11 octobre 2011
Le Vol et l’Envol : une Cosmogonie sous Cellophane.
Il est temps de laisser Querelle au bord de ce chemin d’infini, à la lisière du temps, comme il est temps de dire adieu à l’amour lorsqu’il s’éteint, à la mère réduite en cendres sur les ruines de Carthage, au reflet exquis d’une beauté qui n’existe qu’en rêve : par l’ouverture exquise de la porte, un clair obscur saisissant, je vois sa silhouette fantasmée, échancrée dans l’ombre de sa chambre, que l’aube caresse avec la puissance lascive d’un amant. Je l’envisage par la chair comme un possible amant et ris de cette démence sucrée comme un bonbon, enivrante comme une liqueur : il se réveille et disparaît dans l’effervescence névralgique du quotidien.
Petit garçon fantasque, jeune homme par trop lucide, poupée sulfureuse aux mythes dégoûtants, masque impudique aux péripéties déroutantes, latin du nord, vieillard impromptu, adorable maniaque aux silences profonds, sociopathe notoire au verbe haut, jubilatoire, incantatoire, inverti en jachère, innocente statue de cuir, mannequin de velours manipulateur et sournois, philosophe sous vide, rock star impuissante, je te conchie, comme d’autres chient une copieuse logorrhée de cons, une mythologie personnelle qui se déroule comme les mille feuilles d’un papier hygiénique. C’est en te rejetant ainsi que je parviens à t’aimer, pour un jour, pour toujours - et ressentir un peu de cette pulsation régulière : ton pouls sur mon corps, une douce nausée, un refrain d’été, le baiser langoureux des hivers les plus purs. Le métronome.
Je l’ai vu pour la dernière fois, qui patientait sous de légères gouttes de pluie face à l’imposante et prétentieuse centrale que d’aucuns, dévots d’un monde parallèle saturé de pulsions électroniques, appellent le Berghain : percuté en plein cœur par la pulsation frénétique d’une basse démente, suspendu comme un ange déchu à une balançoire de métal, lancée folle par des inconnus aux ailes sans désir, évincé dans un labyrinthe miniature envahi de faunes déments, il se serait à jamais perdu dans cette nuit apocalyptique, amputé de ses songes les plus opalescents.
D’autres prétendent que Querelle aurait été subjugué par 7 créatures médiévales dans une ville de trois lettres, où l’attendait, avec une patience d’ange, un calvaire prodigieux : des associations ma foi fort malheureuses et des promesses éventées d’infini. Depuis, à l’imagine du mat qui ouvre le tarot de Marseille, il erre sur les routes de sa destinée. Parfois, il s’arrête pour écouter le chant des oiseaux, avec, au visage, un sourire béat qui invite le rêve sur son visage glacé. Il serait bercé par la nostalgie, et cependant toujours dans l’attente d’un départ imminent.
Il semblerait qu’il fut ébranlé par la découverte monstrueuse d’un étrange secret de famille, révélé il y a 2 ans lors du décès de sa mère, un secret inscrit à l’encre impure sur l’ondée du livret de famille : le jeune homme n’aurait été reconnu que 15 jours après sa naissance. Il prétendait qu’il s’en fiche : il serait toujours possible d’écrire une Bible sans l’existence certifiée d’un Dieu ; il est toujours des manques à l’Origine, des lacunes à l’Histoire ; le renoncement, précise-t-il avec aplomb, n’est pas que dignité, c’est reconnaître un Tout.
Querelle aurait porté lundi dernier un toast fantôme avec Lydia Lunch, sur une péniche obscure, rouge comme le désir, dans un monde qu’aurait inventé Lynch. Un épisode sonore qui conjure la rétine.
D’autres affirment avec une assurance des plus fortuite qu’il a disparu non loin d’une église abandonnée après avoir quitté un bar rose et baroque, dans une rue déviante, assurément, un samedi soir labyrinthique : un parfum de Calvaire évident.
Il aurait même quitté son travail en inventant d’étranges péripéties, pour devenir bohémien, vivre de l’eau fraîche des robinets et d’un amour fantôme. Aucun dossier ne confirme ces dires. Les mauvaises langues les moins affûtées déclarent que c’est parce qu’il ne s’est pas inscrit au pôle emploi, cette industrie du vide financé par un pays absurde qui saigne son peuple aveugle à coup de dîmes absconses.
Dans un passé presque lointain, une femme a rêvé que son fils, alors adolescent complexé, enfermé dans un monde de pixels et de livres, deviendrait un homme suite à une agression violente exercé par des bourreaux basanés et, si cette agression a bien eu lieu dans le monde physique, ce n’est pas elle, qui l’a révélé au monde, mais la disparition fulgurante de cette femme : le plus magistral des coups de poings, la plus vive et profonde des morsures, la plaie béante qui ne cicatrise pas et s’improvise tonneau des danaïdes. Serait-ce là une légende urbaine ? J’en doute fort.
Dans un carnaval écoeurant, une profane procession, sous les rires convulsifs de vétérans vaporeux et d’abjects cotillons, cet homme révélé, sous une identité factice, aurait été cerné par des lesbiennes dominatrices, détentrices de cravaches aussi anodines que des allumettes, puis harcelé par des sodomites inquisiteurs soucieux du respect des traditions écossaises. Quelle affabulation ! Et pourtant.
Il paraîtrait - comme j’aime à croire cette version - qu’il a rencontré l’amour dans Kreutzberg. Ce fut sa dernière nuit : une chaussure de Barbie, taille 45, pendue à l’inexorable chaîne de métal oxydée, lui lança comme un sortilège : un jeune homme peroxydé apparut tardivement au détour d’un refrain au verbe brisé et le séduisit à jamais. Puis, il l’entraîna au plus profond de la nuit, dans une sphère disco, pour l’en tenir captif à jamais. Querelle se serait perdu à jamais dans un rire sonore.
Vous savez quoi ? Un steward d’une dignité absolue, lequel se pique d’avoir porté un toast à sa santé, aurait retrouvé une note manuscrite à la place même où il était assis, dans un vol entre Zurich et Lyon, dans la splendeur équivoque de l’été. Or, il est certain qu’il ne s’est jamais présenté avant embarquement, à l’aéroport de Tengel. Cette note, quasiment indéchiffrable, stipulait ceci - ou tout autre chose :
« Le deuil et les épreuves qui lui sont dédiées, ce mélange de drames intenses et de souvenirs assassins, ce manque intense et sans cesse relancé qu’il ne semble plus possible de pouvoir combler, est émergence. Son puissant pouvoir nous donne au monde avec la consistance même qui nous revient de droit, nous appartient comme la chose la plus légitime au monde. C’est ce pouvoir qui, par des miracles détournés, nous permet de sortir à jamais de cette boîte de Pandore immense qu’est la vie, afin de nous faire - enfin - Apparaître. »
FIN
Querelle(S) 2007 - 2011
Repose en paix
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Nicolas Raviere.
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