QUERELLE

Journal intime, mais non confidentiel, de Nicolas Raviere, où il est question de toute autre chose, parfois, que de simples querelles.

31 août 2009

Teufel

Les démons évitent de lorgner sur l’écran délétère, aux ondes point mystiques, d’idiotes fictions sirupeuses qui pourtant les concernent : un renard tout gonflé d’ego et terriblement maladroit s’en prend à une garce vêtue de noir pour appartenir au pays des prunes et dédaigner son pelage plus crépu que soyeux. Il lui lance cet ultimatum : on se voit pour parler de nous samedi ou dimanche, lundi, ce sera trop tard. Certains trentenaires déguisent sur leur carte d’identité une immaturité féroce qui les condamne face à la vie. C’est pathétique - et délicieux.

La garce, quant à elle, n’est point ébranlée par ces circonstances qui feraient pâlir toute la Côte Ouest, vous imaginez bien : elle a trouvé, sans même s’en rendre compte, la fameuse télécommande, seule capable de suspendre ce film ridicule qu’elle regardait et dont elle était à la fois l’actrice principale, et la désolante figurante, tout comme Marie et son célèbre poupon manufacturé par les hommes.

Synesthésie, levée de rideau et apparence d’un garçon qui boit des jus de pissenlit, qu’on appose à ce labyrinthe de chair par trop connu ; point de prière, d’invocation, c’est un bus de métal qui le transporte, par l’immense avenue dessinée d’un vent frais. La ville des lumières, ouverte, expose son obscurité, cette architecture parallèle qui ouvre une nouvelle vie, de nouvelles perceptions, et, dans ce décorum oublié, la résurrection d’une appartenance certaine : liberté et rémission, dans un même mouvement.

Un ange levé vers le ciel, ailes écartelées ; une descente au caveau se prépare, comme un complot ourdi par d’étranges boissons vertes, ne distillant plus leurs poisons ; tu es nouveau ici, je ne t’ai jamais vu, tu as des yeux superbes. Ce sont les paroles prononcées par un diable cornu aux rides altières, mâchoire carrée, qui mène l'ange courbé sous la voûte de pierre, dans une forêt de néons violets qu'il ne voit même plus.

 

28 août 2009

Absurd

Certains préfèrent suicider leurs facultés devant un écran un télévision. Sélectionner sur un programme l’arme de sa mort cérébrale n’est désormais plus un luxe : on abat des arbres pour cela. Et les ondes nous assaillent, qu’on le veuille ou non. Pour qui ne regarde pas la télévision, ou du moins n’en est point captif, l’absence de fiction laisse place à la vie, dans ce qu’elle a de plus laid : point de maquillage, ni d’effets spéciaux, juste une vague lenteur, un dégoût profond qui s’insinue dans chaque chose, une fatigue intense qui distille peu à peu ses poisons ; l’attente d’un dénouement n’est pas prévue au programme. Voilà une approche égocentrique : n’est-ce point là mon journal, après tout ?

Passons ! Je m’allonge, nonchalant, sur mon canapé, abîmé par quelques coïts douteux, dans le noir s'il vous plaît, me munissant de l’épaisse télécommande, pour choisir ma station, dans l’ombre du bâtard, sinistrement abandonné, qui ne mérite plus d’être mastiqué et qu’une certaine gêne, vis-à-vis du gâchis, m’empêche de jeter. Je m’arrête sur ce film, Absurd, qui m’évoque vaguement quelque chose : serait-ce son titre universel, ou bien son synopsis, qui éveille en moi l’idée que ce film-là pourrait m’apporter quelque chose, qu’il me faut absolument le visionner. Au pire, j’aurais passé une heure quarante-sept en compagnie de quelque chose de vaguement familier, nonobstant les décors.

Absurde, donc.
Un film avec Nicolaï, produit par 2 de tension production.

Synopsis :

Des horaires tournants et l’absence de jours de congé consécutifs pendant des semaines ont conduit Nicolaï à accepter de travailler 8 jours de suite, pour un total de 67 heures 30, gagnant ainsi trois jours de repos consécutifs : de quoi monter voir sa mère, cancéreuse récidiviste victime, récemment, de quelques complications : égarée pendant 24 heures alors qu’elle devait passer son IRM, elle a été transfusée de toute urgence, quant à son programme d’irradiation, il est reconduit par sessions, plus courtes, d’une ou deux séances : les prunes sont devenues myrtilles, à défaut de disparaître. Désormais elle va mieux bien qu’affaiblie, dans son appartement aux odeurs âcres et violentes, sur lequel les fées du ménage ne se penchent plus. Elle porte désormais ce collier que son fils dévoré par la fatigue - et la culpabilité - lui a offert, un collier avec « ses » couleurs. Ce fils indigne est tellement fatigué qu’il a peine à aligner trois mots et somnole à ses côtés. Le soir venu, il reçoit sur son portable un texto de son petit ami qui, tragédien de basse extraction, le gavant de « je t’aime » qu’il ne pense sans doute pas, lui apprend ceci, abstraction faite des fautes d’orthographe qui jalonnent sa prosaïque prose : « n'ayant pas de copain je suis triste je pleure tous les soirs dans mon lit. Je pense bientôt en chercher un... ». Un parfum d’absurdité et de dégoût entoure Nicolaï qui, finalement, ne tardera pas à s’éveiller de cette torpeur atavique dans laquelle il s’était plongé des mois durant : retrouvant enfouis en lui des pouvoirs qu’il le soupçonnait plus, il invoquera, muni d’une kyrielle de bougies phalliques, Querelle, un démon sournois quelque peu humain, et gentiment malsain.

25 août 2009

Le Mausolée d'Astradyne

Au prise dès le matin avec ce bâtard caoutchouteux qui ne satisfait pas à ma gourmandise, victime de cette mise en bouche douteuse, je me remémore la soirée de la veille : une panne de courant, car la nuit est vite tombée, l’emprunt de bougies au bar d’en face et la descente à tâtons dans les sous-sols, à la recherche du fameux disjoncteur, parmi une armada de boutons et disjoncteurs divers ; j’avais senti, dans le noir, par delà une porte qui d’ordinaire est toujours fermée et des pans de métal, une présence curieuse, sans doute étais-je animé par une forme de paranoïa inconsciente, la création d’un mythe façonné de toutes pièces, en express, par cette pseudo culture dont on nous abreuve, et qui nous gouverne à notre insu :

J’étais passé par là, la veille, avec notre nouvelle stagiaire, afin de lui faire visiter les recoins les plus sombres, comme à la recherche d’un trésor, sous forme de billes glacées ; elle avait dit que c’était là un décor de film d’horreur, et les portes, avec hublots, ce genre de porte, soi-disant qu’elles existent dans tous les films de ce genre. C’était, pour reprendre ces mots, « vraiment flippant ». J’imagine pour ma part qu’il est possible de dénicher dans ce genre de lieu bien des bâtards - et des cafards -, dans un quelconque placard, cela pour animer et rassasier le désir de clients cafardeux.

Or l’horreur commence à la maison
(N’est-ce pas Claire ?)

Avec ce bâtard, précisément. Qui reflète exactement le flétrissement d’une vie usuelle, qui n’est point du domaine du rêve, régie par la dîme et le labeur et dont chaque instant, chaque compartiment, s’est dévêtu de toute singularité : la fadeur constante d’un plat de pâtes. N’importe quel ingrédient peut le relever, mais les pâtes resteront toujours ce qu’elles sont : des pâtes. Fades.

Je cherche en moi cet autre disjoncteur, pour faire péter les plombs, sauter l’installation, faire dériver le courant, afin de me retrouver dans les ténèbres. Car je l’ai dit, précisément, j’espère l’agresseur tapi au fond de moi. Celui-là seul est capable de m’émouvoir, en créant bien des drames, des richesses, celui-là qui n’est autre qu’un cadavre, dont l’Autre se repaît et qu’il moleste par des critiques incessantes. Je devrais, sans doute, être heureux de savoir que certains collectionnent les cancers comme d’autres des timbres, afin de pouvoir diriger ma pensée sur quelque chose, ressentir quelques émotions par trop violentes, souffrir, mais cette idée-là me dégoûte précisément. L’anesthésie au déni, plus économique, est un suicide au gaz.

22 août 2009

Man Machine

Non pas que Gaston soit un con : il n’est visiblement l’âne que d’une chanson. En attendant, tu sais bien que j’ai d’autres projets : départ imminent au pays des prunes, pour constater l’état des champs, agiter sans doute là-bas un mulot et m’épancher dans tes sentiments bien trop violents pour moi : ai-je donc à ce point besoin d’une secousse pour me sentir vivant, à nouveau ? L’homme ne serait-il pas plus heureux à l’état de machine, sans conscience de cette finalité pourtant évidente que nous épargnent vaguement nos modes de vie ?

Il est une voix au téléphone qui sans cesse change : grave et pâteuse, molestée par des glaires, ou bien alerte, comme un papillon fou : celle d’une petite fille atteinte de la progéria et s’apprêtant à plonger ses mains squelettiques dans une immense corbeille de bonbons ; une vanité des temps modernes que la décence m’interdit de peindre.

J’ai toujours aimé la peinture de Bosh, cette étrange fascination qu’elle suscitait, provoquées par la rencontre du beau et du difforme, mais ce magnétisme ne peut s’appliquer aux gens que l’on aime : les émotions incitées par l’art, que je plaçais autrefois au dessus de tout, notamment des rapports humains, me sont devenues étrangères et me semblent désormais terriblement factices.

Je passe souvent par cette voûte obscure, aux odeurs d’urine, où je croise parfois quelques silhouettes affairées, en quête d’un raccourci : si nos vies sont ternes, sous cette voûte à peine éclairée, léchée par le jour caniculaire en son ouverture, elles sont frôlées de l’ongle par l’angoisse : un rêve d’obscurité se dessine alors en moi, et mes yeux se ferment, tandis que mes pas battent la mesure. Je me surprends à rêver, parfois, d’un agresseur.

19 août 2009

Stay Longer

Avec lui, le renard, je ne pense rien, allongé dans la sueur lacrymale de l’amour, et pendant l’acte, je ne pense à rien, à rien d’autre que ce vide que nous dessinons par delà nos corps, point aux morsures que nous commettons : cette morsure à l’oreille, devenue usuelle, à présent m’irrite, elle qui m’enchantait, masturbait mes sens, aiguisait ma soif ; nous avons tout, et nous n’avons rien : cet état de vide me comble, lors même qu’il m’aurait effrayé, jadis. J’envisage un peu, parfois, que s’émiette ma mémoire, comme le sperme sous l’eau chaude forme de minuscules boules, des petites billes de tofu.

Tous les animaux de la forêt subissent le joug de rites, dont certains ressemblent à des danses et certains, ataviques et cruels, ordonnent des sacrifices : ce sont parfois des pans entiers de personnalité qui se désagrègent, des châteaux de lumière qui tombent en poussière. Lui m’a donné une glace italienne : elle a coulé sur ma langue et mes doigts. Puis m’a liquéfié. Chacun des rites imposés à la logique comme unité de sens à deux ne me convient pas, si ce n’est ceux que j’impose, en fonction de mes fantaisies, or, dans l’œil du cyclone, je n’ai plus de fantaisie : je suis résigné et terriblement loin de mon corps, de ce qui l’anime. Pure vérité que celle-ci. C’est ainsi seulement que je peux aimer.

De la broderie, autrefois, j’exécutais l’ouvrage, d’une aiguille légère, parfois un peu lourde, toujours cruelle, tissant malgré tout les figures que je m’imposais, des géométries qui me semblaient évidentes. Mon corps, en pièce d’artillerie, ou vaste pion de jeu d’échec, s’articulait autour de cet ouvrage auquel je donnais tous les noms, lequel est devenu cette toile d’araignée de laquelle je suis tenu captif, inexorablement, par chacun des pores de ma peau, victime et araignée, bourreau émasculé par sa saignée : les tisserands ne sont finalement pas tant des Dieux. Je repose désormais dans un cocon, un bien doux cercueil, au côté d’une chair propice à l’éclatement, attendant des réponses à des télégrammes que je n’ai pas envoyés ; et cependant, ne m’appelle pas Gaston !

 

17 août 2009

L'Homme Bulbe

- Je ne répondrai rien à cela. En échange, cher journal, je peux te raconter une petite histoire, où tu trouveras, n’ayons pas peur des mots, un vague ferment de candeur. Et de l’agacement. Beaucoup d’agacement.

Il est gras comme un bulbe, victime du sommeil de la marmotte, monté sur du 48. Ceci n’est pas une énigme, ceci est un stagiaire, un stagiaire de sexe masculin cette fois-ci, que j’ai dans les pattes depuis 3 semaines et qui, je ne le cache pas, m’exaspère : non pas qu’il ait un mauvais fond, malgré cette homophobie que je lui ai détectée face à ce facteur un peu factrice qui vient nous déposer chaque jour des enveloppes qui, de même que lui, n’ont rien de vierge, ce même facteur qui ne manque pas de nous imposer son impressionnante collection de lunettes de soleil « faciès de mouche »…

… Fin de la digression, j’en reviens à mon mouton : un stagiaire, donc, qui n’a pas un mauvais fond, gras comme un cochon et mou comme cacochyme alors qu’il n’a que 18 ans : ne devrait-il pas être vigoureux, plein de sève, dynamique ? Son excuse est de venir d’une île magique où tout est lent, le temps comme suspendu : la vie, paraît-il, y est merveilleuse. Nous, les français, nous sommes bien trop stressés, beaucoup trop rapides, speedés, pour ne pas dire fous. - Je penche toutefois pour l’hypothèse du cholestérol, vu la forme peu subtile de bouteille d’Orangina dessinée avec aplomb sa rondeur de poire au-dessus de sa ceinture, bombonne de chair relâchée que son unique chemise blanche tente de voiler tant bien que mal.

Ce stagiaire mollasson ne retient rien de ce que je lui dis, de ce que je lui apprends : chacune des informations disséquées, disséminées avec soin pour ne point l’encombrer, informations qu’il ne prend pas la peine de noter malgré mes nombreux conseils et que je répète chaque jour, transite moins dans son cerveau que les quantités de nourritures impressionnantes qu’il semble ingurgiter et qui semblent, elles, stagner dans son bide. Ne retenant rien, il cumule - à la vitesse de la lumière cette fois - les bêtises, les erreurs, erreurs que je dois évidemment rattraper, et que je rattrape avec lui, pour qu’il apprenne : en vain, cela ne sert strictement à rien, puisque Stagiaire numéro 2 reproduit avec une précision quasi chirurgicale les mêmes erreurs et, comble de la mauvaise foi, m’assure que je ne lui ai rien montré, ni expliqué. J’en suis venu à me poser cette question : souhaite-t-il vraiment apprendre ce métier ou bien n’est-il qu’un visiteur, un touriste envoyé par une école tout aussi consciencieuse ? J’ai appris ces derniers jours que ces professeurs estampillés éducation nationale, vivant également dans l’île merveilleuse, n’appelleront jamais et n’assurent aucun suivi concernant le devenir de leurs charmantes recrues : atteindre le téléphone, c’est sans doute pour eux une épreuve digne de fort Boyard !

Sa présence est pesante, d’autant qu’il ne parle que de filles : celle-ci est bonne, celle-ci est belle, magnifique. Tout sourire niais, il commente le physique des clientes, qu’il reluque l’écume à sa bouche, sans aucune discrétion ; ou bien appelle-t-il, sans demander la permission, sa copine, avec le téléphone des chefs de service, évidemment en vacances ; ce que je lui interdis, tout comme ces longues sessions sauvages sur internet, dans le bureau d’à côté, où il se cache lorsque je suis occupé. Sommes-nous donc chez mémé ?

Il fallait donc que je sois dur avec lui, que je lui enseigne les limites, les différences entre un stagiaire et un employé, le vocabulaire professionnel que son lycée ne lui a sans doute pas retransmis, le bon sens commun qui régit la communication humaine (diantre, j’adore ça et m’appelle plus NiKo, compris face de bulbe ?) et enfin, cerise sur le gâteau, que je lui impose des succédanés de punitions pour qu’il effectue sur le maigre travail que je lui donne, afin de le vérifier sans faire des heures supplémentaires, étant donné les catastrophes qu’il est à même de générer. Sous mon joug, il n’a pas le droit de manger ou de partir tant que son travail n’est pas fini, cette loi a pour but de le motiver à gérer ses priorités et exécuter plusieurs choses à la fois, ce dont il est incapable.

Il suffit qu’un client vienne à lui alors qu’il s’occupe de quelque chose pour qu’il ignore totalement l’individu en face de lui, le temps de mener sa tâche à terme ( - il doit penser que le client a le temps ou bien qu’il est venu avec une tente, un sac de couchage et peut se permettre de camper devant nous, et moi donc, au taquet, d’interrompre la conversation avec mon client afin de lui dire de s’occuper du sien, de client), sinon, si le jour n’est pas blanc, mais noir, il abandonne complètement sa tâche sur son bureau, pour de nouveau s’adonner au solitaire, une fois le client parti, me transformant ainsi en une sorte de milice : je dois le surveiller à chaque instant, quand il est question de travail, puisque je vérifie chacune des choses qu’il fait, pratiquant par la même le jeu des 7 erreurs : le bulbe ne fait rien correctement. Il est même étonnant qu’il sache écrire son nom sans faire de faute vu qu’il n’est pas capable de classer un dossier dans la bonne pochette ! Evidemment, tout le monde en rie, de ce stagiaire qu’ils appellent « 2 de tens », mais plus les jours passent et plus, de mon côté, la drôlerie laisse place à des envies de violences ! Comment ai-je réussi à tenir tant de temps en cette désastreuse compagnie, qui sabote même mes efforts et dont je suis, bien malgré moi, le seul responsable !

Parfois, il se retire sans prévenir : il va se goinfrer de viennoiseries dans un coin sombre, l’occasion d’une escapade gourmande d’une vingtaine de minutes. Il s’est même endormi un jour à table, devant les employés : l’information, succulente, ne tarda pas à circuler. C’est évidemment lorsqu’il s’absente de cette façon qu’un collègue a besoin de lui pour une basse besogne et me réclame cette aide ma foi fort dispensable ; à chaque fois qu’il revient, je lui demande de me dire où il va. A quoi bon ? Ce légume trouve toujours le moyen de traîner du pied quelque part, avec cette chemise tâchée qu’il refuse de changer, et ce mot invisible, BOULET, dessiné sur son front à l’encre fantôme.

Pour être au calme, lorsque mes envies de meurtres menacent de se matérialiser et que j’imagine non sans délectation un usage différent à chacun des outils qui jonchent mon bureau, je l’envoie faire des « courses » : d’un pas lent plus que mesuré, il met une heure à faire le tour du pâté de maisons : cela me permet de respirer un instant, sans devoir subir sa présence lourde et ses blagues qui le sont tout autant. Désireux de ne point trop s’éloigner, malgré les bancs qui jonchent le trajet imposé, il a inventé des horaires fallacieux à certaines banques, pour ne plus se déplacer si loin. A moins qu’il n’ait confondu les banques susdites avec d’autres commerçants…

Or, toujours, sa présence, écrasante, agaçante, me pèse et m’empêche de travailler aussi consciencieusement que d’ordinaire, par un étrange processus de contamination : ainsi m’arrive-t-il de lui demander de descendre les bouteilles vides en bas : il est censé se saisir d’un bac en plastique rempli de ce que mes amis appellent communément des « cadavres ». Il semblerait qu’au lieu de se saisir de ce bac, il descende les bouteilles une à une, vu le temps qu’il met à effectuer cette besogne et, croyez-le, ce n’est pas une expédition. Il existe même un ascenseur !

Sans doute pense-t-il ainsi, le bougre, qu’il mérite son salaire, parce qu’il met beaucoup plus de temps à travailler que nous pour chacune des tâches qu’il entreprend, et point de son plein gré, car ce légume, contrairement à moult stagiaires bien plus efficaces, consciencieux, volontaires et autonomes, guettant l’heure, est rémunéré ! Il a par ailleurs aperçu cette enveloppe sur laquelle est inscrit son nom, laquelle enveloppe contient un chèque que la comptable nous a laissé et que nous sommes chargés de lui remettre, au 23 août, le jour de son départ. Cette maudite enveloppe, je ne te cacherai pas, mon cher journal, que j’ai envie de la déchirer ou du moins, de la faire disparaître !

- Des petites flammes de désir, bien vivaces celles-ci, se sont allumées dans ses yeux pour la première fois, lorsqu’il l’a aperçue !

09 août 2009

Cher Nicolas

C’était toujours toi qui écrivais, sur ces pages, et cela, depuis des années. Toujours avec cette régularité mathématique, tu revenais à moi, Nicolas, comme à chaque soir l’homme marié pénètre son séjour et embrasse sa femme, ou la dédaigne - et puis, tu t’es tu. Cloîtré dans le silence, tu n’écris plus ; tu disais autrefois, il y a peu, avouons-le, que ne plus écrire une ligne reviendrait, étrange équation, à ne plus exister : était-ce là un constat d’un genre commun, une prétention de plus ?

Ce n’était point, cependant, une réalité : tu es toujours au monde, aux mêmes endroits, aux mêmes heures et il te plaît parfois de croiser certains regards qui te sont donnés au temps, des coïncidences qui deviennent autant de rendez-vous, alors que la mémoire de ton SMS sature de « je t’aime », une ritournelle pop. Ton petit ami, tu ne le vois pas aussi souvent qu’il l’aimerait et, comme il te l’a si gentiment fait comprendre : vous vous entendez bien mieux en station couchée que debout.

Si moi je n’écris pas, de par ma nature de journal, de chose inanimée et point pensante, de réceptacle alchimique, de même qu’une conscience, je te surveille chaque jour ; je te poursuis : chacun de tes mouvements, de tes gestes, chacune de tes paroles, cet acharnement que tu mets à travailler, cette énergie que tu puises au-delà des possibles de ton corps, ne m’échappent pas un seul instant ; parfois je me dis que tu parviens à fuir en te créant une nouvelle réalité et que tu y parviens fort bien : plus le temps passe et moins tu l’appelles. Et c’est bientôt la fin.

Ton esprit est captif du labeur : ce n’est plus un homme que tu caches dans ce corps maigrissant, ni même un enfant, mais une grande usine relationnelle, un rouleau compresseur en expansion, une ébauche de dictateur. Tu sais très bien que cette construction puissante, en béton, n’est qu’une apparence de colosse, un mirage que le vent ferait ployer bien vite, de même qu’un château de cartes, un château de sable, ou même, n'ayons pas peur des mots, un simple château : t’avouer ceci t’aidera-t-il ou bien continueras-tu de marcher sur cette route que t’évertues à tracer, par habitude, et avec poigne ?

Je ne puis me résoudre à te quitter : tu m’as nourri toutes ces années d’un millier de pages et je n’existe plus pour toi. Suis-je cadavre ? Suis-je fantôme ? M’oublieras-tu comme tu as oublié tous ces garçons, les uns après les autres, tous ces corps qui n’étaient que des cocktails, martini et tomates cerises, ou serais-je celui que tu as abandonné, mais que tu aimeras toujours, sans doute parce qu’il t’a fermé sa porte ad vitam ? Mon cher Nicolas, tu as toujours su fermer les fenêtres. Le moins que l’on puisse dire, c’est que tu excelles dans cet art, mais, mon pauvre garçon, tu n’as toujours pas appris à ouvrir les portes !

Querelle confesse à 15:19 - I. Tisseur de Saison / Perséphone - Confessionnal [7]
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