26 octobre 2009
L’Expérience du Vol (Spécial Biennale d'Art Contemporain)

(Ou l’on apprend que Querelle vole un livre, pour
amour de l’art.)
A la lecture de ce nouveau
titre, de ce billet qui d’ores et déjà s’étale, tu peux te demander, lecteur,
si j’ai terminé ce roman ou plutôt devrais-je dire, cette autofiction, qui m’a
fait clore un peu précipitamment, il est vrai, la seconde partie de Querelle,
me permettant enfin de renouer, pour un troisième round approximatif, avec mes
confessions éloquentes et stériles. Et bien, tu te trompes, tu te mets le doigt
dans l’œil, et bien profond ! Une expression des plus stupides puisque cet ove
n’est point orifice.
Je souhaitais simplement partager
une expérience, une somme d’anecdotes, nées de ma rencontre avec cette dixième
biennale d’art contemporain, laquelle m’a quelque peu déçu : quand bien même cette
manifestation propose une réflexion intéressante sur les spectacles du
quotidien, notre place par rapport au monde qui nous entoure et qui se joue
avec nous, et malgré nous, quand bien même notre guide dévouée (puisque de par
mon métier, j’ai été malgré moi partenaire de la biennale et j’ai dû subir
quelques caprices d’artistes plutôt mal venus ; ce qu’on dit sur les
artistes et leur ego n’est jamais totalement faux, mais halte aux digressions
(…)), a su captiver mon attention, me faire réfléchir à une somme de choses qui
ne sont point étrangères à ma condition, à mon passé, à ce que je rejette, dans
cette société, cette biennale, malgré tout, n’a pas captivé ma curiosité dans
le sens où ce que j’attends de l’art n’est pas un constat, mais une vision, une
esthétique, et, puisque je suis un peu cérébral à mes heures perdues, des
concepts.
L’art doit m’émouvoir ou me
questionner, pour me séduire.
Une seule œuvre, dans ce
capharnaüm cafardeux, m’a séduit, laquelle repose évidemment sur un concept,
laquelle est ludique, à l’image de la huitième biennale (ayant pour thème l'expérience de la durée), qui, elle, m’avait pas
manqué de m’enchanter : l’œuvre de Dora Garcia, une simple table basse blanche
d’un genre commun, que l’on trouve à loisir dans les grands magasins suédois,
une table sur laquelle trônent, alignés, de petits livres noirs, bardés d’une
grande inscription blanche qui lance une invitation des plus curieuses, aux
parfums acidulés de violence :
Steal this book (Vole ce livre.)
Voici qui attise, donc, la
curiosité ; j’hésite donc à m’emparer d’un de ces livres : cela pourrait
éveiller la curiosité de l’étudiante juchée comme une perruche sur son
présentoir, laquelle pourrait me confondre, par cette invitation, avec un
voleur : elle ne peut point deviner, par ma simple mise, que le livre est pour
moi l’objet le plus sacré qui soit, le compagnon idéal qui, s’il n’a point les
attraits de la chair, devance, par ce qu’il est nourriture, bien des décérébrés.
Néanmoins, malgré cette appréhension, je commence à lire cet insolite objet et
son invention m’enchante : dès les premières lignes, on nous suggère de le
dérober, de devenir malhonnête, ce à quoi je ne puis me résoudre ; aussi
demandai-je à la jeune fille haut perchée si je pouvais prendre ce livre.
Elle acquiesça d’un air un
peu trop malicieux pour être honnête.
Quelques minutes plus loin,
alors que je tenais fermement mon exemplaire, une autre étudiante, du genre
sortie de sa campagne pour étudier les lettres modernes et future bobo en
puissance, se rua sur moi pour me conjurer de reposer ce livre, que je
feuilletais avec délectation, en marchant aux côtés de mes deux collègues : mes
vaines supplications ne firent rien. Cette vile créature me menaça d’appeler
sur le champ les gardiens. Bouh. Si encore il y avait une prison avec de jolis
matons en sus, des barreaux en métal froids et sexy, mais non… J’ai donc reposé
bien malgré moi ce satané bouquin.
Curieusement, à la fin de
la visite, quelque chose en moi me suggérait d’y retourner, pour en dérober un
exemplaire, c’est alors que je demandais à la guide si elle ne connaissait pas
un moyen détourné pour m’en procurer un, sans engager l’acte de vol, sans
commettre de délit autre qu’une ruse un peu grossière, mais parfaitement licite.
La réponse fut non. Retournez-y et pliez-vous au concept. Un concept… la
manifestation d’une liberté qui enferre celle d’autrui, pour qu’il le saisisse
tout à fait dans son entier.
Je rebroussais donc chemin,
retrouvant bien malgré moi l’exposition
avec l’une de mes collègues et je me suis surpris à demander, d’une façon un
peu trop précipitée, à la fille à l’entrée, chargée de vérifier nos billets
(manifestation de mon inconscient rejetant l’idée farfelue que je puisse voler)
: « Où sont les livres qu’on peut voler ? ».
Ma collègue se mit à rire,
la fille à sourire béatement. Quant à moi je murmurai, plaçant contre mes
lèvres un de mes doigts : chuuuuuuut. Et peaufinai dans le même temps
ma stratégie :
Ne souhaitant pas voler le
livre de mes propres moyens, je m’entêtais à convertir ma collègue en voleuse,
ou du moins, faire d’elle ma Complice.
Je lui priais donc de faire
diversion, ce qui ne fut pas nécessaire : un groupe suivait une autre visite
guidée, parmi lequel nous nous mélangeâmes sans trop de mal, afin de dérober,
chacun de notre côté, un exemplaire de cette diablerie de papier, or,
l’étudiante perruche, toujours juchée sur sa haute chaise, nous avait vu venir
de loin, elle m’avait reconnu ainsi que ma collègue, qui, avec son immense
gilet rouge et ses bottes ocre jaune, détonnait dans le paysage. Perruche
demanda à ma collègue de restituer l’ouvrage, tandis que j’en planquais un, de
mon côté, que je glissais en toute hâte dans des fascicules lacérés du X de cette dixième
édition.
« Vous aussi, là bas, le
grand avec la veste, vous reposez le livre ! »
Je maugréai d’un air
débonnaire que ce n’était pas juste puis me retirai avec ma complice, décidé à
ne pas en rester là, n’acceptant pas d’essuyer une aussi cuisante défaite.
Aussi commençai-je à surveiller les actes de cet oiseau estudiantin aux allures
de buses, à la façon d’une série b. Or, à chaque fois que ma tête dépassait du
coin de mur, celle-ci regardait en ma direction et me voyait disparaître
aussitôt.
Nous essayâmes alors de
l’encercler mais il faut croire que je ne suis pas rompu à l’art de
l’espionnage. Capitulant je proposais à ma collègue de lire le livre dans son
intégralité afin de me le procurer, la possession n’étant pas, chez moi, nécessairement
matérielle. Elle a probablement pensé que j’étais fou, et puis n'avions -nous pas convenu d'aller au restaurant ?Il fallait donc renoncer à cette énième tentative d’appropriation.
L’histoire aurait pu
s’arrêter là, mais non, un miracle se produisit : personne d’autre ne menaçant
son trésor de papier, la gardienne s’est levée et, malchance de poisseux, se
dirigea vers nous. Je lui lançai, d’une voix enjouée :
« C’est pour quand la pause
pipi ?
- Y’en a pas, répondit-elle,
amusée. »
Peut-on réellement tout
avoir, quand on se sert de sa volonté ? Il faut croire que oui, car elle nous
proposa de voler le livre : personne ne surveille, confia-t-elle enfin,
allez-y. Ma collègue, sans plus attendre, complice idéal en crime à la ville
comme au boulot, se rua sur le livre, qu’elle planqua aussitôt dans son sac à
main et nous filèrent, amusés tels des enfants mais, contrairement à ma
collègue, je ressentais comme une pointe d’angoisse, une légère incertitude :
« Tu crois qu’il y a des
caméras ? »
Un peu plus loin, dans un
coin sombre et désert, pour être certain que son sac ne soit pas fouillé, je
lui soumettais une proposition quelque peu farfelue :
« Je peux mettre le livre
dans mon slip, personne le trouvera au moins ! »
L’angoisse était là, palpable, d’autant plus tangible, et saisissante, quand il fallut repasser
devant la gardienne informée de mon dessein, à l’entrée. J’ai vu la sortie,
cependant, à quelques mètres de l’entrée, mais je n’ai pas voulu me dérober
ainsi, et, curieusement, au risque de perdre le livre, j’ai préféré braver le
danger ; rien n’y fit : nous passâmes d’un air entendu, et la sphinge gavée de
MTV, elle, était visiblement amusée de mon forfait.
Ce livre trône désormais
sur une autre table basse blanche et synonyme, acquise, je confesse ce manque
de goût, dans un grand magasin suédois, où, parmi d’autres breloques et
quelques ready-mades improvisés, il n’apparaît plus avec autant d’évidence, de
provocation. Je me demande désormais si, maintenant que je possède ce livre, et
qu’il est désacralisé de par sa nature seconde, je vais en son entier le
parcourir, que dis-je, le lire, pour me l’approprier d’une façon qui soit plus
rationnelle, et attendue. Une question qui, sans doute, n’appelle pas de
réponse.
[Challenge : toi
aussi, lecteur, empresse-toi de dérober ce livre, raconte comment, et prends-toi en photo
avec.
Autres aveux
situationnisme
System of a Down avait aussi un album CD titré "Steal this album", histoire de nous mettre à l'épreuve de l'interdit sans doute.
Bah, on peut tout voler ; rien ne dit que personne ne tentera de t'en empêcher.
Bonne fin de semaine.
Salut Nicolas
J'ai bien aimé ce réçit parce que j'ai tout compris, ce qui n'est pas toujours le cas quand tu te complais dans le sybillin ou l'abscons.En tout cas lorsque ça l'est pour moi.
Mais ce que je voulais te dire c'est mon émotion à la nouvelle de la mort de ta mère. Je ne peux rien faire d'autre pour toi que te dire que je pense à toi.
Mathys
Je pense avoir passé plus d'une bonne heure à tenter de voler ce satané livre aujourd'hui.
Rien n'y fit.
Je suis tout de même parvenu à l'empoigner et à parcourir une bonne dizaine de mètres avant que la gardienne me rejoigne au pas de course, avec sa voix de vigile agressif.
Nous avons tout essayé, Lilian menaçant de se suicider par le balcon pour qu'elle cesse de fixer la table basse, nous avons même pensé à la poulie qui descend du plafond, voire à un système de canne à pêche géante, en vain.
Moment volé
Choule
Je n'avais pas entendu parler de cet album, voilà qui est intéressant. Enfin, le vol et l'impact de ce geste est, socialement parlant, marqué et contesté, interdit, mais, à un niveau personnel, le concept est plus ou moins du vent, en fonction de l'éthique personnelle à chacun.
Mathys
C'est parce que ce récit n'a rien d'intime, comme le reste du blog/journal, qu'il ne s'y intègre pas, qu'il ne parle pas de moi : aucune contradiction, aucune querelle, aucun secret sous-jacent.
Je te remercie, pour ta pensée.
Bises
Jessica Lisse
Voilà qui est dommage ; peut-être un peu plus de chance avec un autre gardien. Ou en appâtant ces sphinges miteuses avec de l'alcool (les étudiants, généralement, ça picole sec).
Ou alors, quelque chose d'inédit et de réalisable (l'idée de la canne à pèche est géniale mais techniquement, impossible, trop fictionnelle.)
Un garçon avec qui j'ai discuté vendredi dernier m'a dit en avoir volé 4, suite à un stratagème curieux (qui a séduit sa sphinge : en faire des pyramides). Vraiment tordu.
Tu peux trouver un moyen de remplacer le livre par un faux, avec une couverture similaire que tu aurais crée (ça doit être réalisable vu sa simplicité). Je crois que c'est ce que je ferais si je n'avais pas réussi à en dérober un.
^^
Passer aux aveux
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