QUERELLE

Journal intime, mais non confidentiel, de Nicolas Raviere, où il est question de toute autre chose, parfois, que de simples querelles.

29 mai 2009

Welcome to Zanzibar

Tu entres dans l’ère concrète où les mots, sous couvert d’inférences, évoquent des réalités nouvelles, dessinent des nuances aux drames et aux bonheurs, élargissent les frontières des mondes connus et inconnus, fracturent l’unité du Totem. 

Je ne me fais plus de souci pour elle, disait la voix. Elle un petit ami, gentil, serviable, une nouvelle télévision. Je ne fais plus de souci pour elle, et advienne que pourra !

Cela n’est point un délire, tout juste un reflet à peine déformé de la réalité, dont on le discerne la vérité qu’au travers d’une lame subjective, un jugement des cinq sens, qu’accompagnent, purulents, certains automatismes fortuits de la pensée. Tout cela paraît un peu obscur, mais fais un effort, concentre-toi et prends-moi par la main.

Welcome to Zanzibar

La dernière fois que j’ai saisi une main qui m’était tendue, je me suis retrouvé enfermé entre quatre murs, derrière une porte coulissante, à conjurer, fracassant le pseudo totem qui m’avait lié au vain serment, non reconduit, jouant une partition nouvelle et cependant innée. Comme j’avais la tête dure, pour ne point ployer aux extrémités, par l’étreinte du Cyclope !

Une heure après, des anges essoufflés tournaient autour du panneau Exit. Surprenant : j’ai posé un instant ma main sur son épaule, froissant le blanc textile, gagnant l’halitueuse épaule et condamnant la vie, rejoignant les murs crèmes, par la découpe habile du matin, suspendu au soleil miteux de l’aube.

Il fallait fêter cet anniversaire, anniversaire de chair, à la façon des rois, des reines et des esclaves, se perdre dans les affres d’une tradition nouvelle, un rite factice et factuel, délictuel : créer, en quelque sorte, sa propre mythologie.

***

POSTER BOY

Trois silhouettes se dessinent, au grand café des requins blancs, dans la moiteur silencieuse et abyssale d’un été sulfureux, dont les formes évoquent, lignes droites et longilignes, des hommes fins, rompus aux mécaniques physiques.

***

[Je me fiche bien que tu ne comprennes pas, journal, ce que je cherche à exprimer, précisément, dans cet égarement vaguement consenti, ni même la finalité de ces quelques paragraphes. Les seuls pouvoirs qui te sont investis sont les miettes que je t’ai confiées, ta mission n’est qu’un leurre, une impuissance à conjurer ; à moins que tu ne sois le reflet de Zanzibar, auquel cas tout s’annule. Je ne te l’ai jamais dit, mais tu le sais pour être moi, Nicolas : tout a commencé par une partie de cartes, voici plus de vingt ans.]

 

 

28 mai 2009

Melmoth

L’inconscient est notre pire ennemi, contre lequel il faut combattre plus que de raison, avec ou sans allié ; c’est dans la nuit qu’il se façonne un visage étranger, ou familier, pour nous mieux dévorer, nous molester et nous laisser interdits, au réveil, impuissant comme une tasse de café, face à l’humain qui lui est dédié. J’aime à compter son absence, signe des jours meilleurs ; et néanmoins le retrouve en filigrane, dans l’écheveau des mots que je tisse, sans cesse à l’affût, comme un vampire en quête de sang.

(Inspiré par Lidia)

27 mai 2009

Trip de Trept

Nous sommes allés au fin fond de l’Isère, pour nous baigner dans un lac inaccessible à ceux qui ne campent pas : le lac de Trept. Emilie les Bons Tuyaux ! Nous avons déboursé pour un autre lac, plus miteux, floconneux de pollens, non loin d’un restaurant anecdotique, sur la plage duquel nous avons mangé un pique-nique, que nous dûmes partager avec une armada sporadique de scolopendres. Et quelques mouches dantesques et affamées. L’Isère, c’est la misère.

Barboter entre amis dans les eaux fangeuses d’un lac en l’Isère, rire des farces et des semblants de guérillas, contempler deux beaux éphèbes ignorant leurs fades dulcinées pour se lancer un ballon à l’infini, se faire cramer la peau jusqu’à devenir écrevisse, malgré l’absence consternante de soleil, et sentir, la nuit venue, nu dans un courant d’air, le vent fouetter mes épaules et ma nuque : comme je me sens vivant !

Pourtant, je fais des rêves terribles, la nuit venue, des rêves terribles, chaque nuit. Ce sont, à dire vrai, des cauchemars : ma mère n’a de cesse d’y mourir, dévorée par cette succube fruitée qui lui dévore les entrailles. Mes sœurs, plus charmantes que jamais, s’emparent de tout ce qui lui appartient, afin que je ne puisse, moi le frère indigne et exilé, conserver des indices matériels de son passage sur terre, que je ne puisse posséder poussière de ce qui lui appartenait si ce n’est son souvenir, ainsi que son alliance, qui ne quitte plus ma main droite depuis quelques années ; elles brûlent, les insensées, jusqu’aux toiles que je lui ai confié, celles qu’elle appréciait tant, puis, nourrissant leur noire vengeance sur ses années sombres de l’enfance, venimeuses de l’adolescence, elles se sont arrangées, les garces, pour répandre ses cendres à mon insu, dans un endroit tenu secret. Alors, désespéré d’avoir tout perdu, je me noie dans le lac de Trept.

Je vis bien tout le jour, à rire et m’occuper, pensées domptées, bonheur acquis, et chaque nuit, cependant, insidieuse malédiction, me rappelle au drame, avec la puissance d’une incantation. Comment éviter le sommeil ? Comment le rencontrer sans qu’il ne nous rencontre, au détour d’images fastidieuses, qui révèlent les peurs enfouies au plus profond de nous, parce que nous ne sommes rochers ? Faut-il se fabriquer ses propres songes, avant que de sombrer, gavant notre esprit versatile de mantras laborieux, programmant l’inconscient à dessein ?

Une nuit, j’ai aperçu Chris Garneau au bord du lac, en queue de pie, non loin d’un piano, à queue lui aussi, insolite et noir dans le décor désolé et se reflétant, meringue d’ébène, dans les eaux claires du lac ; lui, visage blanc, se paraît de silence, et attendait debout, impassible, que la mort arrive sous les traits de l’Ankou, qu’une Nymphe délicieuse émerge des flots, qu’une soucoupe volante, découpée dans une lumière cru et violente, s’échappe de la galaxie, et se pose non loin de là, dans un tourbillon de poussière dorée, qu’en descendent des êtres filiformes par milliers, pour écouter la romance d’un bébé.

Alors moi, évidemment, hypnotisé par mon idée, j’approche de son piano, petit à petit, contournant sa silhouette impassible, employant mille et une ruses végétales et lorsque j’en suis, proche, si proche que je pourrais en toucher les touches d’ivoires, et faire naître une improbable mélodie, suffisamment laide et dysharmonique pour briser l’armature du rêve, je sors de la poche de ma veste un immense marteau. De cette arme puissante, je brise une à une les dents sonores - Raviere’s Waterloo ; ni une ni deux, je fracasse la tête du chanteur qui s’interpose entre moi et son cafard alangui sur la plage déserte. Victorieux de cette joute onirique, je m’empare d’un joyau aux allures de prune, ceint au plus profond des entrailles du piano, joyau que je contemple longuement, et que j’avale ensuite, en une seule fois, avant de rejoindre la réalité.

26 mai 2009

Des Chiens [ Spécial Fête des Voisins ]

Quand je suis rentré chez moi, après avoir cherché un colis envoyé avec le plus grand soin par A ma zone [ je commande toujours livres, CDS et DVDS par correspondance, afin d’éviter les magasins et la foule qui les fréquente - mais ça on en a rien à foutre et c’est hors propos - ] j’ai ouvert la porte commune qui ouvre sur un semblant de couloir pas plus grand qu’un cagibi, séparant mon appartement de celui de mes voisins, un couple plutôt sympa qui écoute, malheureusement pour moi, rap et groove et avec qui j’entretiens des rapports essentiels, pour ne pas dire minimaux, se bornant à « bonjour, bonsoir, il fait chaud ici, il fait chaud là-bas », et des discussions techniques sur les appartements, en cas de catastrophe plus ou moins naturelle : inondation, attaque de moisissures rebelles, de pigeons pondeurs, tentative de vol, histoire de clés, fête votive nocive pour les tympans et j’en passe...

J’entendis, à ma plus grande stupéfaction, me dirigeant vers ma porte colis en main, ce son à la fois incongru et parfaitement étrange : une sorte de jappement de chien, reconduit et je me suis dit : mais c’est pas vrai, mais c’est pas vrai, ils ont pris un chien, les fous, ils ont osé faire ça ! Moi bien sûr, j’aime bien les chiens, mais pas en appartement, moins encore dans un T1 : un animal doit avoir de l’espace, être libre, pouvoir déposer ses délicieuses déjections canines non pas pour se venger de l’homme et décorer le bitume, la semelle de ses chaussures, mais pour créer du compost, et faire pousser d’une manière biologique et totalement discrète du végétal.
Mais je divague : là n’est pas le propos.
J’ajouterais juste que d’après le jappement, ça avait l’air d’être un gros chien.

Au bout de quelques jappements, de plus en plus sourds, plaintes lancinantes du chien mal dressé, abandonné par ses maîtres égoïstes, occupés à profiter du soleil, ou travailler d'arrache-pied pour un SMIC, je me suis rendu compte que le chien en question n’était peut-être pas un chien, mais une chienne, qui effectuait là des prestations vocales tout à fait saisissantes, nonobstant l’absence d’instrumentation « literie ». Je me suis donc décidé à faire un peu de bruit, fermer la porte sans appliquer la moindre discrétion (d’aucuns diront de toute façon que la discrétion n’est pas mon fort), ouvrir la mienne en agitant mes clés dans tous les sens, afin de les accompagner au triangle mais ils n’arrêtèrent pas, ou du moins, ne poursuivîmes pas leurs ébats reproducteur en silence. Au contraire, ils s’en donnèrent à cœur joie : on sentait monter le plaisir, et poindre l’orgasme. De quoi déclencher ma légendaire paranoïa !

Cela fait combien de temps que je ne me suis pas adonné à la fornication sous mon propre toit ? Un an environ. Et je crois que ce détail n’a pas dû échapper à mes charmants voisins, non pas qu’ils s’intéressent de près ou de loin à ma vie amoureuse calcinée, mais parce que la promiscuité aide parfois à ce que nous apprenions des uns et des autres des choses absolument inutiles, des histoires à dormir debout qui ne nous servent à rien mais qui nous amusent, un peu, parfois. Et puis, ils ont des yeux. Et donc, pour en finir avec ce billet parenthèse, sans substance aucune, je suis rentré chez moi en me demandant où donc j’avais effectué ce décrochage : lorsque j’étais étudiant, et vivais, ô joie et insouciance, en chambre universitaire, c’était moi, le voisin niqueur de mon côté du couloir. C’était le bon vieux temps : on posait le matelas à même le sol, comme un seul homme, avant de partir dans les étoiles. Dix ans plus tard, je vis seul après avoir connu un long amour, avec pour seul vie sexuelle domestique celle qui filtre par les murs, et qui sonne à mes yeux comme un gros Fuck. Il est temps d’attirer une proie : « Minou, minou… »

 

24 mai 2009

Pamela Pitch : She’s Orange Mécanique

David traîne beaucoup ces temps-ci non loin de l’île de la tentation ; je l’ai rejoins, un de ces jours derniers, sur la plage de galets, enfourchant mon fidèle destrier, ce VTT dont j’use et abuse et qui fait la gloire de ma salle de bain, ce qui, croyez le bien, est plus courant qu’il n’y paraît. Mais provisoire.

Il m’a parlé de l’île, droit devant, qu’il aimerait la rejoindre, cette putain d’île, à quelques mètres de nous, cernée d’une abondante végétation, cachette idéale pour le vice éclair, et la chasse au bambou ; quand il fera plus chaud, m’a-t-il confié, quand il fera plus chaud, j’irai voir sur l’île, ce qu’il s’y passe - ce qui ne l’empêche pas de tournoyer dans les buissons, pour les rendre ardents. Ou pas !

Nous discutâmes sous la chaleur, devant le Rhône alerte, le cul vissé sur des galets instables et blancs quand apparut la version masculine - et quelque peu défraîchie - de Pamela Anderson, nymphe musculeuse et un rien pathétique par l’aspect flamboyant qu’elle se donnait, échappant de l’île à la recherche d’autres tentations, car, visiblement, elle avait fait le tour des bambous - la pauvre chérie.

Elle m’a bien fait rire, celle-ci, avec son corps en plastique, si peu naturel, tellement « magazine » ou star du x sur le retour, acquis probablement par des heures de labeur intempestif en salle climatisée, lequel corps était serti d’un bronzage hors saison impeccable, aussi implacable qu’une demi-douzaine de séances UV, corps sur lequel était vissé une tête à la fois pédante et ahurie, de celles que possèdent nombre de professeurs aseptisés par de médiocres certitudes ; et des lunettes rondes, ce me semble, je n’en suis plus très sûr car, je l’avoue, j’ai fait plus attention au boxer orange, qui m’a scotché, par son côté insolite, un boxer orange tape à l’œil, du genre à annoncer les trucs moches, un peu dans le style Cône de Signalisation. HUMMMMMM. Etait-ce là technique subliminale ?

Point trop n’en faut pour plaire aujourd’hui : il est nécessaire, que dis-je, indispensable, de mettre toutes les cartes de son côté et de se la jouer fine, pour se donner un petit air supérieur, se créer un mythe, un côté irrémédiablement sexy, à la façon d’une star, mais d’une star prisunic, plus ou moins accessible selon les heures du jour - et de la nuit. Ben ouais ma minette, faut créer le désir, déployer l’artillerie lourde. Moi, face à cette créature improbable, sérieux, je me sens complètement largué, mais alors totalement dépassé !

Mais quand même ! Qu’il était délicieux de la voir sautiller dans l’eau, telle une nymphe groggy par Dieu sait quelle liqueur, afin d’éviter un rocher aussi petit qu’un pigeon et faire plouf plouf, des gouttes d’eau éclatant sur sa peau plastifiée, s’écrasant sur le cellophane et le jus de carotte à pouf, délicieux de la voir sautiller comme un petit cabri tout fragile, ô combien riquiqui, nonobstant l’achalandage de muscles, de viande, son visage stupide n’exprimant que néant et vide.

 

21 mai 2009

Yellow Munch

Il avançait comme une tente, couverture jaune dressée au sommet de son crâne, pieds sales et nus, sur l’asphalte fumant, et s’arrêta en face de moi, à quelques centimètres de mon visage, pour me demander, à moi, et non à ce garçon que je fréquente beaucoup ces derniers jours, de l’argent, de lui en donner, de l’argent, s’il vous plait - mais dans ses yeux, lovés dans son visage maigrichon et cramoisi, brillaient à l’emphase des pépites de haine.

Ils s’arrêtent souvent, ces derniers temps, en face de moi, à quelques centimètres, lorsque je ne me déplace pas, pour me regarder droit dans les yeux, et me demander, sinistre rengaine, de l’argent, de l’argent, s’il vous plait. Je dis non, bredouillant parfois, stupidement, des motifs réels pour justifier mon avarice - et cela n’y manque jamais : l’insulte tombe, comme un couperet. Connard, fils de pute, race de merde (…) ; de quoi préparer de longues listes sucrées, à partager entre copines, à l’heure du thé.

Mais lui, triangle jaune et mouvant, il n’a rien dit du tout : ses yeux, toujours aussi tranchants, parlaient pour lui. Il s’est contenté seulement, sans même bouger, de me donner un baiser, un baiser sonore, un baiser de guerre, au final missile, tonitruant comme un claquement de fouet, au son de ventouse mortuaire. Moi qui ne pensais pas avoir de sitôt peur de mes semblables, je fus saisi d’angoisse, l’espace de ce baiser maudit, à l’aperture munchéenne : il m’a laissé comme un goût amer, dans le crâne, ce baiser de la mort.

20 mai 2009

Coupe-moi la Tête

Si tu as besoin d’un ami, que tu as besoin de parler, va chez le coiffeur, c’est beaucoup moins cher que le psy et nettement moins dangereux que le Bar PMU du coin ; je pensais à ça, pendant que la coiffeuse oeuvrait sur mon crâne d’œuf, à lui débiter tout un tas d’âneries, genre :

Ahnnnnn ma petite Fadette ma vie est morose morose mais à un point que t’as pas idée, je ne parviens pas à assouvir mes pulsions homosexuelles spasmodiques et irrégulières, je suis tombé fou amoureux des photographies d’un quidam qui m’obsède et le jour et la nuit, je dois me faire des injections (1) de B12 pour pas devenir cinglé et avoir les doigts qui picotent et des trous de mémoire non occasionnés par un abus systématique de vodka / ma mère va se faire ouvrir comme un poisson pour se faire enlever une prune et des hommes en blouses blanches (elle m’a répondu qu’ils n’étaient pas franchement sexys) vont lui prélever un morceau de hanche ou du tibia histoire de jouer un peu plus au docteur maboul, avant de la mettre sous le soleil des tropiques ce qui fait que je la verrai probablement quand elle aura la tête toute bleue et qu’elle pourra prétendre faire partie de la communauté supra sélective des schtroumpfs (2) / ma sœur s’est fait battre par son mari qui a atterri à l’asile psychiatrique, elle l’aide à chercher un appartement - non mais quelle générosité ! - et se prépare à divorcer, sûrement la meilleure invention après le mariage, hein, Cut Girl ? Ca te la coupe ?

Je regardais donc la coiffeuse œuvrer sur mon crâne de piaf et j’ai failli éclater de rire comme un damné. C’était le silence.
- Oh vos cheveux poussent si vite ! Quand même ! C’est signe de bonne santé !

A la bonne heure ! En sa présence, c’était bien la seule chose qui pouvait pousser !

Mais quand même, celle-ci, je l’aime bien ; je m’attendais à avoir pour une troisième fois l’Autre, avec ses bottes atroces, à ce qu’elle frotte encore, supplice homophobe, ses nibards mous et gluants sur moi, en me triturant le crâne avec ses outils diaboliques, tout ça pour être présentable, parce que je reprends le boulot, parce que je sors de nouveau, de nuit, plus qu’il ne faut, parce que la jachère ne doit pas être un état permanent et parce que putain, si j’ai tordu le bras d’un mec à la dernière soirée des Garçons, je peux très bien tordre le cou à tout le reste !


(1) : Il s'agit d'une cure et non d'injections.
(2) : C'est l'inverse qui se produira : chimio, puis opération.

19 mai 2009

Paper Boy

On imagine souvent à l’immobile, une photographie, une vie intense - et parfois sexy ; l’imagination, sans frein, se permet tout et nous offre bien des cadeaux, tout aussi délectables que frustrants. Mais, dans le sein confiné du monde des rêves, il n’est pas vraiment là, ce nouvel homme, pour prendre corps, d’une certaine façon, dans la réalité, la mienne, d’une façon tangible et franchement sexué. Il est toujours cette distance qui nous désunit et qui, paradoxalement, nous unit par un lien secret : l’attente, l’envie, le questionnement. Le sort en est jeté : j’ai peut-être trouvé celui qui susciterait chez moi l’envie d’aimer, d’être aimé, une montagne de désirs lancés comme des chevaux que seul peut abattre une balle, que dis-je, une pluie de balles - et de l’admiration. Oui, de l’admiration. Je crois que cela me fait peur, de ne voir qu’une seule faille, et non pas des pléiades et que cette faille puisse être moi, tout simplement. La voix me dit : tire-toi, pendant qu’il en est encore temps !

 

17 mai 2009

Ali Barbare et les Quarante Violeurs

Dans un autre rêve, j’ai décidé, avant que de m’endormir enfin tout à fait, que ce serait moi qui l’abattrais et comme à l’impossible nul n’est tenu, je l’abattais, et de bien splendide manière, dans un songe tout aussi bon enfant, alors qu’il venait, pauvre hère, à ma rencontre, avec sa quiche -toujours sans lardon - pétri de bonnes, que dis-je, de délicates attentions : celles des gentils garçons qui veulent séduire un homme pour trouver en lui mari fidèle et aimant. Pure utopie !

Nous mangeâmes ces victuailles préparées non sans conviction dans l’intimité culinaire que nous nous improvisons, en prenant soin de ne point manquer goutte de ces images léchées imposées par ce film un peu moins fantastique, mais toujours aussi asiatique, qui se dévoilait devant nos yeux, tout aussi avides que nos bouches ; sa quiche sans lardon et ma salade grecque étant fort exquises.

C’est alors qu’il se rapprocha de moi, un peu, et je perçus son souffle duveteux battre froid sur ma nuque, son souffle court et puissant - et un petit soupçon d’ail, que les narines n’apprécient pas tant que la bouche. Et ses paluches lourdes et dramatiques de s’abattre sur moi, risibles papillons de nuit sur une lumière blafarde ! Mais vous vous rendez compte ! N’est-il pas possible de regarder un film entre garçons sans qu’un désir venu de Dieu sait où vienne foutre en l’air la procession diégétique ?

Je lui dis que j’attendais tout cela, tout cela depuis si longtemps, depuis… hannnn voyons voir, le début du film, et maintenant que cette conne mal coiffée et ribaude au rabais est livrée à son inéluctable et lamentable destin… Mon petit capucin, viens, je vais te bander les yeux - et nous allons nous livrer à d’autres activités tout aussi peu lucratives !

L’homme à la quiche se laissa faire et je lui bandais donc les yeux, puis le déshabillais, le caressais tendrement comme pour l’anesthésier, pour l’abandonner, attaché sur mon lit, sur le ventre, dans l’oubli total de son érection. Mais où vas-tu, s’inquiétait-il ? Tu pars ? Reviens Nicolas, ne me laisse pas.
Mais non ma quiche, tu sais fort bien que je vais revenir. Attends un peu. Sois patient. Ta mère ne t’a pas appris que tout vient à qui sait attendre ?

Ainsi, j’ouvris la porte de mon congélateur pour m’emparer d’un récipient hermétiquement clos, glace et opale, lequel contenait un curieux mélange qui n’était pas sans évoquer cette pepperonata que j’ai cuisinée lundi dernier mais dont les poivrons rouges, vivaces, se tortillaient étrangement, comme sous l’effet d’un éréthisme érotique. - Ca convulsait sévère dans le tupperware !

Apprenti sadique devant l’éternel, j’ouvris la boite énigmatique au dessus de son dos et très vite, une kyrielle de sangsues vinrent s’abattre sur ce paysage glabre, claquant sa colonne dévertébrée, et s’enfoncèrent dans son derme, troué comme un emmenthal en moins de temps qu’il n’en faut. Quant à ses cris, ils me firent sourire, la pitié, qu’il implorait vivement, m’amusait tendrement, comme une mère s’amuse des premières convulsions pédestres de son nourrisson ; il fut cependant dommage que le rêve cessât avant la fin de ce tendre supplice, car il se tordait de douleur, l’homme à la quiche, alors que j’étais bel et bien réveillé, au service d’une journée nouvelle, avec un entrain certainement moins fébrile que celui de la vieille.

Le contrôle des rêves est une pure croisade.

15 mai 2009

La Caverne d'Ali Barbare

On avait prévu de visionner ce film, ce film fantastique japonais, avec un plateau repas, chez moi, un soir, depuis des lustres - en années fourmis. On avait prévu chacun de faire la cuisine, et ce serait vraisemblablement un moment sympa - que pourtant les hasards de la vie n’ont pas encore rendu possible, pas plus que ma bonne volonté, quelque peu viciée par les temps qui courent.

Depuis plusieurs nuits, j’imagine dans l’apocalypse aigre douce de mes rêves maudits, moult dérapages à ce rendez-vous qui ne parvient pas à se matérialiser dans le monde concret. Eminemment violent, le dérapage. Il vient donc, ce cher ami, avec une quiche sans lardon et cette curieuse mallette qu’il pose dans un coin, qui intrigue mon œil, n’ayant de cesse de la fixer au moindre temps mort, que ma pudeur incertaine et bonhomme dissimule ouvertement à ma curiosité.

Le film terminé, je me rends compte que l’intrigante mallette a disparu, comme par enchantement, et qu’il tient, le charmant monsieur, dans son imposante main, une clé à molette, dont il semble, malgré son air fort peu dégourdi, se servir à merveille puisque, d’un coup éclatant et plus sûr encore que ses mots, il fait voler mes lunettes puis ma tête, ainsi qu’un long filet de sang, sauce Espelette. Ma tête, donc, il l’a maintient, par amour de la procédure, dans ses mains comme un agrume, puis se contente de l’écraser contre le mur de mon salon, comme un vulgaire insecte. Il ajoute quelques mots au silence des bombes : tu te crois moins malin maintenant, tu te crois moins malin, hein ?

Je ne réponds que par l’écoulement dispendieux d’une bave épaisse, qui s’écoule entre mes lèvres, une bave chaude et pâteuse, purpurine, qu’il étale sur mon visage, en en broyant copieusement l’ossature, déplaçant jusqu’à ma mâchoire. Mais tu vas crier, bordel, s’énerve-t-il soudain de cette apathie terrible que je lui témoigne, de ce manque cruel de réaction dont je suis l’acteur, patte molle entre ses doigts, tu vas crier - et j’ai juste dit, du bout des lèvres : non.

Le mur s’est ouvert en deux, faisant tomber ce tableau que j’ai appelé Erotomanes, et, me détachant de lui, de son étreinte fauve et puissante, je me suis faufilé sans plus attendre dans l’ouverture, sans même qu’il ne parvienne à me suivre, puisque sa corpulence, plus massive que la mienne, ne le permettait pas. C’est ainsi que j’ai atterri dans une caverne au luxe baroque - et glaciale. Apparaissait, devant mes yeux douloureux, un lac azuré, souterrain, dans lequel j’ai décidé de mirer mon visage maudit par les coups, meurtri et décharné, avant que de le nettoyer, souillant le lac, qui devint noir, noir, ébène et nuit, et dans lequel ma tête tomba, dévissée de son socle comme une vulgaire ampoule, provoquant le réveil.




« Accueil  1  2   Page suivante »