QUERELLE + querelles = Querelle(S)

Au singulier comme au pluriel, Querelle, c'est le journal intime, mais non confidentiel, de Nicolas Raviere, où il est question de toute autre chose, parfois, que de simples querelles.

16 septembre 2008

Une Femme

La Dernière Querelle : XVII

Elle aime passer ses journées devant sa télévision, à l’ombre d’une retraite tardive ; elle qui, de sa vie, fut étreinte par la mort, une valse à quatre temps, aux menaces cruelles. De sa génitrice, elle a connu les pires affronts, jusqu’à l’abandon, le refus au soin, l’humiliation. La mort est là qui la guette, encore ; condamnée par les médecins, elle a survécu malgré les pronostics, après avoir laissé cette tumeur grossir en elle pendant deux années.

Je crois qu’elle a tout connu, les pires situations, la rue, le froid, la furie, la malice de certains hommes, à l’ombre de ce Dieu, en qui elle croit, lui affligeant le fardeau d’une santé pitoyable, depuis l’enfance. Elle a su malgré tout donner la vie six fois mais, ironie du sort, n’a élevé que trois de ses enfants, seule, deux filles et un garçon, en faisant des ménages. Ce garçon, c’est moi. Nous ne savions pas, enfants, que nous avions deux sœurs et un frère, une famille parallèle, dispersée, aux quatre coins de la France. Ne n’avions pas eu vent de cette sporulation malsaine de secret de famille venimeux.  

Ceci n’est pas un début de roman, ni même le synopsis du prochain feuilleton de l’été, puisque l’automne arrive : je la sens, tout contre ma peau. On pourrait croire, également, que j’aime m’adonner aux méandres sirupeux du mélodrame, mais ce n’est point mon genre, le mélodrame. Toutes ces histoires sont pures, sont vraies ; la réalité, cependant, est bien plus cruelle.

Bribes :
Quand j’étais tout petit, j’ai vécu une semaine ou deux chez une amie de ma mère, pendant que celle-ci se faisait opérer des jambes, il me semble.
Je ne me souviens guère avoir été ému par cette possibilité qu’il arrive quelque chose à cette femme, ma généitrice que mes camarades qualifiaient de monstres, de sorcières ; voire de pute, puisque mère célibataire. Pour moi, elle était invincible, increvable.

Il me souvient une fois, il y a fort longtemps, d’une après-midi. Portant une casquette, je faisais le malin, enfant difficile, je l’ai insulté, d’un mot extrêmement laid que j’ai appris à l’école primaire : « salope. » Je pensais qu’elle ne me rattraperait jamais, cette petite femme bossue, avec mes longues jambes, mais elle s’est saisie de moi et m’a foutu une sacrée rouste ! J’ai pleuré des rivières. Elle m’a humilié.

A l’âge de 17 ans, alors que je revenais d’un séjour en Normandie, chez ma tante B, j’ai rencontré, non loin de la gare, sur le pont, pliant sous le poids de mes bagages, une femme du quartier qui m’a appris que ma mère était à l’hôpital.
J’étais paniqué, mais pas un seul instant je n’ai pensé que j’allais la perdre. J’étais en revanche content de ne pas avoir à porter ses valises trop lourdes, profitant de la voiture de ces gens que je ne connaissais pas vraiment. Comme j’ai honte, à présent !

Ce n’est que lorsque je l’ai serré dans mes bras, squelettique, sans force, terrassée par la chimiothérapie, une fois guérie, que j’ai pleuré pour toutes ces années, que j’ai enfin compris. En l’espace de quelques secondes, et pour quelques années, j’ai regretté tout ce que je lui ai fait, à elle, mon bouc émissaire ; enfant terrible, adolescent mal dans ma peau, trop étriqué, je ne lui exprimais de l’amour que par certaines formes de violences, en intraveineuse.

Maintenant, je peux lui sourire ; je ne lui dit pas que je l’aime, pas plus qu’elle ne me le dit : nous le savons, les mots sont inutiles. Je me suis habitué à sa voix nouvelle, que lui impose son traitement pour la Thyroïde, aux métamorphoses constantes, d’une année sur l’autre, de son corps ; elle est à la fois unique et multiple. Je serai sans doute perdu, si elle disparaissait, lors même que je vis très bien sans elle, au loin, ne la voyant qu’une fois l’an, téléphonant si peu.

Elle aime passer ses journées devant sa télévision, à l’ombre d’une retraite tardive et moi, qui ne regarde jamais la télévision, je me plie à son rite, sans agacement ; je suis avec elle. Je regarde ce qu’elle regarde ; je ne désire rien apprendre, de ce qu’elle sait, de son passé ; quelques questions, au compte goutte, émaille mon discours. Mais, parfois, quand l’envie m’en prend, je l’asticote, je l’embête, je la fais tourner en bourrique. Je retourne, tout simplement, en enfance. C’est sans doute le seul moyen de réparer.

 

 


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14 septembre 2008

Quand le coming-out n'était pas à la mode

La Dernière Querelle : XVI

C’est sans doute mieux ainsi. Le monde est mal fait parfois : j’aurais préféré, par exemple, que ma sœur me renie parce que je suis homosexuel, qu’elle n’accepte pas cet état de fait, que cette décision de m’ignorer vienne d’elle et non de moi, pour des prétextes encore plus puérils. Cela aurait vraisemblablement satisfait mon désir parfois incohérent de me faire martyre, un désir qui m’horripile terriblement, quand il ne fait pas mes délices. Cela aurait motivé, à l’époque, mon goût forcené pour le tragique ; que mon idéal, une fois atteint, aurait fracassé, comme d’un coup de glaive, séparant ma vie en deux. Il n’en fut rien, évidemment. Fantaisie d’adolescent post-mortem.

J’ai de la chance vraiment… la chance et la malchance d’être tombé dans une famille très… « tolérante » (ah… si les mots avait une odeur…). Maintenant que certains sont morts (oh la belle bleue au fin fond du cimetière !), une famille absolument ouverte et moderne, donc, où je peux être accepté pour ce que je suis, et, surtout, ce que je ne suis pas, une famille dont je n’accepte pas les règles et moins encore les protagonistes, exception mise à part, car il en faut, selon l’adage, pour confirmer la règle, des exceptions.

A l’époque, le coming-out n’était même pas à la mode.
Le placard n’était pas toujours confortable mais je ne ressentais pas le besoin d’afficher ce qui n’est ni un choix, ni une préférence. Ma mère, de toute façon, elle savait que j’étais homosexuel avant que je ne le sache moi-même et donc bien avant que je le lui dise, qu’un connard me trahisse par un coup de téléphone. Je lui ai donc avoué ce qu’il en était, sans même réfléchir, après cette sinistre agression que j’ai subie, pure soirée estudiantine (que je raconte, dissèque, enterre, dans mon troisième roman EX Nihilo) : aurais-je un jour osé cette révélation qui ne me semblait pas nécessaire au bon déroulement de ma vie ? Ma mère  m'aurait-elle fait part de ses soupçons, ou mieux : de sa certitude ? Jamais je ne le s
aurais.

Auparavant, sœur numéro 3 avait été ma seule confidente, au lycée. Je lui ai avoué, dans ma chambre, juché sur mon lit, les mains moites tout de même - il me fallait verbaliser - que je regardais aussi les garçons. J’avais menti, en réalité, c’était un garçon, un seul que je regardais. Ce n’est pas un mystère. Je crois qu’au fond de moi, j’aurai aimé que cette confidence crée un drame. Ironie du sort : c’est bien la seule chose que ce perroquet blond garda pour elle.

Deux ans plus tard, alors que j’étais étudiant, que ma vie avait véritablement changée, sœur numéro 4 était mon accompagnatrice dans ce bar gay miteux, en notre ville, quand je revenais, les week-ends : elle essaya même de m’arranger un coup avec un beau flic. « Tiens la main de mon frère », lui avait-elle ordonné, sur un ton de plaisanterie ; il voulait bien la tenir, ma main et j’ai dit non, alors que j’en avais envie, qu’il la tienne, ma putain de main. Non, il ne pouvait pas tenir ma main, vraiment, je m’y refusais : et puis quoi encore, c’était impossible ! Alors l’autre, un mec du lycée qui n’a jamais pu m’encadrer - et réciproquement - est arrivé avec sa jolie verrue sur la joue, et c’est à lui qu’il a tenu la main, pendant quelques années, et moi dans tout cela, j’ai passé le reste du week-end dans le noir, à écouter des chansons tristes et me dire que ma vie amoureuse serait à jamais pathétique. Puis-je dire que j’étais alors visionnaire, en ces jours nuisibles ? N’ai-je pas été tour à tour bourreau(x) et victime(s) et ne le suis-je pas toujours un peu, malgré moi ?

Tout cela vient d’être enfin régurgité, par l’écriture, et ce n’est pas très bon, ce petit goût de vomi, là, dans la gorge, qui palpite, qui ne demande pas son reste. Irons-nous jusqu’à la bile ? Est-ce véritablement nécessaire ? Je sais très bien que cette confession peut aller bien au-delà : une tel épanchement ne s’arrête véritablement qu’une fois les fondations rasées et moi, je ne tiens pas à ce que mon toit s’écroule. Je préfère en polir une à une les tuiles, pour qu’elles renvoient au mieux les rayons du soleil. Je ne vous ai pas dit : ma maison fonctionne à l’énergie solaire ! Vraiment. Fin de la métaphore. J’avoue ne pas souhaiter savoir ce qui peut sortir d’un tel épanchement, alors, au lieu de m’évertuer à m’enliser dans un perpétuel hors sujet, je vais poursuivre mon récit, ce récit que j’ai entrepris de façonner depuis mon retour, récit qui ne me plait pas du tout, mais que je dois consigner tout de même, pour conjurer cette impuissance à terminer ce que je commence. Martyre, il est temps, maintenant, de parler de sœur numéro 4, la plus jeune, et de la génitrice. Importante, la génitrice.


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27 juillet 2008

Chaque Jeudi III

13 : 13 : 13
L’heure d’aller au lycée, chaque jeudi et, sur le chemin, de m’inventer une maladie, pour éviter la classe germanique

13 : 13 : 13
Je regarde ma montre et je le vois arriver, comme chaque jeudi, me prendre par la main, et m’emmener ; le couloir de l’hôtel sent bon le printemps. Cette fois-ci, il ne porte pas son alliance.

13 : 13 : 13
Je m’assieds dans l’herbe avec une salade, un pain aux olives que je dévore, chaque jeudi, me récitant en moi-même la quatrième partie du Christ aux Oliviers, chaque fois qu’un fonctionnaire passe non loin de moi.

13 : 13 : 13
L’heure d’aller au lycée : chaque jeudi, j’emporte avec moi quelques feuilles volantes, nourrissant l’espoir que le professeur d’Arts Plastiques, femme que j'ai toujours beaucoup appréciée, nous laisse, livrés à nous-mêmes, en proie à nos désirs de créer. Alors, je sortirais ces feuilles, profitant de son absence, afin d’écrire quelques poèmes.

13 : 13 : 13
Le moment vient de poser une question, rien qu’une seule, aux tarots, dont les symboles, la cosmogonie qu’ils peuvent façonner, par les histoires qu’ils racontent, n’ont de cesse d’interroger mon imaginaire. Chaque jeudi, je procède à un tirage en croix, puis, cela fait, je m’empare du grand jeu de Mlle Lenormand, pour en sortir la carte qui représente Cynocéphale, que je craignais tant, étant enfant. Puis, cette carte, je la regarde longuement.

13 : 13 : 13
Un homme curieux attend au coin de la rue, chaque jeudi, observant les gens avec une minutie chirurgicale, une curiosité de berger, la constance d’une concierge ou d’un confesseur ; je le vois de l’abri bus, qui lorgne en toutes directions, ce qui m’angoisse au point de ne plus pouvoir m’extraire de cette vision. Je me suis surpris, un jour, à souhaiter qu’il disparaisse, parce que sa présence me gênait. La semaine qui suivit, il n’était plus là.

13 : 13 : 13
C’était une nuit brodée de cauchemars, sommeil difficile ; parce que, chaque jeudi, la classe germanique, que j’appréhendais tant, se tenait l’après-midi. J’imaginais déjà la torture à venir, les perpétuelles questions, en chinois, sporadiques, l’agacement du professeur devant ma nullité, malgré ma longue et inutile pratique de cette langue laide et abstruse. Cette nuit-là, elle m’étrangla avec une force de démon. J’ai senti ses ongles cornus de sorcière s’enfoncer jusque dans ma chair, avec la promptitude des vampires, aux dents fraîchement aiguisées. Je me suis réveillé, apercevant que l’heure sur mon radio-réveil était inversée : 13 heures 13, au lieu de 1 heure 13. Mais c’était peut-être un rêve, ça aussi.


Résolution du problème :

Une seule de ces sept propositions est juste.
Cinq d’entre elles sont erronées, selon une perspective bijective.
Trois d’entre elles peuvent, segmentées, former une proposition juste.

 


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18 juillet 2008

Les Folles Histoires de Lady Prizunic

Elle avait l’apparence négligée des punks, version prizunic, la langue vulgaire d’une créature alcoolisée, vieillissante, alanguie sur un vieux lit de lupanar. Il était rare, enfant, que je passe du temps seul avec elle, chez elle. Et pourtant c’est bien moi qui, du haut de mes huit ou neuf ans, soulevai, le jour de ses premières noces, la fine jarretière en dentelles sur son jambon oblong, bardé de cellulite, excité par cette gloire intense et expresse, privilège pour un enfant timide, devant l’assemblée chaleureuse, les applaudissements tonitruants.

Un jour, jeune adolescent, je fus seul un moment avec elle, qui buvait, déglutissait, langoureuse, une des ces innombrables bières, monuments qui attendaient par centaine dans son réfrigérateur immense, excitant probablement la curiosité anémiée de sa progéniture, quatre enfants toujours affamés. Invraisemblable, elle portait un jean, une chemisette déchirée, blanchâtre, de laquelle dépassaient les lanières amples et vulgaires de son soutien-gorge.

Il me souvient, ce jour-là, qu’elle riait niaisement, comme à son habitude, puis, plus sérieusement, elle me raconta, de but en blanc, comme on parle de la pluie et du beau temps, je ne sais pas vraiment pourquoi, un conte pour jeune adolescent, un conte pour enfants hypertrophiés, une petite histoire du temps jadis, des années 70, laquelle se produisit trois années avant ma naissance : l’histoire d’une femme qui, après avoir coïté avec son chien de compagnie, accoucha d’une portée d’enfants mi-humains, mi-canins.

Voyant que je ne cautionnais pas son conte, elle m’assura que cette histoire avait défrayé la chronique et qu’elle avait vu, elle, de ses propres yeux, dans la presse - parce que, insistait-elle, ce fait extraordinaire avait fait la une des journaux - les enfants chiens. Ce qui aurait pu me fasciner, sans doute, quelques années plus tôt.

Aujourd’hui, je ne la vois plus ; cela, depuis 1996, cette chère tantine, la demi-sœur de ma mère, cette fabulatrice aux milles tentatives d’existence. Et même, je ne souhaite pas vraiment la revoir un jour : les accointances que supposent les liens du sang ne sont, à mes yeux, qu’une vaste fumisterie, ce qu’elle prouve par sa seule existence.

Confession : je ne l’ai jamais porté dans mon coeur mais, enfant, elle me fascinait. J’avoue que j’aurai aimé, avec du recul, qu’elle me conte des histoires, ce genre d’histoires et des plus curieuses, des plus insolites que celle-ci, avant que je ne sombre dans le sommeil : aurait-elle pu, avec ses sornettes avariées, développer autrement mon imaginaire, moi qui écrit depuis plus de vingt ans ? Aurait-elle pu, l’invraisemblable femme, me faire avaler d’autres couleuvres et, surtout, me faire croire aux miracles, à l’existence même de celui qu’on appelle Dieu ?

 


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29 juin 2008

Chaque Jeudi II

 
Lorsque j’étais en faculté, avec une amie, nous avions monté une sorte de club de lecture à deux : tous les jeudis, nous nous réunissions afin de parler d’un roman qu’on avait lu, voire dévoré, la semaine précédente - cette discussion sinueuse, digressive, passionnante, durait des heures. C’était en général des classiques, littérature française, ce genre de livre soporifique qu’on moleste négligemment de préjugés, sans même les avoir entrouvert, mais qu’il nous fallait connaître, inévitablement, pour nourrir notre culture personnelle, plus que notre cursus. Ces classiques, nous leur donnions souvent des interprétations farfelues. Il est facile de faire parler un auteur, cela, par ses propres mots. Sur mon initiative, un jour, nous avons dérogé à la règle pour côtoyer certaines « curiosités ». Ces curiosités, peu à peu, ont singulièrement changées les goûts de mon amie en matière de lecture(s), à tel point qu’elle a renié ses lectures fétiches ad vitam. Véhémente, elle menaça même de déchirer certains livres, les livres qu’elle aimait tant, Amélie Nothomb, pour n’en citer qu’une, de ces femmes d’affaires du stylo, Amélie, la sportive du vide. Elle s’était mise à la haïr, une fois nos curiosités digérées. Et puis, elle a disparu. Non pas Amélie, femme d’une persistance quasi démoniaque, mais mon amie, sans même me dire pourquoi : fini notre pseudo club de lecture, nos réunions de mots autour d’un livre, d’une table, à boire thés et cafés, exit nos palabres intellectuels, niaiseries de concours ; elle a disparu, complètement, s’est évaporée dans la nature. Le pouvoir des livres est sidérant, pour qui apprend à lire avec son âme.

 

 

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