QUERELLE + querelles = Querelle(S)

Au singulier comme au pluriel, Querelle, c'est le journal intime, mais non confidentiel, de Nicolas Raviere, où il est question de toute autre chose, parfois, que de simples querelles.

25 juillet 2009

L'Ombre du Citronnier

Mon cher journal, encore je t’abandonne à cette page blanche que je ne vois pas, ou si peu, c’est à peine si je l’envisage ; je pourrais t’envoyer un télégramme, pour te dire comment je vais, mais chaque unité du télégramme est martelée d’un STOP, et je ne souhaite pas que les choses s’arrêtent ; hélas, on ne brave pas la mort, dont le concept est maître de tout et donne du sens à chacune des choses qui nous entoure et plus encore aux êtres vivants. Je passe donc mes journées à travailler, et faire le pitre, troquer mon costume cravate contre un bleu de travail aux odeurs d’ouvriers, et rire à m’en décrocher la mâchoire de tout et de rien, et puis, une fois cela fait, un travail sérieux martelé d’une franche rigolade avec mes collègues et stagiaires, je rentre chez moi, et là, enfin seul, chaque soir, chaque nuit, s’invite à mon chevet cette tristesse que je porte comme un second vêtement, imprimé sur le grain de la peau, un écrou, au fin fond de mon cerveau, qui menace d’éclater.

Cette finitude intense grandit en moi, me dévore chaque centimètre de peau. Jour après jour, elle me fait frissonner, s’empare de moi. Chaque nuit dessine au sein de mes rêves ribambelles de danses macabres, où figurent des visages familiers, ô combien décharnés. Chaque nuit c’est ma mère que j’enterre, lors même qu’elle souhaite être incinérée. Mon cher journal, quand je suis seul, je ne pense plus qu’à elle, aux irrésolus, aux paroles que je n’ai jamais pu prononcées, qui pourtant se faufilaient dans mon discours, dans cette étreinte de main, que j’aurais voulu éternelle, malgré le fleuve.

D’autres étreintes sont moins profondes qu’elles se brisent peu à peu : mon petit ami, quand je le vois, il me taraude, affiche sans cesse le désir je lui dise mon amour, car je ne lui dis pas aussi souvent qu’il aimerait l’entendre, son « je t’aime », et bien moins que lui, parfois, puisque je réponds guère à ses déclarations, si ce n’est par une caresse, une étreinte, un baiser, mais cela n’est jamais suffisant. Je veux que tu le dises, m’a-t-il dit hier. Pour moi - l’impérieux - seules les paroles comptent. Je t’aime de plus en plus, m’a-t-il avoué. Chaque jour un peu plus. Plus et encore plus et de même, continua-t-il, j’aimerais de voir plus, beaucoup plus, partager plus avec toi. Lui ne tient pas compte de ce que je traverse : c’est tout juste s’il m’a pris dans ses bras, quand je suis revenu sur Lyon voici deux semaines, vidé du premier baiser que la mort m’a donné, bredouillant timidement un « c’est dur pour toi, pauvre chaton », avant que de classer ce dossier épineux, gênant, pour ne plus parler que de sa télévision, son saint graal, fond visuel et sonore sur lequel il vit, auquel, passionné, il veut me convertir, tandis que le silence fait siège en ma demeure - place à l’obscurité ! Sans doute m’aime-t-il pour lui plutôt que pour moi-même ? Ce n’est point un hasard si je suis un chaton ; non point homme mais animal domestique.

Alors, au travail, quand les clients s’évaporent, je ris, je vis une seconde vie, en pleine lumière artificielle, valse dynamique avec mes collègues, seconde vie dans laquelle ma mère n’est plus qu’un fantôme, et, curieusement, aujourd’hui, cette nouvelle stagiaire que nous avons accueillie lundi, est venue à moi, cet après-midi, pétrie de bonnes intentions, et elle m’a dit que, si je voulais parler, lui parler, à elle, je le pouvais, parce qu’elle comprenait ce que je traverse : elle a perdu son père d’un cancer, voici quelques mois. Tu vois mon cher journal, la mort s’est invitée partout, partout, et le gâteau au citron, dont mon palais se délectait, n’avait plus le même goût. Tout comme toi, et comme moi, qui disparais un peu plus chaque jour, à devenir mon propre fantôme, une caricature. Je n’ai plus besoin de porter du noir pour devenir une ombre.

 

20 juillet 2009

L'Evidence des Mains

Les mains de ma mère sont celles qui m’ont guidé dans l’écriture : elle me faisait dessiner les lettres une à une, et les mots prenaient vie, lorsque j’apprenais à écrire, en CP, le soir venu. Ces lettres, il fallait les retracer encore et encore, jusqu’à les faire vivre soi-même. Sa main guidait la mienne, comme une mère guide une vie ; l’institutrice pestait. Les mains ne mentent pas, ne mentent jamais : elles trahissent jusqu’à l’âge des personnes dont les visages miraculés n’affichent que mensonges, elles trahissent les envies et trahissent les métiers. Ses mains étaient mortes, quand je les caressais, dimanche soir. Alors, je souhaite le mensonge des mains, la déroute du cosmos.

15 juillet 2009

Définitive

Parfois la réalité ne se laisse pas dire : ce n’est point le cerveau qu’elle envahit, ni même la raison, mais le corps tout entier, les nerfs et ce qu’elle ne laisse échapper de substance n’est qu’eau salée, des larmes qui ne nettoient rien et qui, bien que fluides, n’ont pas le pouvoir des courants, des fleuves et rivières, n’emportent rien dans cette tempête qui se joue.

En trois jours, je n’ai vu ma mère qu’une heure : le soir, alitée chez elle, revenue des urgences avec son cathéter à l’aine, sa sonde, le ventre souillé de sang coagulé, presque chauve, si fatiguée qu’elle ne pouvait plus parler, les lèvres gonflées de sang. J’ai dormi chez ma sœur, pour ne point l’épuiser davantage. Au terme d’une longue veillée, d’une poignée d’heures de sommeil, nous avons appris que son pansement avait encore lâché, elle a cherché à nous rassurer, promettant qu’elle nous rappellerait quand l’ambulance arriverait, mais elle ne nous a jamais appelés ; nous fûmes pris de panique, ma sœur et moi, à débouler chez elle, pensant qu’elle avait fait un malaise, car, d’après notre tante, elle n’a de cesse d’en faire et nous les cache, ou bien - c’était mon idée – avait-elle trépassé. En réalité, elle n’était pas là, elle était déjà partie, évaporée dans ses longs corbillards pour vivants qu’on appelle ambulance. Sa valise, non encore fermée, attendait paisiblement sur son lit, dans cet appartement qui sentait la mort à plein nez, une odeur écœurante à vous faire vomir, plus puissante, entêtante, que n’importe quel parfum industriel.

Nous passâmes ensuite trois longues heures aux urgences, parmi des gens qui venaient là pour des motifs ahurissants, genre un ongle incarné, alors que d’autres, en fauteuils ou sur des lits en métal, portaient dignement - et en silence - leur fardeau, le regard vide, fatigue intense, comme écrasés par le poids d’une faucheuse obèse. Je vis ma mère parmi eux, à notre arrivée, les portes coupe-feu étant ouvertes : assise au milieu de cette assemblée patiente et silencieuse, elle semblait complètement perdue, regardait dans le vague. Elle ressemblait à un enfant atteint de progéria, un animal qui, toujours libre, dans une nature sans homme, se fait prendre au piège par un braconnier fantôme, cet aspect physique racorni légitimerait que ma seconde sœur, celle avec laquelle j’ai rompu toute communication l’an passé, ne lui laisse plus voir ses enfants qu’elle adore pourtant, et qu’elle lui imposait chaque jour, pour ne pas débourser le moindre centime. Moi, dans tout ça, je ne voyais plus, face à moi, cette femme qui m’avait élevé et qui, malgré tout, invincible, avait toujours survécu, mais je ne voyais pas une étrangère non plus : curieux paradoxe. Elle nous a aperçus dès notre arrivée. Après avoir communiqué par signes, je comprenais qu’elle évitait soigneusement notre regard ; nous sommes allés dehors, pour prendre l’air, ma sœur en a profité pour appeler notre autre sœur, qui a coupé la conversation deux minutes plus tard, ainsi que notre tante, pendant plus d’une heure, et moi, de mon côté, assis sur un trottoir, en position fœtale, j’ai craqué en silence.

Trois heures plus tard, ma mère était à mes côtés : « j’aime beaucoup tes chaussures, et ta chemise ». Elle m’a dit ça et c’est à peu près tout, Moi, j’avais appris entre temps qu’elle n’avait pas qu’une tumeur, dans la gorge, mais trois prunes incrustées dans son visage, au côté droit, et qu’il n'était pas possible de l’opérer.

Nous l’avons laissé chez elle se reposer, mais j’ai voulu, le soir venu, ne parler qu’avec elle : ma sœur m’a attendu en bas, contre sa voiture, je l’ai retrouvé enlacé avec son petit ami dans ce cimetière de tôle qu’on appelle parking. Personne ne saura ce que j’ai dit à ma mère, ni même ce qu’elle m’a dit, elle, après avoir bredouillé des excuses, puisque désolée de ne pas avoir été là pour moi, alors que j’ai franchi 500 kilomètres pour la voir ; personne ne saura rien de cet entretien, tout au plus que je lui ai pris la main. Cette main, je l’ai caressée longuement, dans un long silence martelé de mots. Puis, quand j’ai pris congé d’elle, avant de pousser la porte de son salon, de disparaître dans les vapeurs fantômes de sa maladie, elle m’a dit, d’une voix lancinante : tu sais, quand je rêve de toi, tu es toujours un petit garçon.

 

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Querelle confesse à 11:02 - I. Tisseur de Saison / Perséphone - Confessionnal [11]
Autopsie : ,

09 juillet 2009

Bribes 3/3

Bribe anticipative :
Il m’a dit qu’il commençait à me connaître, depuis le temps. J’ai répondu qu’il ne connaissait rien du tout de moi, tandis nous voguons tranquillement vers nos deux mois. Il m’a certifié, avec l’air assuré d’une tête à lunettes qui récolte un vingt sur vingt sur une ardoise bardée de craie : mais si, je commence à te cerner - quelque chose comme ça.
J’ai dit : « Bon, alors, qu’elle est ma couleur préférée ? »
« Facile, qu’il rétorque, c’est le noir. »
« Mais le noir, mon chéri, n’est pas une couleur. »
Nous jouons, jusqu’au jour où je professerai enfin ma mauvaise foi.

 

 

08 juillet 2009

Bribes 2/3

Bribes d’un amour :
Il est venu de bon matin avec des viennoiseries : nous n’avons pas dormi ensemble. Il est venu prendre le petit déjeuner, avec moi, juste pour me voir, partager un moment à la dérobée, autour d’une tasse de café, de fruits secs, d’un verre de soja, et bien sûr, de viennoiseries. Il est venu pour me prendre dans ses bras, et me dire qu’il m’aime. Il m’a demandé de le lui dire, moi aussi, que je l’aime, mais j’ai préféré l’euphémisme : les sentiments sont bien là, qui me dévorent parfois, et me rappellent à lui en son absence, mais ce mutisme, face à cette demande si peu naturelle, me condamne au silence.
« Je t’aime bien, lui dis-je enfin, je t’aime beaucoup ».
Et je l’ai serré très fort.
Puis il est reparti, pour aller travailler, me laissant seul, avec mes désirs, un peu comme un enfant qui ne comprend pas l’absence et cette solitude nouvelle qui pèse sur lui, comme un habit de plomb,
un garçonnet qu’on laisse un beau jour avec des jouets qui n’ont plus de saveurs, parce qu’il devine enfin qu’ils ne sont que succédanés. Ce n’est, évidemment, qu’une métaphore.

07 juillet 2009

Bribes 1/3

Bribes d’une conversation anti fictive entre la directrice et l’assistante de direction :
Directrice : « Vous devriez installer un jacuzzi »
Assistante de direction : « Mais voyons, ma chérie, les piscines, c’est démodé. »
Il semblerait cependant que le SMIC, lui, soit indémodable.

05 juillet 2009

Le Chaînon

Comme il est de coutume que les faits s’enchaînent, par un mystérieux procédé que d’aucuns qualifieraient de destin, ou hasard, alias fortuna et que certains jours ou bien certains soirs, cette conjecture apparaisse d’une manière bien plus nette, comme un clin d’œil forcené, rictus oculaire, d’une force qui nous dépasse, je livre ici, mon cher journal, une série d’anecdotes pour un billet fort dispensable, dont, je l’espère, tu comprendras le sens caché, qui tourne autour du titre que je lui ai désigné, à savoir Mort Subite, et que j’ai décidé de bannir, pour des raisons qui ne participent pas de la fantaisie. Tu devrais savoir, depuis le temps, que dans ces confessions, l’important n’est pas ce que je dis, mais ce que je laisse entendre, ou bien ce que je cache, que l’essentiel n’est pas dans le récit, cette apparence de peau de chagrin. J’aime à la fois et je méprise l’idée que tu ne saisisses pas cette unité crée, au-delà du dire. Une canne, ne l’oublie pas, aide les aveugles à se guider, les vieillards à marcher mais elle peut très bien servir à les battre.

Voici donc le récit concernant cette soirée, mardi dernier, juste après que ne sonne les 22 heures fatidiques de la grande libération des pingouins endimanchés :

Je quitte le boulot en retard, discutant jusqu’à 22 heures 30 avec le veilleur qui me raconte, entre autre joyeuseté, cette histoire du gay au généreux pourboires (Digression : cette histoire, curieusement, ne me motive pas pour m’occuper de la clientèle gay, que je renvoie systématiquement, si possible, à mes collègues, pour des raisons qui échappent à ma raison), et, quand je rentre par la nuit ni froide ni obscure, je croise un client anglais perdu, recherchant Fourvière, pour un concert, et, tout sourire, j’essaye de l’aider dans la langue de Shakespeare, avec mon accent cent pour cent reblochon.

A cause de la grève, processus social collectif le plus égoïste qui soit, nul n’est besoin de préciser que le métro est fermé : j’explique au client, dans la langue de Shakespeare, avec accent reblochon, comment louer un velov, invention lyonnaise à la fois indispensable et inutile, puisqu’il me semble qu’il semble procéder de la sorte, nonobstant l’heure tardive, et découvre avec lui ce merveilleux système tactile, lui indiquant de nouveau la route du rock avec son plan estampillé Office du Tourisme, toujours dans la langue de Shakespeare, et toujours avec mon accent reblochon, sans me déparer de cet entrain inébranlable qui m’est désormais familier, et c’est alors qu’il m’invite, le bougre, à aller avec lui à son fameux concert des nuits de Fourvière, afin d’écouter les braillements virils de cette chère Patti à la voix pâteuse.

Pour ne pas transformer Fourvière en fourre vierge, je réponds non, prétextant une fatigue intense qui n’est point un mythe, et je file sans plus attendre par la ville des lumières, direction mon logis, privé également de tramway, pour rencontrer, sur le grand boulevard, une ancienne collègue que j’apprécie beaucoup, victime elle aussi de l’égocentrisme social, avec laquelle j’ai devisé sur une terrasse éloignée de tout, dans une rue sans passage, semblable à des milliers de rues, et nous nous sommes fait juter dessus en pleine conversation « je fais fuir les hommes, j’arrête le carnage et je vrille au boulot » par une mamie noctambule, qui, incontinente de l’arrosoir, arrosait à l’envi son maudit géranium, aux alentours de minuit.

J’imagine parfois ainsi la vie, comme une suite d’anneaux, qui, alignés les uns après les autres, forment une chaîne, dont le fermoir serait l’inévitable mort, l’état de poussière.


02 juillet 2009

New Christ - En arrière et contre le Vent

Le pouvoir de la mort est fascinant : ces dernières années, de son vivant, Michael Jackson, prétendu king of pop, succube interstellaire et égomaniaque (Jubilation que de « lire » le petit livret fourni avec sa compilation HIStory), était décrié, molesté de toute part, par disons 7 personnes sur 10 - soyons gentils avec les dead - et voilà que mort, par un phénomène d’hypocrisie collective, à échelle mondiale, grotesque eggregore, il devient un saint, de nouveau à la mode, le sujet de conversation numéro un, plus important que les morts anonymes qui se produisent souvent par ces temps, dans les avions un peu zélés, alors, quand on parle des morts en provenance des dits avions dégringolants, au travail, je dis qu’une seule chose est sûre : Michael Jackson n’était pas dedans - afin qu’il soit dans toutes les conversation relative au phénomène naturel inévitable qu’est la mort, que n’évitent visiblement pas toutes les rhinoplastie de la terre. Voilà, shame, j’ai parlé de lui, dont je me fiche éperdument et dont l’envahissement sonore, anytime, anywhere, anyplace, n’éveille en moi aucun sentiment suffisamment fort pour créer une note, si ce n’est une vague lassitude, et donc, j’ai parlé de lui comme tant d’autres, qui nous imposent également cette mort par flatulences sonores ou hommages dégoulinants de miel ; car ce n’est point dans le silence qu’on brise une chaîne. Une chose est sûre cependant, et désormais acquise : sa musique binaire et clinquante est son incarnation zombie et, malheureusement, nous survivra, comme la plupart des choses qui ne sont pas authentiques.

 


Querelle confesse à 10:41 - I. Tisseur de Saison / Perséphone - Confessionnal [5]
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