers si peu décadente, je
l’envisage, depuis qu’il a laissé tomber son balafré, qui erre non loin des
cabines, je l’envisage, le dévisage ; une petite pointe de désir, qui n’est pas
sexuel, la vague esquisse d’une fraternité vaguement incestueuse, me berce
tendrement.
Ainsi se pose-t-il à mes
côtés. Je peux lui raconter mes malheurs, lui dire que je me suis cogné
lamentablement, que j’ai créé une pure onde sismique, voire atomique, avec mon
cerveau bouillonnant d’idées, que tout cela est fracassant, une détonation
magistrale, je peux lui rafraîchir la mémoire et lui répéter que tout à
l’heure, j’ai failli mourir, mais que j’ai ressuscité, tel le phœnix ou Jésus
Christ, les plumes, le pagne en sus, que c’est un tout nouveau pouvoir dont je
compte bien profiter encore un peu, même s’il n’est rien comparé à celui qui
transforme les Crapauds d’Australie en Princes de Californie, pouvoir inverse
de la vie qui a tendance à les transformer tous en crapauds, ces pauvres
princes frivoles, enfin, ce genre de conneries sur tout et surtout, sur rien.
L me sourit.
Il me regarde droit dans
les yeux, porte sa main sur ma bosse, à moi, qui me sens déformé. Il me dit alors
que j’ai besoin d’un bon massage ; puis me masse quelques instants, traçant des
cercles fins, délicieux, sur mon front, de ses doigts, toujours me regardant
droit dans les yeux. Il s’arrête aussitôt : il comprend que cela me déplaît, à
voir l’expression qui se dessine mon visage. C’est étrange, de se faire masser
une bosse, par un semi-inconnu qui vous a introduit sa langue, l’été dernier.
Souviens l’été dernier. Je me souviens. Esto Memor. Un baiser mortifère.
Les soins qu’il me prodigue, il voit bien que cela me dérange, alors, il
s’abstient et c’est le silence, silence des mots, silence des corps ; peu de
temps après, il s’en va et nous restons, nous restons encore longtemps, avec F.,
à observer, à palabrer, à disséquer les allés et venues, collant parfois nos
oreilles contre les cabines, pour entendre les râles saugrenus que la musique
enveloppe dans des décibels outranciers.
Serait-ce le paradis,
serait-ce l’enfer ? F. va aux toilettes. Un homme qui gravitait non loin de
nous m’adresse enfin la parole, un grand dégingandé au verbe lourd, aux airs
gentils de chien perdu sans son maître, qui partage avec moi un peu de son élixir,
m’invite, courtois, à venir avec lui dans une cabine, histoire d’improviser à
deux un rapport sexuel, dans l’entente et la bonne humeur. Sa pudeur me touche,
mais je n’y réponds pas, à ses avances ; je n’y suis pas sensible, à dire vrai,
je ne sais plus trop où je suis. Je sais seulement que tout cela va très
bientôt s’arrêter. Or, l’éclairage frappe son œil bleu, qu’il enveloppe d’un
glaucome fantomatique. Faites qu’il n’insiste pas !
***
A la peau, nous sommes tous
des infirmes, je me dis, de vrais infirmes à qui il manque quelque chose, que
nous n’identifions pas forcément ; mais je ne peux pas développer outre mesure,
le temps qui m’est imparti est dépassé. Je n’aime pas les chiffres impairs, je
ne peux pas écrire Une Nuit à Lyon en dix parties différentes : cela,
c’est contre mes conceptions. 9, c’est un chiffre parfait, qui contient trois
fois la trinité, qui, elle, inclut une fois la solitude, additionnée à l’idée
de couple, de dualité, du yin et du yang. 9 et 9 font 18, 1 et 8 font 9, aussi
est-ce le chiffre parfait pour ma confession. Je sens que je quitte la
narration peu à peu, pour retourner à la réalité : celle d’un homme qui raconte
une soirée, devant son ordinateur, celle d'un homme qui prend conscience de tout ce qu’il
a ressenti, pose ses mots sur des faits, des sensations, les ordonne, non pas
forcément d’une façon chronologique, mais logique et cette logique plus réelle encore le
pousse au crime de soi.
C’est merveilleux, ce que
peut révéler l’écriture, c’est merveilleux, cette façon qu’elle a non seulement
de pouvoir décrire la vie, mais également de la transcender. En ce sens, elle est
purement métaphysique.
Je dirais seulement
pourquoi nous sommes partis, aux alentours de 9 heures du matin (ce qui n’est
peut-être pas une coïncidence) : une armoire à glace alcoolisée de deux
mètres, essayant tant bien que mal de s’infiltrer dans nos conversations, nous
a incités à fuir sans plus attendre les lieux, avec ses rires maniaques. Il
nous a suivi jusqu’au métro, marchant moins droit que nous. Je me souviens de
cette tête que nous avions, à nous regarder, avec F., diaphanes comme jamais,
délavés, ternes, des poches béantes sous les yeux, une fois la porte ouverte,
révélés à la puissance du jour laiteux. Des gueules de survivants.
Le métro m’a emporté au
loin, je crois, au loin de tout ça, et pour toujours ; non pas que je n’y
reviendrai plus, car ce serait là pur mensonge, pure fabulation, mais ce ne
sera plus jamais pareil. Je ne serai plus pareil. C’est quelque chose que je
sais, et dont je suis certain.
Il n’est pas rare, quand
nous parlons de ma conduite ces derniers mois, à refuser de rencontrer des
hommes, à les fuir, voire les éconduire, avec un certain brio et un aplomb
parfois fort détonnant, que d’aucuns considèrent à tord comme un ego démesuré,
de m’affirmer, peut-être pour me rassurer, en ces termes ma foi fort
sympathiques, mais qui me semblent cependant usurpés : tu peux avoir ce que tu veux,
alors lance-toi.
Et moi de ne jamais
répondre à cette sentence calamiteuse par cette étrange vérité, qui vient de
m’apparaître, comme par enchantement, pour le meilleur, et surtout pour le pire
:
« Mais je l’ai déjà eu, ce
que je veux ! »
FIN
19 avril 2008
Meet the blob, Eat the Meat
(Une nuit à Lyon VIII)
Pendant ce temps, une femme organise une
réunion autour de son utérus, qu’elle offre aux hommes pour se vider ; mais ce
n’est pas tout à fait une femme, tout juste une surface adipeuse flasque, qui
semble guidée par un curieux radar : les hommes, les hétérosexuels, car il y’en
a, une petite tripotée, qui ne se tripotent pas, eux, bourdonnent avec
insistance et démesure autour d’elle, comme si elle était déesse, providence,
corne d’abondance ; au royaume de la bite, les vagins sont rois. Elle porte un
pull blanc montagnard qui moule ses bourrelets généreux, sa poitrine coule
comme un fromage à peine chaud sur son ventre caverneux ; elle a l’œil aqueux,
les cheveux collés par la sueur, des formes décidément poulpesques qu’elle
troque sans retour, pour qu’on l’aime simplement, peut-être, à la dérobée, dans
la moiteur, la puanteur des cabines, peu importe la souillure, peu importe l’aperture.
Alors, les hommes bourdonnent, passent et repassent et nous demandent si nous
avons des capotes pour pénétrer les profondeurs humides du blob : mais personne
semble n’en avoir, de préservatifs : voilà qui est curieux. Le blob nous invite
par sa curieuse condition à méditer sur quelque chose que l’on perd de vue,
lors de l’excitation : il faut se protéger des mycoses, des chancres, des
infections, des maladies sexuelles transmissibles qui pullulent dans le noir ;
la lucidité des viandes saoules m’épate. Mais elle, elle a peut-être besoin
d’amour, peut-être qu’elle n’en trouve pas, comme ce jeune homme qu’a vu F.,
d’humeur éthylique, et qui se laissait faire, un peu paniqué, sucé jusqu'à la moelle par un
cacochyme. Le Blob affiche sans honte ses désirs : il lui faut un homme
ici et maintenant : elle investit la cabine autour de laquelle elle rode, comme
un vautour, à plusieurs reprises, invitant ses proies dans sa moiteur profonde
et rance : il y’a une sorte de siège pour qu’elle puisse écarter les jambes ;
ce n’est pas aussi perfectionné que l’équipement d’un gynécologue, mais sans
doute, psychologiquement, bien plus clinique, sans faux semblants. Et
puis, cela ne dure jamais très longtemps. Je l’imagine dire aux hommes convulsifs
qui la pénètrent : bouffe ma viande. Qu’on est courageux, quand on a plus rien
à perdre ! Ses charmes faisandés ruissellent sans doute de liquide séminal.
Elle les voudrait tous, la garce. Vide couille alternatif. F. est choqué par la
pitié qu’elle est censée susciter, moi, je m’en fiche, ce sont plutôt eux, qui me font
pitié. Et puis, il y’a le blob noir. Celui-ci m’inquiète, de Blob
: c’est une sorte de jumelle plus consciencieuse, moins abattue, moins
poulpesque également. Elle porte un pull noir, n’en est pas moins aussi
adipeuse. Elle n’est allée dans la cabine qu’une seule fois, mais, venue dans
la pièce sombre où nous reposons, elle s’est mise à compter tous les hommes,
les uns après les autres, en les montrant du doigt. Et puis, dois-je le dire,
oui, je le peux, puisque c’est mon journal, ma confession : un homme pas très viril,
aux odeurs de chou et sourire niais, bardé d’une cicatrice énorme, m’a fait
bander, en passant seulement son bras autour de moi, en me regardant avec son
sourire vicieux, aqueux, son corps en jointure avec le mien.
La
viande, la viande, la viande.
18 avril 2008
La Valse des Sodomites
(Une Nuit à Lyon VII)
Change de vit, donne ton corps aux abrutis. Le Glory Hole pour lutin attend que tu lutines, non loin de
lui, dans le noir complice ; les petites effractions humides, cela te branche,
un instant. Débranche. F. veut visiter, alors nous visitons. Les grottes de
Lascaux, ceintes de ténèbres qu’il allume péniblement, avec son briquet. C’est
glauque, dit-il. Glauque, je certifie.
Personne, dans Lascaux.
Les hommes préhistoriques
sont tous décédés, il est impossible de leur écrire, il n’est pas incertain
cependant que certains gravitent, graviteront, corps à la dérive : la soirée
messagerie est terminée, ce n’est pas ici, cela ne se pratique plus, il ne sert
à rien, en ces lieux de pèlerinage, d’écrire pour forniquer lors même que
l’écriture a été inventée après le sexe. Du reste, tout a été inventé après le
sexe. Même la pensée.
Le cosmos, c’est un
perpétuel coït d’atomes. La valse des sodomites n’est autre qu’une pathétique cosmogonie qui
se joue en huit clos.
F. rejoint les canapés et
moi les petits fours, pour une mise en bouche ; j’ai la sensation qu’il y’a
quelqu’un tout près, et je n’y vois rien, je n’entends pas le souffle d’un
individu louche, aucune main anonyme ne procède dans le noir dessein, nulle
pression sur mon corps rigide ; mes yeux, cependant, s’accommodent à l’obscur,
peu à peu, et je vois une créature décharnée s’avancer vers moi, un homme,
s’avançant lentement, comme un zombie, dans un film de Romero ou n’importe quel
film de Zombie : son hésitation, qui pue la lèpre, me file le frisson. J’imagine
Syphilis, Kaposi, Chlamydia et compagnie, avatars de nouvelles danses macabres,
cachés au plus profond de la nuit, sous des apparences fugitives de trésors.
Mouvement de recul ;
insécurité, petite panique, je m’en retourne d’un pas pressé, fixant F. des
yeux, pour le rejoindre, oui, je hâte la cadence de mes pas, je le vois, je
suis rassuré, je suis sain, je suis sauf, mais je cogne, je percute, ma tête se
cogne à la poutre, un son de détonation, violent, retentit dans toute la salle
vide, onde de chaos, provoque un écho assourdissant dans le lourd silence, que
le rire de F. condamne, et moi de souffrir péniblement de ce choc puissant : je
me suis mordu, j’ai du sang plein la bouche, goût de fer, la lèvre intérieure,
ravagée par cette puissante morsure, se détache en filaments, une barre de
métal non moins féroce me transperce de part en part le crâne, et, quand je
touche mon cuir chevelu, à l’endroit même où s’est produit l’impact de plomb,
caressant d’un doigt nerveux la déformation à venir, je me dis qu’éjecté hors
la valse, je peux croire, désormais, en l’existence salvatrice des anges
gardiens.
17 avril 2008
La Peau
(Une Nuit à Lyon VI)
Passant par les Terreaux,
des cris viennent à nous, d’un égorgé, créature de sexe masculin éminemment
éthylique, que nous évitons, il le faut, pour arriver sans encombre à
destination : l’Apocalyse nous attend ; dehors, ce n’est franchement pas la
tempête, pluie légère, vent capricieux, une onde de fraîcheur, diffuse, nous
caresse l’épiderme. F. localise le cri, nous passons par la place Louis Pradel,
fantômes noirs dissous dans la nuit. F. sait où il va, pourtant, il ne connaît
pas l’endroit et moi qui le connais, pour l’avoir fréquenté, je suis incapable
d’y retourner, de me repérer dans ce dédale de rues glauques et étroites qui
appellent le drame. Nous y sommes en peu de temps, à la peau, et la porte, sans
plus attendre, s’ouvre à nous, pour nous absorber. Un vide se dévoile :
personne n’est encore là, sans doute parce qu’il est à peine cinq heures. Il
faut laisser le temps aux noctambules d’investir la place, d’écluser toutes les
possibilités d’accouplement possibles, sans passer par cet antre ; le stupre ne
doit pas, nécessairement, être déchéance. Ici, beaucoup le disent, c’est la lie
de l’humanité qui vient s’entasser, péniblement, sur les canapés aux tissus
gras, aux odeurs âcres ; lie qui s’accouple dans trois cabines parfaitement
sombres. Sperme, sueur, muqueuse anale sur les murs. Un Glory Hole pour lutin,
insolite, permet à l’air vicié de circuler entre deux cabines. Joie et bonheur
que de retrouver ce haut lieu d’inspiration : je monte derechef par l’escalier
en colimaçon, qui, frêle, tremble sous mon pas lourd et empressé, tangue, tout
comme l’existence de ses dévots. Une voix me retient : le videur. Il faut
consommer, pour monter. Deux Heineken, douze euros, deux façons de se faire
proprement enculer. Enculer par le vide. Fadeur, âcreté pour enfant. Viens voir
le loup, petite Fadette ! Pourtant, des silhouettes se prélassent déjà
mollement dans le petit salon noir ; la disposition des canapés a bien changé,
elle aussi, l’ambiance, intacte, m’appelle à elle, étrangère, familière.
Bienvenue à la Peau, pas forcément Réservée aux Insensés, mais le cœur y
est. Ici, tu peux te sentir bien, ici, tu peux faire tout ce que tu souhaites ou
presque et, que tu fasses quelque chose ou que tu ne fasses rien, tu pourras
toujours vomir quelques lignes là-dessus, par exemple, en regardant ce couple
en face de toi, ce couple en face de toi dont l’un est debout, et l’autre à
genoux, qui lui pompe le suc de la queue, dans l’obscurité, pour l’avaler tout
entier, le déglutir. Et d’autres choses encore à venir, si tu es sage. Mais,
ça, Nicolas, tu sais faire, être sage, alors toi aussi, tu t’engouffres avec
mollesse dans les canapés crasseux, et tu t'y vautres, infirme volupté.
16 avril 2008
1976 – 2008 [Interlude]
(Une Nuit à Lyon V)
Peut-être mon cerveau a-t-il
grillé ? Nicolas Raviere 1976 - 2008. Repose en paix, tu le mérites bien,
crétin. Ou bien : Nicolas Raviere 1976 - 2008. Sociopathe notoire et
écrivain raté. Ou tout ce que vous voudrez, je m’en fiche éperdument. Car
je me suis réveillé. Comme si de rien était. Œil de chat me propose de me
donner son numéro de portable afin que je le contacte, plus tard, dans la nuit,
mais je n’en possède pas, moi, de portable, je voyage léger; je ne suis pas
esclave, je ne porte pas de laisse technologique, je ne me laisse pas siffler.
Je suis à la merci de personne. Le dog training télépathique, je laisse ça aux
autres. Alors, il s’en va, après m’avoir fait une bise lente et cruelle,
accompagnée d’une langoureuse caresse, de sa main très douce, sur mon cou, mon
cou, qu’il caresse, avec l’indolence d’un assassin, très lentement. Arrêt sur
image : ce geste me surprend, me laisse interdit, alors qu’il s’en va, se
faufile dans l’ouverture de la porte métallisée, avec ce manteau bombé qui
épaissit considérablement sa silhouette délicieuse, le métamorphose en homme. Le
chat se transforme en couguar. Sans doute un autre corps le précède-t-il, ce
que j’espère. Je souris, sur tout ça. Une fois, deux fois, trois fois.
Maintenant, c’est le silence. L me demande alors si je vais à l’Apocalypse,
après la fermeture. Tu vas à la peau ? qu’il me sort, avec son air
toujours aussi neutre, impassible. C’est ce qui est prévu dans le plan, je le
lui apprends, avec F. nous y avons sérieusement pensé, à cette petite virée à
la peau, ce sera une première pour lui et nous raffolons d’expériences
exotiques, d’études sociologiques : une fougue, une envie de découverte nous
animent mais la porte nous découvre un ciel noir et pluvieux, venteux ;
l’asphalte est mouillé, la pluie à frêles gouttes s’écrase lentement sur nos
visages diaphanes. Nous hâtons le pas, vers de nouvelles aventures, envoûtés
par la nuit, pantins anecdotiques.
15 avril 2008
L'étrange déconnexion du numéro 9
(Une Nuit à Lyon IV)
Je
vais et je viens en ce temple, me sens bien, me rapproche peu à peu de mon
corps, que je projette comme un moi, à l’image de mes pensées qui s’agitent :
dois-je mettre fin à mon ascétisme, dont je ne comprends ni le sens, ni le but,
mais qui s’impose à moi, à la façon d’un destin ou pire : d’un succédané de foi
? Dois-je goûter ce fruit pas vraiment défendu, vaguement inédit, qui me
rappelle tant cette vie d’antan, que j’ai condamnée ? Et mon corps, lui, danse
puis se repose, ainsi que ma voix. Je marche dans le grand couloir, pour
rejoindre le fumoir où je suppose F. une cigarette au bord des lèvres, à
écouter les derniers ragots de ces précieuses idiotes qu’il maudit
terriblement.
Quel
plaisir de revoir L au détour d’un couloir, L qui m’avait harponné un soir
pendant les slows, pour une danse maladroite, étreinte fugitive, m’avait donné
un baiser qui le fut tout autant, maladroit, nos langues n’étant sans doute pas
faites pour se rencontrer, L qui s’habille en tout point à l’opposé de moi,
formes et couleurs : cela faisait longtemps que tu n’étais pas venu, me
dit-il, tu vas bien ? Les dialogues usuels ne sont pas logorrhées, tout
juste diatribes, disons, un vague assemblage de lexèmes. Fonction phatique,
fonction essentielle. Economie du langage et gloire du fait. Le regard en est
doux toutefois qui montre la surprise, l’attachement. Son visage paisible, que
j’ai toujours trouvé inexpressif, m’étonne alors, par la vague émotion qu’il
dégage, sa sérénité. Je suis content de le voir.
Et
nous sommes réunis tous les trois contre la grande muraille, non loin de
l’entrée, une dernière fois, tous les trois, peu de temps ; après la prise
d’une dernière goulée de nitrite, sans doute fatale, car je me sens un peu ailleurs,
comme évaporé au sein d’une onde de chaleur oppressante, sensation sur laquelle
je ne peux poser de mots, quelques secondes, 20 secondes, 30 secondes, 40 puis une,
deux et trois minutes, quand soudain, un peu plus tard, revenu de cet effet un
peu désagréable, je pars, je déconnecte, je ne suis plus là. Je suis parti,
complètement. Je sombre, sombre, dans l’Inconscience, ou dans la mort, ou autre
chose, jamais je ne saurais.
Je
ne sais pas ce qu’il s’est passé.
Je
ne le saurais sans doute jamais.
Je
ne me rappelle pas cette chute.
F.
pense que ce n’est pas vraiment grave, moi cela m’effraie terriblement ;
j’aurai été à l’image de ces pantins qui, d’un coup, se désarticulent, mon
visage aurait affiché une sorte de convulsion, et, en l’espace de quelques
secondes, j’étais au sol, parfaitement déboîté. L aurait dit d’une voix douce
et surprise : Ben Nico ! et moi de me réveiller aussitôt, parfaitement
étourdi, étonné d’être par terre, d’être démantibulé. J’ai ri, je ne sais trop
pourquoi. Sans doute l’étonnement, un vague relent de folie, ou bien le rire de
F. était-il contagieux, le visage décomposé de L, parfaitement étonnant.
Je me rappelle de chaque seconde de cette soirée, je me souviens de chaque détail, je me souviens de l’inflexion de voix de Chat aux yeux luisants, de celle de L, des rires tonitruants de F., du mignon jeune homme qui m’a abordé, de son sourire d’angelot à peine corrompu, de l’odeur vomitive du fumoir, du danseur asynchrone, du numéro 9 que j’ai apposé sur mon noir vêtement, mais deux minutes m’échappent, m’échappent terriblement, alors que la fin approche, l’heure du dénouement : Œil de chat, sur le départ, se rapproche de moi.
14 avril 2008
Tropisme Doloriste
(Une Nuit à Lyon III)
Ainsi
le jeune homme laissa-t-il le trentenaire interdit par cette franchise, cet
aplomb qu'il n'a jamais eu, acquiescer mollement, charmé par son clin d'œil,
peau de métis et œil de chat. Peau de métis et œil de chat... J'ai déjà oublié
ton nom. Pourrais-tu me le rappeler ? C'est assurément enivrant, cette
situation, plutôt inédit, une franchise aussi fraîche, sans détour, sans
violence : tant l'œil est rassurant, la peau invite aux caresses ; aussi
faut-il que le temps passe, sans doute est-il ailleurs pour façonner sa nuit,
pour ne pas être seul, dérober à quelqu'un d'autre l'un de ces précieux
instants. Alors je danse, je n'y pense, j'en parle à F. qui me convainc presque
d'y aller. Le dos contre la pierre, des images se dessinent en moi. Je réalise
que F. a raison, lorsqu'il me dit que j'en ai besoin. Je ne peux tout
contrôler. J'ai besoin, finalement, de ne plus tout contrôler ; physiquement,
physiologiquement ; n'ai-je pas depuis fin octobre emprisonné mes sens dans un
ascétisme qui n'a rien de naturel, refusant tout contact charnel avec mon
prochain, tout échange de fluide, toute caresse ? Suis-je normal ? Suis-je fait
pour l'amour terrestre, le plaisir charnel ? Pour décharger un bon coup ? Ne
l'ai-je pas fait bien des fois, dans une ancienne vie ? Alors je danse, je
retourne danser. F. n'aime pas la musique et rejoint les escaliers, où il se
pose, du nitrite plein les narines : un autre fond sur moi - serait-ce la
saison des amours ? - qui me dit, avant que de s'enfuir, qu'il me trouve
très mignon et moi de tonner un merci aussi sec que possible, n'étant pas d'un
naturel spontané devant l'inédit. Il est beau celui-ci, il est naturel, il est
sobre, il ne montre pas son corps, il n'a pas la peau d'un métis, ni l'œil d’un
chat, mais le teint diaphane, un sourire à la fois innocent et farceur. Je me
dis : « c'est lui ». Je suis folle. Il en est qui tombe amoureux comme
fleurissent les fleurs. Ce sont là des folies criminelles qu'il faut étouffer
dans le sein, alors je ne le regarde pas, je l'oublie si bien que très vite, il
n'existe plus, j'en suis persuadé et la soirée de continuer, et les rites
procèdent, nous dansons, nous reniflons, à l'unissons, reposons nos corps trépanés
contre les murs des pierre, non loin de la porte, puis l'innocent s'en va, œil
de chat reparaît pour l'ultime conversation, je me décale vers F. qui s'en va
pour nous laisser discuter ; tout se mélange, tout se confond, il s'en va,
presque la der des der : Je suis au pied du mur ; je m'attends presque à fondre
dans la muraille.

