23 mars 2009
Eloge de la Prison
Al m’attendait avec sa
besace jaune, à Sainte Blandine, enchanté de mon offre : je détenais, repliés
dans le creux de mon portefeuille, deux sésames chargés de promesses. Il y a de
cela plus de 20 ans, à Chamonix, classe de neige, j’appréhendais cette
rencontre tout comme je redoutais chacune des activités qu’il était possible
de faire avec cette classe que je maudissais - et qui me le rendait bien.
J’échafaudais, dans ma
solitaire chambre au silence absolu, loin des papotages nocturnes d’après couvre
feu, des plans d’évasions dignes des plus grands romans, qu’un sommeil agité ne
tardait jamais à détruire. J’inventais, avant le collège et le lycée, toutes
sortes de maladies improbables et inédites, parfois crapuleuses, qui me
permettaient, parfois, d’avoir le luxe de profiter de mon lit, pendant que ces
chères têtes blondes, juchées sur des tires fesses, remontaient les pentes avec
avidité, sans penser à la possible mort qui les attendait sur les cimes
enneigées. On me prêtait des bandes dessinées, que j’effeuillais péniblement,
savourant cette solitude plénière comme un long chocolat chaud.
Mais je n’ai pu échapper à
ce match de Hockey sur glace, cela malgré le bric-à-brac de trouvailles
dévoilé jour après jour par mon imagination. De même que les autres, ce
soir-là, je me trouvais assis dans le bus, prêt à subir cette
rencontre que d’ores et déjà je vomissais. Empilé tel un morceau de sucre sur
une rangée avec d’autres petits écoliers rectangulaires et avides de nouveauté,
je pestais intérieurement, serrais les poings, maudissais l'éternité présente alors
que passait et repassait ce satané tracteur des neiges, qui lubrifiait la glace
en bande stricte et lui donnait, sulfureuse contamination, une allure de
parpaing glacé goulûment tété par un nourrisson.
Mais voilà, une fois surgit
de nulle part cette ligne de colosses empaquetés dans des maillots
multicolores, retentirent d’implacables coups de crosses, des embrassades furtives à s’en
décoller l’ossature. J’étais stupéfait, abasourdi
par le sport qui se jouait devant moi, sa vitesse hallucinante, sa technicité
absolue, sa violence sournoise, laquelle éclatait, à la façon des bombes, sur fond de
roulements de tonnerre, et fasciné, tout autant, par cette large prison de verre qui condamnait l’adepte des
attouchements interdits à devenir spectateur : une délicieuse frustration.
Samedi soir, la prison fut
bien vide mais le match haletant, la violence omniprésente : on devinait les
invectives tout autant que se dessinaient les coups bas et les corps, souvent,
s’empilaient les uns sur les autres, dans des fracas toujours plus séduisants,
les corps musculeux chutaient, parfois, dans des traînés de lait en poudre,
pour aussitôt se relever, d’un mouvement ample et rapide, précis et même, pour
le spectacle, un enfant des gradins VIP a failli être décapité par un
implacable palet, lancé comme une fusée hors ce monde sauvage. L’enfant et
l’adulte se côtoyaient en moi, qui encourageaient force de putain l’équipe au
plus beau maillot. Et ce fut celle de Lyon.
22 mars 2009
Lego
La réponse à cette question
précédemment posée n’appelle que questions. Qu’en est-il cependant de moi, cher
journal que je délaisse peu à peu, prenant le large, loin des mots, loin de
cette substance qui cependant me coordonne ? Et bien sache que je vais bien,
que je suis en forme. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes impossibles.
Pourtant - tu vas sans doute trouver cela étrange - mais je ne suis pas capable
de répondre à cette simple question : suis-je heureux ?
J’ai bien, en ma possession,
tous les éléments du puzzle (les pour, les contre, les contre sens, et moult
blasons pour nourrir ce qu’il me reste d’orgueil) mais je ne suis pas doué pour
les puzzles : c’est ma mère, qui, lorsque j’étais enfant, assemblait mes Legos.
Moi, de mon côté, je me contentais (d’essayer) d’inventer, de configurer mes
propres vaisseaux spatiaux. J’ignore tout des modes d’emplois, des cartes et
des chemins tracés, parce qu’ils ne sont pas conçus par moi seul : pêché de
vanité ? Sans doute ai-je composé ma vie un peu n’importe comment et c’est pour
cela même que j’ai échoué dans cette quête du Bonheur que nous poursuivons tous,
refusant aux choses la hiérarchie même qui leur incombe.
Depuis plusieurs matins
déjà, je retrouve, dans le confort ouaté de rêves malléables, ceux-là qui
s’inventent à demi conscient, l’homme que j’ai le plus aimé, l’homme que j’ai
congédié voici 3 ans ; nous poursuivons, dans ces adorables films conçus par
mon imagination, les choses telles qu’il le désirait et nous sommes heureux -
aurais-je mieux fait d’obéir à ses souhaits en faisant fi des miens, après 5
ans de relation ou bien est-ce encore une de ces nombreuses punitions que je
m’inflige, pour entretenir ma personnalité masochiste, me mettre à mal parce
que je sais très bien qu’il n’est plus possible, à présent, de faire marche arrière
? Ou bien est-ce tout simplement une énième fantaisie de ma part pour me mettre
à l’index de cette chose géniale vendue
en barre - le bonheur - et saboter sans
regret la moindre relation que je décide de commencer ?
- Je me suis rendu, avec
des espoirs de résurrection, jusqu’à l’arène de glace.
16 mars 2009
39 : 29 – 40 : 1
9:00, matin crémeux,
El et moi sommes allés nous repentir de nos pêchés nocturnes à l’Eglise Saint-Bonaventure, posant nos
corps longs et fatigués dans l’espace réservé sans accent :
« réserve », les idées embrumées, sourires vissés et l’haleine
fichtrement sirupeuse, viciée. El me disait : mais tu es fou, mais tu es fou.
Les grenouilles de bénitiers, éminences fragiles et décharnées, nous toisaient
comme des démons, El et moi, des démons agités par des spasmes fantômes,
encornés par les germes d’une lubricité infantile. Moi clinquant le rouge et le
noir, El avec son short et ses collants d’ombres, comme deux monuments mouvants
parmi les pierres grises, il nous semblait que le matin - comme la nuit - nous
appartenait. Alors, nous nous sommes assis, nous avons dégainés en même temps
nos portables, pour envoyer des messages à nos « amants », par amour
de l’épistolaire, avant que de prendre la voie point forcément lactée mais impénétrable
des tartes au citron. Mon message s’est depuis perdu, intercepté par Dieu. La
formule qui s’affiche sur le cellulaire est « en attente ». Faut-il
croire aux miracles ?
15 mars 2009
Ramure

Arbre mort.
Envie de baiser jusqu'à la déconnexion.
14 mars 2009
Au Pays des Hommes Troncs
Le temps retrouvé, je
m’adonne à ce loisir de chasse virtuelle dans la forêt des hommes troncs :
rencontre furtive avec des nains et des géants, poilus, ou lisses comme des
bébés, dont les cris, monosyllabiques, résonnent comme autant d’appels au viol
stériles, devant l’écran magique : ce n’est point là cinéma. J’ai retrouvé ce
pays qui ne ruisselle pas de promesses, mais de miel, de sucs qu’il est
possible d’imaginer glutineux un instant, et fermenté, l’instant suivant.
Quelques drôles me
réveillent de cette torpeur atavique à laquelle je me soumets volontiers, mais leurs faciès tordus, fondus en rictus
marmoréens, annoncent bien des malédictions. Et les hommes troncs qui
n’affichent pas leurs visages ne sont que légions de démons, à la fois
tentateurs, et ridiculement vains.
Où donc trouver cet homme
qu’il est bon d’espérer, quand le printemps survient, sonnant le glas d’un
hiver long et gris, point trop glacé, mais lancinant ? Au coin des rues, je
n’ai de cesse de fuir ces princes fiers, dont certains daignent poser les yeux
sur moi, cendre des bas quartiers ? Dans un amas de pixels pochés, où je
butine, force de clics effrénés, de photographie en photographie à la recherche
d’une expression qui soit pure et me convienne, l’alliance de l’orchidée, et du
liseron ?
Confession et Boule de
Cristal :
Une madame Irma du net,
incarnée dans un dithyrambique horoscope aux allures de dissertation, m’a
prédit ce vendredi 13 dernier que je rencontrerais enfin un homme dont
je pourrais tomber amoureux, et il est venu, comme un prince, me
demander bien des choses, en anglais, cet être charmant - et repartait le
lendemain, pour son pays, aux confins de la planète.
Alors, il est cette voix
qui me condamne à errer encore et encore dans la patrie des hommes troncs, à la
recherche d’un mirage - moi qui suis pourtant si bien en compagnie de moi-même.
Sans doute est-ce l’influence de la pleine lune, du printemps détraqué, d’un
légume OGM que j’aurais mangé à mon insu, mais j’ai des envies d’un romantisme
brut et éculé, de ceux qui me soulèvent le cœur - et me donnent envie de vomir !
13 mars 2009
Анекдот # 5
La vision m’attendait là,
station debout ; à la station elle attendait, de jean, de blanc, de mauve,
avec des traits de magazines, un coup de crayon sans fantaisie ; nous nous
jetions des regards détestables, dédaigneux peut-être, de ceux qui se lancent une
fois les amours consumés, une fois le fil rompu, les corps fatigués,
décomposés. C’est en ces courts instants que nous nous rendons compte, avec une
clarté absolue, que nous sommes les seuls rois en notre beau royaume, dont l’équilibre
et les frontières, de glace et de glaise, ne sont que vains mirages – et les
miracles, que l’on sait grands, éclatants, n’ont plus droit de cité.
11 mars 2009
Vieilles Peaux
Ensuite, il y a cette
paranoïa latente, ma foi fort insidieuse, qui s’exprime de façon totalement différente : l’un des frères suspecte
autrui de nourrir des desseins personnels, postulant à l’encontre d’une
gratuité évidente qui régirait, soi-disant, les rapports humains, suspectant
chacun des faits et gestes comme porteur d’une cause, tandis que l’autre se
refuse à payer par carte bancaire, pour ne pas être pisté par son banquier, ou
un quelconque dieu sociétal à l’image de Big Brother, aussi dispose-t-il sur lui
de petites coupures à foison, de même que ces vieilles dames faméliques dont
les sacs à main en simili cuir et croco doux ne sont plus que tirelires.
Pour certains individus
potentiellement mal intentionnés, elles ne sont que des distributeurs ambulants
- et ménopausés. On pourrait les briser si facilement : une honte que de penser
cela, aux caisses des supermarchés, aux portes du métro ! Puis-je avouer que la
contemplation de ces informes crevettes, rabougries, repliées sur une corne
d’abondance, en station assise, ne m’émeut guère et provoque toujours chez moi
un profond dégoût, révélant ma misanthropie dans ce qu’elle a de plus abject.
Je ne consens guère la raison à ceux qui les briment, parce qu’il reste du bon
en moi, sans doute, ou que j’y vois, dans mon inconscient troublé, des
substituts de ma génitrice, qui vit bien trop loin et qui fut, par exemple,
victime d’enfants, dans son quartier. Et je ne parle pas de sexisme, d’éducation. J’ai toujours, quant à moi, préféré la torture mentale.
Je peux d’ores et déjà nous
imaginer, lui et moi, Laurent et Nicolas, comme deux vieilles peaux, vision
qui, si elle ne m’enchante pas, m’amuse tout à fait. Je m’imagine seule dans un
appartement miteux, boitant comme une ribaude déboîtée, jetant des œufs pourris
sur les lapines du quartier, celles qui braillent contre une progéniture
qu’elles ne contrôlent plus, et qui les tuent à petit feu - et moi avec. Et je
m’adonne évidemment à ce jeu de deviner, pour chacun de mes collègues, ce qu’il
pourrait être dans quelques décennies, les pourrissant un à un, à loisir, comme des
fruits, accentuant leurs traits de caractère jusqu’à la caricature, ce qui
m’amuse tendrement. Ceux qui sont déjà vieux, devrais-je les rajeunir, ou bien
leur quintessence est-elle dévoilée de façon suffisamment claire par ce miroir
physique déformant - qui ne déforme plus ?
10 mars 2009
Compensation Sensorielle

09 mars 2009
Des Renifleurs
Je réalise que je n’ai pas
véritablement parlé de mon frère dans les billets précédents, alors que cela
relève du conte, de l’extraordinaire : ce n’est pas tous les jours qu’on
découvre, à l’âge adulte, que l’on a un frère et que celui-ci partage bien plus
que de simples liens du sang, mais des similitudes étranges, qui ne s’arrêtent
pas à un style de vie délimité par l’expression plus ou moins affirmée d’une
sexualité.
De lui, je n’ai finalement
dit qu’une chose : qu’il portait une casquette. Et moi, je n’en porte jamais,
ou quasiment. Je pourrais à cela ajouter qu’il porte des jeans. Et que j’évite,
pour ma part, d’en enfiler. Mais voilà, comme moi, il éprouve le besoin
systématique, automatique, de sentir les choses, sentir, par exemple, ce qu’il
mange, avant que de le manger - ou autre. Chez lui, c’est systématique. Chez
moi, c’est occasionnel. Un syndrome des premières fois, avant que d’accorder
aux choses ma confiance. Je ne peux m’empêcher de parler de moi, au travers de
lui : c’est étrange.
Sans doute est-ce ainsi que
fonctionne l’alchimie entre les frères, le cadet prenant modèle sur le plus
âgé, au-delà des distances. Voici quelques mois, une chose curieuse est arrivée
: moi qui ne pensais sentir que les aliments, j’ai été surpris à renifler la
casquette d’un collègue de travail par une autre collègue, ce qui a généré de
notre part un fou rire dantesque ; diantre, comme j’étais mal à l’aise, surpris
à inhaler l’odeur vaguement saumâtre d’un cuir chevelu et me surprenant
moi-même d’un automatisme que j’étais loin d’envisager ! Je n’ai évidemment pas
chercher à sentir la casquette de mon frère ni même ne me suis demandé si lui,
de son côté, il s’était mis en tête de sentir mes affaires et pourtant,
j’aurais sans doute dû penser à cette éventualité : n’aimons-nous pas tous les
deux ce sacré drôle de John Waters ?
Fractions
Cela fait quelques mois que
je me plains de ne plus avoir de temps pour moi (- et pour me consacrer de
nouveau à l’écriture -), c'est-à-dire d’avoir le loisir de ne rien faire
suffisamment longtemps pour me sentir libre et vivant : curieux paradoxe.
L’idée de rejoindre la solitude, trésor abandonné, était si violente que
retrouvée l’espace d’un week-end, celle-ci fut déceptive, au point de faire
ressurgir quelques démons ; des petits souvenirs comme du verre brisé,
pénétrant le derme, la conscience qu’une vie sociale est à la fois
bourdonnement et vide.
Aurais-je une fois encore
décidé d’ouvrir une mauvaise porte ?
Pour m’empêcher de
réfléchir, et même, n’ayons pas peur des mots, pour « conjurer » ce semblant de
malédiction, je me suis vautré des heures durant devant une fiction hautement
sirupeuse, animée par des personnages liftés et hauts en couleur. Puis, docile,
je me suis résolu à conserver tant bien que mal quelques traces écrites de ce
précédent week-end passé avec mon frère, en consignant à contrecœur quelques
données à la fois essentielles et superflues, pour mémo, parce qu’il me semble
que ma mémoire vacille un peu, quelquefois, parce que surmenée.
Mais ceci n’est qu’un faux
prétexte. Je ne l’ai pas fait pour moi. Ni pour lui. Mais pour le journal. Pour
ceux qui le lisent. C’est ridicule.
Voilà des semaines
maintenant que je n’écris plus pour moi, d’où l’utilisation de titres qui ne
sont plus des créations mais des titres de films. Et des billets qui ne sont
plus authentiques, mais des sortes de remix, clins d’œil, auto
citations. Tout cela n’a strictement aucun sens, j’en conviens. Qu’aurais-je à
écrire puisque, de plus en plus plongé au milieu des autres, je me perds chaque
jour un peu pour moi-même ? Ma vie n’est plus qu’une suite de 1 et de 0 que je
m’évertue à trier, pour faire la pluie et le beau temps. J’espère qu’il me
suffira de dire cela, de le mettre noir sur blanc, pour que mon esprit de
contradiction se réveille une fois encore, mette à mal mon discours aussi
pourrais-je sans doute écrire de nouveau - et vivre, puisqu’il me semble que
l’un ne va pas sans l’autre.
















