29 septembre 2009
L'Excursion [Interlude]
L’odeur du
vestiaire est puissante à décimer des orchidées, mais une fois de longues
minutes passées dans cette anarchie sportive, elle devient entêtante et pousse
à l’envie d’une volupté sans fard. Les pas, mus par une curiosité hormonale,
sont inexorablement guidés vers les douches collectives, source et sanctuaire
des fantasmes les plus évidents et cependant déserte : on imagine que les
joueurs sont passés par là, qu’ils ont frotté, avec une tendresse pour le moins
virile, la surface musculeuse de leurs corps sculptés, sous l’œil placide ou l’œillade
dérobée de leurs congénères : parviennent-ils, parfois, à réprimer certains
désirs ? / Car rien n’est moins discret
qu’une bandaison. / L’odeur désagréable qui m’avait sauté à la gorge, elle
s’empare de mon corps, de mes sensations ; je m’en imprègne jusqu’à la
moelle. En filigrane, dans l’imagination, des fantômes se dessinent, aux corps
point transparents. Leur peau, ceinte de muscles bandés, est perlée,
merveilleuse transparence, d’un harem de gouttes d’eau. Dans ce rêve éveillé,
tu peux, de ta langue, éclater cette infinité de bulles. Mais les douches sont
tristes, livides, désertes sous la lumière artificielle : le carrelage désuet,
placardé partout comme une prison d’ivoire, vaguement crasseux, n’est que la
monstration évidente d’une invit’ au viol, ce qui te renvoie, pauvre conne, à
ta propre solitude.
28 septembre 2009
Wpoint
… N’est point
le point de mire de l’un de ces satyres modernes, crucifié à la mode du
piercing ou celle, frontière à l’épiderme, du tatouage, ni de l’homme rassurant
qui m’embrasse sur les quais et dîne avec moi aux terreaux, une fois, deux
fois… et dont la vie se découvre peu à peu, comme un livre sans image, un récit
sonore qui n’est point image d’Épinal et dans lequel je découvre toutefois -
c’est une souche pénible - une
procession de clichés.
- Nous ne
sommes que clichés, clichés de l’air du temps ou cliché démodé.
Moi, tout ça,
ça ne m’impressionne pas.
Et puis quoi ?
Le parcours d’un homme pour se découvrir passe-t-il nécessairement par des
étapes essentielles, incontournables ? Faut-il être adoubé afin de devenir un
homme et aimer, sans honte, son prochain ? Avoir vécu jusqu’à la lie certaines
aventures communes, romantiques ou sauvages, pour s’exprimer sans fard ? Il
est, derrière chaque image, un négatif. Sommes-nous ce que nous prétendons
être, ou simplement ce que nous renvoyons aux autres de nous-mêmes, la copie
résumée, concise, d’une persona ?
- Je regrette
le temps du Carbone.
L’homme m’a dit
que j’étais prisonnier de mon propre corps. Mon corps n’est, je le répète,
qu’un véhicule mais, de ce véhicule, je perds peu à peu le contrôle, jour après
jour ; toute l’énergie que j’utilisais pour ce contrôle de moi est absorbée par
ce labeur quotidien pénible et prosaïque, pour justement nourrir ce corps avide
et lamentable, qui exprime des besoins de plus en plus nombreux, surnuméraires.
- C’est qu’il
faut, j’imagine, créer du fécès.
Parfois, je
regarde d’un air distrait, mais concentré, par la fenêtre exiguë de ma chambre
encombrée, l’appartement vide et blanc de ces petits pédés «
photogénétiques » à encadrer sur cheminée parmi des petits chats en cristal,
des otaries en porcelaine et des dauphins de faïence bleue, considère la
présence de leur absence et le jour et la nuit : s’enculent-ils dans une autre
pièce où il n’est pas possible de les voir, ou bien vivent-ils simplement
leurs vies, comme le font tous les êtres humains ?
J’imagine qu’il
est bon de clore cet orifice, pour chacun d’entre nous, plutôt que de disserter à tout
va, sans fil conducteur, pour ne rien dire, et de se noyer un peu dans un verre
de vin, retrouver la saveur exquise d’un Kir, madeleine qui réchauffe, et
penser, de retour dans ce lit froid et désert, au règne lancinant des prunes ?
Mon corps, de nuit, se lève pour se repaître et menace de quitter les frontières
de l’appartement pour une destination repoussante, qui cependant l’appelle avec la constante démoniaque d'une messe.
Est-il bon de céder aux sirènes lorsque personne n’attend en Itaque ?
27 septembre 2009
Q

23 septembre 2009
7 Orifices
Tata
Jacqueline, une invention virtuelle débile moins lourde que la Bible et
cependant plus évidente m’a conjuré de ne point me mettre à la plongée
sous-marine, et de ne point côtoyer le grand café des requins blancs, aussi me
dois-je de renoncer à sonder mes abysses, sous peine de m’y noyer. Ou pas.
Telle est la pulsion de mort, qui chaque jour combat son avatar, qui la
façonne.
Foin des
cercles vicieux : j’ai trop parlé de cela de par le passé et Lui, que j’ai
frôlé de mon corps, n’a point effleuré ma plume acérée : parler de l’homme avec
qui l’on partage quelque chose serait, d’après mon expérience ridicule,
condamner le bonheur possible entre ces entités complices, de même que parler
du futur roman le voue à ne point naître - il est impossible, en outre, de se
prévoir une destinée.
Et puis, si
j’ai dit que nous étions tête-bêrche, lui and me, j’ai menti, je l’avoue ;
l’écriture n’est-elle pas mensonge, la littérature un palimpseste ? L’écriture
n’est-elle pas une pollution, une émanation de l’esprit filtré par une
confluence d’espoir et de cynisme, un entrelacs de points de vues, une
construction plus qu’un constat ?
- La bouche,
quoi qu'il en soit, n’est qu’un orifice
Sa bouche
est un gouffre mou.
La maladie s’y
dessine, insidieuse, au bord de l’orifice ; certains clients qui ne viennent
pas sont victimes de la grippe à la mode, qui d’un coup les démode. Un client a
même disparu dans l’Orifice du temps.
Depuis hier,
m’a avoué la secrétaire, nous n’avons pas réussi à le joindre. Il a disparu.
Nicolas Raviere
a disparu lui aussi, ses amants sont calcinés, dans la fosse sceptique de ses
pensées. Ses amours renaissent certaines nuits, comme des fantômes, le frôlent
dans des rêves tragiques, sans queue ni tête, sans orifices.
L’envie de
plaquer la salope sur la photocopieuse est réelle cependant, mais anecdotique.
On honore moins
les morts que les culs.
Un jour
peut-être je comprendrais le lien qui m’unit à ces existences confuses, qui
cherchent en moi quelque chose de saint alors que tout en moi respire la
pourriture, le fécès ; un jour, sans doute, je vengerais cette fortuite
disparition du temps, ce trou noir qui m’a absorbé, parce que je suis une arme,
une arme en mouvement, qui n’a pas trouvé son point d’impact, mais prend
conscience, peu à peu, de sa puissance.
- Mon cul !
22 septembre 2009
Formol
Les vêtements
sont carcans et sculptures ; la peau ne respire pas mais l’être se dessine. Tu
es mal dessiné, un brouillon, une caricature, un trait grossier dissimulant un
cœur d’or - et de pierre. Et tu t’avances vers moi, avec des idées de coït. Moi
qui suis mal dessiné, un autre modèle, plus fantaisiste, longiligne, légèrement
clouté. Je n’ai fait que sourire. Une femme, dont on a retiré de l’utérus une
masse informe d’un kilogramme avait dit, voici quelques années, à mon sujet que
Nicolas - ce cher Nicolas - était piquant comme une châtaigne mais
que son cœur, son cœur était moelleux et tendre. Moelleux, sans
doute, comme une paire de fesses.
Il faisait
froid et j’étais fatigué, j’étais avec cet autre qui, pour se vendre, ne parle
que de ses actions ; celui-ci me plaît, ce mélange passif aggressif, mais les
confessions, tête bêche sur un banc, sur les quais du Rhône, by night, ont eu
raison de mes envies, m’inculquant, par des voies mystérieuses, le goût d’en
savoir plus, de le connaître mieux, d’être, tout simplement, avec lui, sans
doute parce qu’il s’agit encore d’une possible impasse. Il me fallait
l’embrasser, lui caresser le cou, plonger mes yeux dans les siens. De jeunes
papillons de nuit, rutilant, crachotant du mollard nicotineux, nous ont demandé
si nous étions homosexuels ; j’ai répondu à cela : une fois par semaine. Mais
non pratiquant.
Le temps ne me
permet plus de me rendre dans ces lieux de cultes que j’ai fréquentés,
autrefois, avec l’assiduité implacable et dévote d’une grenouille de bénitier ;
de ces dionysies absurdes, je ne conserve que de vagues souvenirs, putrescences
érotiques, badineries sournoises, lutineries passionnantes, plié que je suis
aux labeurs absurdes d’une vie systématique et lancinante, où se dessinent, à
la craie, d’étranges amitiés, d’heureuses complicités. Le fantasme, plus que
jamais présent, me domine et, plaqué sur cette vie artificielle que je brode et
que je subis, je sens que je suis prêt à éclater, d’un moment à l’autre, de
même qu’une bombe ; il est toujours en moi, plus que jamais, cette pulsion de
mort, cette attirance pour le sordide qui macère et dont les voix, entrelacs
convulsif de métal et violons, se chevauchent, me rappellent au Drame. Combien
de temps resterais-je en apnée ?
17 septembre 2009
Oripeaux
Observer les
voisins, c’est un peu comme dessiner la vie des inconnus dans le train, d’un
coup de fusain brutal, éjaculé :
Ce soir
d’ennui, muni de mes jumelles, j’ai traversé du regard la rue, pour me pencher
sur cette vitre bariolée de deux canapés, deux canapés bariolés de quatre corps
d’hommes dont les faciès annonçaient - mort aux fabulations - l’incontournable
sexualité : en temps réel je devinais, avant qu’ils ne se touchent enfin -
stupide et ridicule attente - le couple homosexuel, un genre couple modèle, «
mignon mignon joli mimi », que l’on peut distiller dans une fiction, pour
ameuter les fidèles, l’un trop bonne pâte et l’autre suintant la salope
vaguement repentie. Un énigmatique, toujours
coupé, caché par l’armature de la fenêtre, ne se laissait point découvrir. Le
quatrième était un grand ordinaire un peu bonhomme et clairsemé, gentil et fade,
supposé bavard : pure supposition.
Je savais
qu’ils attendaient quelque chose, tant la soirée bandait mou, dans ce salon
épuré, sur des canapés en cuir noir, de ceux que l’on refuse de tacher, de ceux
dont les coussins ne prennent point la forme des culs qui s’y incurvent,
lesquels pourtant sont légion. Je savais que ce quatuor peu épicé se rendraient
à la White party mais le fait d’être découvert, à cause du vis-à-vis, malgré
l’immersion dans le noir, m’a écarté de mes observations et de cette curiosité
déjà coupable, presque nouvelle et assumée. J’essayais, quand je ne les
regardais pas, de comprendre pourquoi le couple alternait souvent leurs places,
toutes les dix minutes, à chaque fois que je jetais un œil sur leur espace
découvert, jusqu’à se qu’ils disparaissent enfin : je savais que certains
d’entre eux seraient vêtus de blanc, et qu’ils partiraient de chez eux bien
avant minuit, condition sine qua non pour pénétrer le sanctuaire du
chaos sans se trop délier sa bourse.
Je n’ai vu
qu’une chemise, avant que l’appartement ne soit désert et noir, sur le coup de
onze heures puis, oubliant déjà ces séquences, je me suis plongé avec un
appétit quelque peu tempéré dans un film tant jouissif qu’idiot, pensant à ma
propre permanence : depuis quelques années, les individus se succèdent dans le
quartier, avec, pour chacun, une histoire différente, dont ne sont parfois
dévoilées que des bribes, et moi, qui suis fidèle au poste, toujours présent,
maître de l’esquisse, je me suis dépourvu de tous les oripeaux.
14 septembre 2009
Les Corps Blancs
La white
party était grandiose : je n’y étais
pas. Je visionnais cette fiction douteuse, un peu du genre à émoustiller John
Waters, et rigolait, lové dans mon sofa, presque nu, presque indécent, presque
conscient de cette attente un peu sordide, maintenant que certains mécanismes
sociaux, mis en branle par des accointances fantomatiques, se sont enclenchés
et que l’écriture, cette salope amovible, m’est revenue, après m’avoir été
confisquée par mes propres démons ; c’est un second corps qui fond en moi, avec
toute la passion d’un premier amour.
Sous un soleil
déclinant, dardé au crépuscule sous l’œil d’hommes dénudés, papiers glacés, les
visages vieillissent, les corps ne sont plus si fermes mais les regards
pétillent ; les invitations se font et se défont avec un certain maniérisme ;
on sent là plus insidieusement le sexe, qui n’est point mentionné, caché, et
qui suscite plus encore d’envie, de même que Dieu n’est pas visible et cumule
les fidèles. Devrais-je te mettre en garde et te dire ce que tu sais déjà :
l’imagination est une lame cruelle, meurtrière, qui n’est bonne qu’à te
pénétrer, pour te laisser tel un cadavre, vide de toute substance ? Ta
gueule.
[ A
l’heure où les SMS deviennent des missives, les cœurs conquis déchantent déjà,
processus cruel ; tout ça, c’est comme les fleurs, nous sommes incapables de
fleurir une saison entière. ]
Je voulais, la
nuit dernière, m’endormir avec une peluche, étreindre cette boule de poil
synthétique, plaquer mon visage contre la surface de son corps, une coutume qui
m’est étrangère, mais le sommeil m’a saisi avant que je ne m’en empare, a fait
de moi son esclave, pour quelques rêves étranges, dérangeants, intermèdes
violents. A six heures du matin, diable cornu m’a envoyé par satellite un
message, m’appelant « joli lapin », mais je n’ai point trouvé chez
moi de carottes, seulement deux longs navets, longs comme des missiles. Malgré
mes efforts, je ne parviens pas à être ordinaire. C’est avec entrain que je cherche
l’antidote sous ces formes les plus pures - de la poudre à perlimpinpin ?
Meet M Myers

12 septembre 2009
Meet Jason
C’est au bord
du lac, une nuit de pleine lune, un paysage décidément charmant, ceint d’une
brume à faire pâlir des nappes sulfureuses de nicotine et j’avançais, pantalon
et gilet en cuir, jusqu’à cette mystérieuse forêt, aux feuillages crénelés
comme des lames de couteau, pour m’enfoncer dans cette humidité sonore. Pas à
pas je la pénétrais et caressais d’un doigt distrait l’écorce des arbres : se
dessinaient quelques visages d’antan, magnifiés par les strates sinueuses et
puissantes de ces rides végétales. I met Jason in here. Jason with an
axe and gloves.
Il a formulé le
souhait que je me déshabille que je le
suive aussitôt dans ce dédale de fougères de plus en plus luxuriant. Aux
arbres, pantins désarticulés surgissant du satin de la nuit, pendaient comme
des guirlandes des daguerréotypes d’hommes et de femmes, d’enfants. Pick up
one of these said Jason. Il fit naître l’homme de mon choix, présent en
face de moi, de chair et de sang, et m’en remercia d’un hochement de tête à
peine perceptible.
Que faire d’un
homme nu et muet qui nous lorgne, sous l’œil torve et délicieusement complice
de Jason, qui nous invite, par son silence de plus en plus pesant, à se saisir
de cette hache d’acier, laquelle pend, immobile, le long de sa cuisse puissante
? S’avancer vers lui, simplement, jusqu’à le toucher presque, de l’œil, du
doigt, de la bouche, du sexe. A moins que Jason n’attende cet instant pour
officier enfin. Erreur fatale : ce très bel homme né d’une photographie n’était
autre qu’un humanoïde prunier : de minuscules grains de beauté bien peu
innocents pendouillaient, testicules sultanines, sur sa saillante musculature.
Jason riait de mon affreuse découverte et me laissa partir. Mon
châtiment : je retrouvais le cuir dont je m’étais dévêtu, souillé de
larmes blanches qu’il me fallait lécher.
08 septembre 2009
Anti Gone
- La fête au
bord du lac était sublime : je n’y étais pas. Tu ne m’as pas attendu, je
le sais bien, portant ce tee-shirt d’esclave fondu sur la peau, un textile qui
n’est point millésime, et presque immortel. Je t’imagine fondu l’espace d’une
danse à quelques individus étranges, magnifiés par des substances hallucinantes
et pures, griffés pour la nuit, portant un toast avec les astres, sous ce vent
miracle qui annonce l’automne.
- Je t’ai
pourtant écrit pour que tu viennes, me rappeler à toi, avant que tu ne défasses
le nœud qui te retient à ta vie même, sous des étoiles usurpées. Où étais-tu
donc, toi qui refuse de me dire ton nom ?
- … (On ne
m’y prend pas : la magie n’est qu’un subterfuge, un déversoir à foi
pour qui se sent périssable)
- C’était… subliminal.
Seras-tu là ce soir ?
- Je ne serai
pas là ce soir, ni les autres soirs, j’ai, en quelque sorte, rempli ma part de
cet invisible contrat qui nous liait mais sache que j’aime discuter avec toi,
surtout depuis que tu n’es plus là. J’ai ce goût de menthe, dans la bouche,
parfois, ce goût de menthe qui me rappelle un nous qui n’a jamais existé.
- Serais-tu
triste, ou pessimiste ? Pourquoi ne viens-tu pas ?
- Parce que je
n’aime pas la menthe, les lacs, et ces bulles folles qui montent au ciel sans
jamais l’éteindre, s’éclatant à la lisière d’une bouche. Parce que les hommes
sont des animaux et que, malgré la science que je m’invente, je n’ai pas trouvé
lequel tu étais, d’animal, pour me commettre un peu plus : je devine
seulement les rites de ton espèce et ne souhaite l’adoubement.
- Il t’a brisé,
le dernier ?
- Il m’a plutôt
ramené à la vie, en quelque sorte, avec ses chantages honteux, ses raisons
pernicieuses, cette castration amoureuse écoeurante et aliénante ; quand
bien même il m’a donné cet instant romantique, ce baiser à la pointe de la
Presqu’île, où Rhône et se Saône se rencontrent, cela même, cette bribe de
roman de gare, s’est effacée tout d’un coup, le temps de jeter quelques mots,
comme on enterre un mort, un soir sans lune, à la lisière d’un bois.
- Aurais-tu
donc enterré beaucoup de corps ?
- Tu m’as
découvert : je suis le fossoyeur.
Tu me fais
bander.
















