25 juillet 2009
L'Ombre du Citronnier
Mon cher
journal, encore je t’abandonne à cette page blanche que je ne vois pas, ou si
peu, c’est à peine si je l’envisage ; je pourrais t’envoyer un télégramme, pour
te dire comment je vais, mais chaque unité du télégramme est martelée d’un
STOP, et je ne souhaite pas que les choses s’arrêtent ; hélas, on ne brave pas
la mort, dont le concept est maître de tout et donne du sens à chacune des
choses qui nous entoure et plus encore aux êtres vivants. Je passe donc mes
journées à travailler, et faire le pitre, troquer mon costume cravate contre un
bleu de travail aux odeurs d’ouvriers, et rire à m’en décrocher la mâchoire de
tout et de rien, et puis, une fois cela fait, un travail sérieux martelé d’une
franche rigolade avec mes collègues et stagiaires, je rentre chez moi, et là,
enfin seul, chaque soir, chaque nuit, s’invite à mon chevet cette tristesse que
je porte comme un second vêtement, imprimé sur le grain de la peau, un écrou,
au fin fond de mon cerveau, qui menace d’éclater.
Cette finitude
intense grandit en moi, me dévore chaque centimètre de peau. Jour après jour,
elle me fait frissonner, s’empare de moi. Chaque nuit dessine au sein de mes
rêves ribambelles de danses macabres, où figurent des visages familiers, ô
combien décharnés. Chaque nuit c’est ma mère que j’enterre, lors même qu’elle
souhaite être incinérée. Mon cher journal, quand je suis seul, je ne pense plus
qu’à elle, aux irrésolus, aux paroles que je n’ai jamais pu prononcées, qui pourtant
se faufilaient dans mon discours, dans cette étreinte de main, que j’aurais
voulu éternelle, malgré le fleuve.
D’autres
étreintes sont moins profondes qu’elles se brisent peu à peu : mon petit ami,
quand je le vois, il me taraude, affiche sans cesse le désir je lui dise mon
amour, car je ne lui dis pas aussi souvent qu’il aimerait l’entendre, son « je
t’aime », et bien moins que lui, parfois, puisque je réponds guère à ses
déclarations, si ce n’est par une caresse, une étreinte, un baiser, mais cela
n’est jamais suffisant. Je veux que tu le dises, m’a-t-il dit hier. Pour moi -
l’impérieux - seules les paroles comptent. Je t’aime de plus en plus, m’a-t-il
avoué. Chaque jour un peu plus. Plus et encore plus et de même, continua-t-il,
j’aimerais de voir plus, beaucoup plus, partager plus avec toi. Lui ne tient
pas compte de ce que je traverse : c’est tout juste s’il m’a pris dans ses
bras, quand je suis revenu sur Lyon voici deux semaines, vidé du premier baiser
que la mort m’a donné, bredouillant timidement un « c’est dur pour toi, pauvre
chaton », avant que de classer ce dossier épineux, gênant, pour ne plus parler
que de sa télévision, son saint graal, fond visuel et sonore sur lequel il vit,
auquel, passionné, il veut me convertir, tandis que le silence fait siège en ma
demeure - place à l’obscurité ! Sans
doute m’aime-t-il pour lui plutôt que pour moi-même ? Ce n’est point un hasard
si je suis un chaton ; non point homme mais animal domestique.
Alors, au
travail, quand les clients s’évaporent, je ris, je vis une seconde vie, en
pleine lumière artificielle, valse dynamique avec mes collègues, seconde vie
dans laquelle ma mère n’est plus qu’un fantôme, et, curieusement, aujourd’hui,
cette nouvelle stagiaire que nous avons accueillie lundi, est venue à moi, cet
après-midi, pétrie de bonnes intentions,
et elle m’a dit que, si je voulais parler, lui parler, à elle, je le pouvais,
parce qu’elle comprenait ce que je traverse : elle a perdu son père d’un
cancer, voici quelques mois. Tu vois mon cher journal, la mort s’est invitée
partout, partout, et le gâteau au citron, dont mon palais se délectait, n’avait
plus le même goût. Tout comme toi, et comme moi, qui disparais un peu plus
chaque jour, à devenir mon propre fantôme, une caricature. Je n’ai plus besoin
de porter du noir pour devenir une ombre.
20 juillet 2009
L'Evidence des Mains
Les mains de ma
mère sont celles qui m’ont guidé dans l’écriture : elle me faisait dessiner les
lettres une à une, et les mots prenaient vie, lorsque j’apprenais à écrire, en
CP, le soir venu. Ces lettres, il fallait les retracer encore et encore,
jusqu’à les faire vivre soi-même. Sa main guidait la mienne, comme une mère
guide une vie ; l’institutrice pestait. Les mains ne mentent pas, ne mentent
jamais : elles trahissent jusqu’à l’âge des personnes dont les visages
miraculés n’affichent que mensonges, elles trahissent les envies et trahissent
les métiers. Ses mains étaient mortes, quand je les caressais, dimanche soir. Alors,
je souhaite le mensonge des mains, la déroute du cosmos.
15 juillet 2009
Définitive
Parfois la
réalité ne se laisse pas dire : ce n’est point le cerveau qu’elle envahit, ni
même la raison, mais le corps tout entier, les nerfs et ce qu’elle ne laisse
échapper de substance n’est qu’eau salée, des larmes qui ne nettoient rien et
qui, bien que fluides, n’ont pas le pouvoir des courants, des fleuves et
rivières, n’emportent rien dans cette tempête qui se joue.
En trois jours,
je n’ai vu ma mère qu’une heure : le soir, alitée chez elle, revenue des
urgences avec son cathéter à l’aine, sa sonde, le ventre souillé de sang coagulé,
presque chauve, si fatiguée qu’elle ne pouvait plus parler, les lèvres gonflées
de sang. J’ai dormi chez ma sœur, pour ne point l’épuiser davantage. Au terme
d’une longue veillée, d’une poignée d’heures de sommeil, nous avons appris que
son pansement avait encore lâché, elle a cherché à nous rassurer, promettant qu’elle
nous rappellerait quand l’ambulance arriverait, mais elle ne nous a jamais
appelés ; nous fûmes pris de panique, ma sœur et moi, à débouler chez
elle, pensant qu’elle avait fait un malaise, car, d’après notre tante, elle n’a
de cesse d’en faire et nous les cache, ou bien - c’était mon idée – avait-elle
trépassé. En réalité, elle n’était pas là, elle était déjà partie, évaporée
dans ses longs corbillards pour vivants qu’on appelle ambulance. Sa valise, non
encore fermée, attendait paisiblement sur son lit, dans cet appartement qui
sentait la mort à plein nez, une odeur écœurante à vous faire vomir, plus
puissante, entêtante, que n’importe quel parfum industriel.
Nous passâmes
ensuite trois longues heures aux urgences, parmi des gens qui venaient là pour
des motifs ahurissants, genre un ongle incarné, alors que d’autres, en
fauteuils ou sur des lits en métal, portaient dignement - et en silence - leur
fardeau, le regard vide, fatigue intense, comme écrasés par le poids d’une
faucheuse obèse. Je vis ma mère parmi eux, à notre arrivée, les portes
coupe-feu étant ouvertes : assise au milieu de cette assemblée patiente et
silencieuse, elle semblait complètement perdue, regardait dans le vague. Elle
ressemblait à un enfant atteint de progéria, un animal qui, toujours libre,
dans une nature sans homme, se fait prendre au piège par un braconnier fantôme,
cet aspect physique racorni légitimerait que ma seconde sœur, celle avec
laquelle j’ai rompu toute communication l’an passé, ne lui laisse plus voir ses
enfants qu’elle adore pourtant, et qu’elle lui imposait chaque jour, pour ne
pas débourser le moindre centime. Moi, dans tout ça, je ne voyais plus, face à
moi, cette femme qui m’avait élevé et qui, malgré tout, invincible, avait
toujours survécu, mais je ne voyais pas une étrangère non plus : curieux
paradoxe. Elle nous a aperçus dès notre arrivée. Après avoir communiqué par
signes, je comprenais qu’elle évitait soigneusement notre regard ; nous sommes
allés dehors, pour prendre l’air, ma sœur en a profité pour appeler notre autre
sœur, qui a coupé la conversation deux minutes plus tard, ainsi que notre
tante, pendant plus d’une heure, et moi, de mon côté, assis sur un trottoir, en
position fœtale, j’ai craqué en silence.
Trois heures
plus tard, ma mère était à mes côtés : « j’aime beaucoup tes chaussures, et ta
chemise ». Elle m’a dit ça et c’est à peu près tout, Moi, j’avais appris entre
temps qu’elle n’avait pas qu’une tumeur, dans la gorge, mais trois prunes
incrustées dans son visage, au côté droit, et qu’il n'était pas possible de
l’opérer.
Nous l’avons
laissé chez elle se reposer, mais j’ai voulu, le soir venu, ne parler qu’avec
elle : ma sœur m’a attendu en bas, contre sa voiture, je l’ai retrouvé enlacé
avec son petit ami dans ce cimetière de tôle qu’on appelle parking. Personne ne
saura ce que j’ai dit à ma mère, ni même ce qu’elle m’a dit, elle, après avoir
bredouillé des excuses, puisque désolée de ne pas avoir été là pour moi, alors
que j’ai franchi 500 kilomètres pour la voir ; personne ne saura rien de cet
entretien, tout au plus que je lui ai pris la main. Cette main, je l’ai caressée
longuement, dans un long silence martelé de mots. Puis, quand j’ai pris congé
d’elle, avant de pousser la porte de son salon, de disparaître dans les vapeurs
fantômes de sa maladie, elle m’a dit, d’une voix lancinante : tu sais, quand je
rêve de toi, tu es toujours un petit garçon.

09 juillet 2009
Bribes 3/3
Bribe
anticipative :
Il m’a dit
qu’il commençait à me connaître, depuis le temps. J’ai répondu qu’il ne
connaissait rien du tout de moi, tandis nous voguons tranquillement vers nos
deux mois. Il m’a certifié, avec l’air assuré d’une tête à lunettes qui récolte
un vingt sur vingt sur une ardoise bardée de craie : mais si, je commence à te
cerner - quelque chose comme ça.
J’ai dit :
« Bon, alors, qu’elle est ma couleur préférée ? »
« Facile,
qu’il rétorque, c’est le noir. »
« Mais le
noir, mon chéri, n’est pas une couleur. »
Nous jouons,
jusqu’au jour où je professerai enfin ma mauvaise foi.
08 juillet 2009
Bribes 2/3
Bribes d’un
amour :
Il est venu de
bon matin avec des viennoiseries : nous n’avons pas dormi ensemble. Il est venu
prendre le petit déjeuner, avec moi, juste pour me voir, partager un moment à
la dérobée, autour d’une tasse de café, de fruits secs, d’un verre de soja, et
bien sûr, de viennoiseries. Il est venu pour me prendre dans ses bras, et me
dire qu’il m’aime. Il m’a demandé de le lui dire, moi aussi, que je l’aime,
mais j’ai préféré l’euphémisme : les sentiments sont bien là, qui me dévorent
parfois, et me rappellent à lui en son absence, mais ce mutisme, face à cette
demande si peu naturelle, me condamne au silence.
« Je t’aime
bien, lui dis-je enfin, je t’aime beaucoup ».
Et je l’ai
serré très fort.
Puis il est
reparti, pour aller travailler, me laissant seul, avec mes désirs, un peu comme
un enfant qui ne comprend pas l’absence et cette solitude nouvelle qui pèse sur
lui, comme un habit de plomb, un
garçonnet qu’on laisse un beau jour avec des jouets qui n’ont plus de saveurs, parce
qu’il devine enfin qu’ils ne sont que succédanés. Ce n’est, évidemment, qu’une
métaphore.
07 juillet 2009
Bribes 1/3
Bribes d’une
conversation anti fictive entre la directrice et l’assistante de direction :
Directrice : «
Vous devriez installer un jacuzzi »
Assistante de
direction : « Mais voyons, ma chérie, les piscines, c’est démodé. »
Il semblerait
cependant que le SMIC, lui, soit indémodable.
05 juillet 2009
Le Chaînon
Comme il est de
coutume que les faits s’enchaînent, par un mystérieux procédé que d’aucuns
qualifieraient de destin, ou hasard, alias fortuna et que certains jours
ou bien certains soirs, cette conjecture apparaisse d’une manière bien plus
nette, comme un clin d’œil forcené, rictus oculaire, d’une force qui nous
dépasse, je livre ici, mon cher journal, une série d’anecdotes pour un billet
fort dispensable, dont, je l’espère, tu comprendras le sens caché, qui tourne
autour du titre que je lui ai désigné, à savoir Mort Subite, et que j’ai
décidé de bannir, pour des raisons qui ne participent pas de la fantaisie. Tu
devrais savoir, depuis le temps, que dans ces confessions, l’important n’est
pas ce que je dis, mais ce que je laisse entendre, ou bien ce que je cache, que
l’essentiel n’est pas dans le récit, cette apparence de peau de chagrin. J’aime
à la fois et je méprise l’idée que tu ne saisisses pas cette unité crée,
au-delà du dire. Une canne, ne l’oublie pas, aide les aveugles à se guider, les
vieillards à marcher mais elle peut très bien servir à les battre.
Voici donc le
récit concernant cette soirée, mardi dernier, juste après que ne sonne les 22
heures fatidiques de la grande libération des pingouins endimanchés :
Je quitte le
boulot en retard, discutant jusqu’à 22 heures 30 avec le veilleur qui me
raconte, entre autre joyeuseté, cette histoire du gay au généreux pourboires
(Digression : cette histoire, curieusement, ne me motive pas pour m’occuper de
la clientèle gay, que je renvoie systématiquement, si possible, à mes
collègues, pour des raisons qui échappent à ma raison), et, quand je rentre par
la nuit ni froide ni obscure, je croise un client anglais perdu, recherchant
Fourvière, pour un concert, et, tout sourire, j’essaye de l’aider dans la
langue de Shakespeare, avec mon accent cent pour cent reblochon.
A cause de la
grève, processus social collectif le plus égoïste qui soit, nul n’est besoin de
préciser que le métro est fermé : j’explique au client, dans la langue de
Shakespeare, avec accent reblochon, comment louer un velov, invention lyonnaise
à la fois indispensable et inutile, puisqu’il me semble qu’il semble procéder
de la sorte, nonobstant l’heure tardive, et découvre avec lui ce merveilleux
système tactile, lui indiquant de nouveau la route du rock avec son plan
estampillé Office du Tourisme, toujours dans la langue de Shakespeare, et
toujours avec mon accent reblochon, sans me déparer de cet entrain inébranlable
qui m’est désormais familier, et c’est alors qu’il m’invite, le bougre, à aller
avec lui à son fameux concert des nuits de Fourvière, afin d’écouter les
braillements virils de cette chère Patti à la voix pâteuse.
Pour ne pas
transformer Fourvière en fourre vierge, je réponds non, prétextant une fatigue
intense qui n’est point un mythe, et je file sans plus attendre par la ville
des lumières, direction mon logis, privé également de tramway, pour rencontrer,
sur le grand boulevard, une ancienne collègue que j’apprécie beaucoup, victime
elle aussi de l’égocentrisme social, avec laquelle j’ai devisé sur une terrasse
éloignée de tout, dans une rue sans passage, semblable à des milliers de rues,
et nous nous sommes fait juter dessus en pleine conversation « je fais fuir
les hommes, j’arrête le carnage et je vrille au boulot » par une mamie
noctambule, qui, incontinente de l’arrosoir, arrosait à l’envi son maudit
géranium, aux alentours de minuit.
J’imagine
parfois ainsi la vie, comme une suite d’anneaux, qui, alignés les uns après les
autres, forment une chaîne, dont le fermoir serait l’inévitable mort, l’état de
poussière.
02 juillet 2009
New Christ - En arrière et contre le Vent
Le pouvoir de
la mort est fascinant : ces dernières années, de son vivant, Michael
Jackson, prétendu king of pop, succube interstellaire et égomaniaque
(Jubilation que de « lire » le petit livret fourni avec sa
compilation HIStory), était décrié, molesté de toute part, par disons 7
personnes sur 10 - soyons gentils avec les dead - et voilà que mort, par un
phénomène d’hypocrisie collective, à échelle mondiale, grotesque eggregore, il
devient un saint, de nouveau à la mode, le sujet de conversation numéro un,
plus important que les morts anonymes qui se produisent souvent par ces temps,
dans les avions un peu zélés, alors, quand on parle des morts en provenance des
dits avions dégringolants, au travail, je dis qu’une seule chose est
sûre : Michael Jackson n’était pas dedans - afin qu’il soit dans toutes
les conversation relative au phénomène naturel inévitable qu’est la mort, que n’évitent
visiblement pas toutes les rhinoplastie de la terre. Voilà, shame, j’ai parlé
de lui, dont je me fiche éperdument et dont l’envahissement sonore, anytime,
anywhere, anyplace, n’éveille en moi aucun sentiment suffisamment fort pour
créer une note, si ce n’est une vague lassitude, et donc, j’ai parlé de lui
comme tant d’autres, qui nous imposent également cette mort par flatulences
sonores ou hommages dégoulinants de miel ; car ce n’est point dans le
silence qu’on brise une chaîne. Une chose est sûre cependant, et désormais
acquise : sa musique binaire et clinquante est son incarnation zombie et, malheureusement,
nous survivra, comme la plupart des choses qui ne sont pas authentiques.








