12 septembre 2009
Meet Jason
C’est au bord
du lac, une nuit de pleine lune, un paysage décidément charmant, ceint d’une
brume à faire pâlir des nappes sulfureuses de nicotine et j’avançais, pantalon
et gilet en cuir, jusqu’à cette mystérieuse forêt, aux feuillages crénelés
comme des lames de couteau, pour m’enfoncer dans cette humidité sonore. Pas à
pas je la pénétrais et caressais d’un doigt distrait l’écorce des arbres : se
dessinaient quelques visages d’antan, magnifiés par les strates sinueuses et
puissantes de ces rides végétales. I met Jason in here. Jason with an
axe and gloves.
Il a formulé le
souhait que je me déshabille que je le
suive aussitôt dans ce dédale de fougères de plus en plus luxuriant. Aux
arbres, pantins désarticulés surgissant du satin de la nuit, pendaient comme
des guirlandes des daguerréotypes d’hommes et de femmes, d’enfants. Pick up
one of these said Jason. Il fit naître l’homme de mon choix, présent en
face de moi, de chair et de sang, et m’en remercia d’un hochement de tête à
peine perceptible.
Que faire d’un
homme nu et muet qui nous lorgne, sous l’œil torve et délicieusement complice
de Jason, qui nous invite, par son silence de plus en plus pesant, à se saisir
de cette hache d’acier, laquelle pend, immobile, le long de sa cuisse puissante
? S’avancer vers lui, simplement, jusqu’à le toucher presque, de l’œil, du
doigt, de la bouche, du sexe. A moins que Jason n’attende cet instant pour
officier enfin. Erreur fatale : ce très bel homme né d’une photographie n’était
autre qu’un humanoïde prunier : de minuscules grains de beauté bien peu
innocents pendouillaient, testicules sultanines, sur sa saillante musculature.
Jason riait de mon affreuse découverte et me laissa partir. Mon
châtiment : je retrouvais le cuir dont je m’étais dévêtu, souillé de
larmes blanches qu’il me fallait lécher.
08 juin 2009
L'Ange Creux
J’ai rêvé, cette nuit, que je devisais avec Marlène Dietrich
autour d’un Thé au jasmin, dans un camp gitan. Nous étions seuls. De son cigare
échevelé s’échappaient des veloutes d’encens, lesquelles traçaient dans l’air
des paroles énigmatiques, poèmes graciles aux promesses d’ailleurs, et des
silhouettes de fées, qui s’allongeaient jusqu’à lécher la surface laiteuse et
ronde de la lune. Elle me dit, de sa voix si suave : vous n’êtes pas encore né,
vous ne voyez pas avec le cœur. Vous pensez trop, jeune homme et la pensée
n’est rien. La lune ne pense pas, elle, (elle la désigna d’un geste lancinant)
et c’est pour cela qu’elle existe.
Elle s’empara
délicatement de ma main, comme pour me dire la bonne aventure, le regard vif, concentré
sur les sillons, puis soupira, et soupira encore, jusqu’à s’esclaffer, d’une
voix gutturale : c’est d’un ennui !
Elle qui ne
ressemblait plus, dans ce décor onirique et burlesque, qu’à une parodie
d’elle-même, une caricature modelée avec tendresse par un travesti singeur,
maquillé par une guenon, à l’aide d’une truelle effroyable - ou d’un bâton de
sourcier - fut saisi d’une convulsion étrange, si violente qu’elle imprima sur
son visage et blanc et empourpré un rictus qui me fit frémir d’angoisse, cela même
après le réveil.
Ce n’était
point le vent frais, qui caressait mon épaule, ma nuque, ni même le visage
simiesque de la pleine lune, captivant les enfants et les fous, qui provoquèrent
chez moi ce frisson intense et glacé, alors qu’une à une, dans l’obscurité moirée
de la nuit, s’allumaient les caravanes. Elle reprit la parole d’une voix terreuse, déformée, aux frontières de
l’humain, sous les traits d’une autre, Sadako blonde aux yeux blancs,
ensanglantés, telle un Œdipe enfin conscient de l’horrible vérité, une Claire
Fisher transfigurée, pour m’interroger avec cette esquisse d’énigme dont je
cherche depuis le sens, qui m’est inavoué :
Savez-vous,
Nicolas, que les anges sont creux ?
27 mai 2009
Trip de Trept
Nous sommes
allés au fin fond de l’Isère, pour nous baigner dans un lac inaccessible à ceux
qui ne campent pas : le lac de Trept. Emilie les Bons Tuyaux ! Nous avons
déboursé pour un autre lac, plus miteux, floconneux de pollens, non loin d’un
restaurant anecdotique, sur la plage duquel nous avons mangé un pique-nique,
que nous dûmes partager avec une armada sporadique de scolopendres. Et quelques
mouches dantesques et affamées. L’Isère, c’est la misère.
Barboter entre
amis dans les eaux fangeuses d’un lac en l’Isère, rire des farces et des
semblants de guérillas, contempler deux beaux éphèbes ignorant leurs fades
dulcinées pour se lancer un ballon à l’infini, se faire cramer la peau jusqu’à
devenir écrevisse, malgré l’absence consternante de soleil, et sentir, la nuit
venue, nu dans un courant d’air, le vent fouetter mes épaules et ma nuque :
comme je me sens vivant !
Pourtant, je
fais des rêves terribles, la nuit venue, des rêves terribles, chaque nuit. Ce
sont, à dire vrai, des cauchemars : ma mère n’a de cesse d’y mourir, dévorée
par cette succube fruitée qui lui dévore les entrailles. Mes sœurs, plus
charmantes que jamais, s’emparent de tout ce qui lui appartient, afin que je ne
puisse, moi le frère indigne et exilé, conserver des indices matériels de son
passage sur terre, que je ne puisse posséder poussière de ce qui lui
appartenait si ce n’est son souvenir, ainsi que son alliance, qui ne quitte
plus ma main droite depuis quelques années ; elles brûlent, les insensées,
jusqu’aux toiles que je lui ai confié, celles qu’elle appréciait tant, puis,
nourrissant leur noire vengeance sur ses années sombres de l’enfance,
venimeuses de l’adolescence, elles se sont arrangées, les garces, pour répandre
ses cendres à mon insu, dans un endroit tenu secret. Alors, désespéré d’avoir
tout perdu, je me noie dans le lac de Trept.
Je vis bien
tout le jour, à rire et m’occuper, pensées domptées, bonheur acquis, et chaque
nuit, cependant, insidieuse malédiction, me rappelle au drame, avec la
puissance d’une incantation. Comment éviter le sommeil ? Comment le rencontrer
sans qu’il ne nous rencontre, au détour d’images fastidieuses, qui révèlent les
peurs enfouies au plus profond de nous, parce que nous ne sommes rochers ?
Faut-il se fabriquer ses propres songes, avant que de sombrer, gavant notre
esprit versatile de mantras laborieux, programmant l’inconscient à dessein ?
Une nuit, j’ai
aperçu Chris Garneau au bord du lac, en queue de pie, non loin d’un piano, à
queue lui aussi, insolite et noir dans le décor désolé et se reflétant,
meringue d’ébène, dans les eaux claires du lac ; lui, visage blanc, se paraît
de silence, et attendait debout, impassible, que la mort arrive sous les traits
de l’Ankou, qu’une Nymphe délicieuse émerge des flots, qu’une soucoupe volante,
découpée dans une lumière cru et violente, s’échappe de la galaxie, et se pose
non loin de là, dans un tourbillon de poussière dorée, qu’en descendent des
êtres filiformes par milliers, pour écouter la romance d’un bébé.
Alors moi,
évidemment, hypnotisé par mon idée, j’approche de son piano, petit à petit,
contournant sa silhouette impassible, employant mille et une ruses végétales et
lorsque j’en suis, proche, si proche que je pourrais en toucher les touches d’ivoires, et
faire naître une improbable mélodie, suffisamment laide et dysharmonique pour
briser l’armature du rêve, je sors de la poche de ma veste un immense marteau. De cette
arme puissante, je brise une à une les dents sonores - Raviere’s Waterloo ;
ni une ni deux, je fracasse la tête du chanteur qui s’interpose entre moi et
son cafard alangui sur la plage déserte. Victorieux de cette joute onirique, je
m’empare d’un joyau aux allures de prune, ceint au plus profond des entrailles
du piano, joyau que je contemple longuement, et que j’avale ensuite, en une
seule fois, avant de rejoindre la réalité.
17 mai 2009
Ali Barbare et les Quarante Violeurs
Dans un autre
rêve, j’ai décidé, avant que de m’endormir enfin tout à fait, que ce serait moi
qui l’abattrais et comme à l’impossible nul n’est tenu, je l’abattais, et de
bien splendide manière, dans un songe tout aussi bon enfant, alors qu’il
venait, pauvre hère, à ma rencontre, avec sa quiche -toujours sans lardon -
pétri de bonnes, que dis-je, de délicates attentions : celles des gentils
garçons qui veulent séduire un homme pour trouver en lui mari fidèle et aimant.
Pure utopie !
Nous mangeâmes
ces victuailles préparées non sans conviction dans l’intimité culinaire que
nous nous improvisons, en prenant soin de ne point manquer goutte de ces images
léchées imposées par ce film un peu moins fantastique, mais toujours aussi
asiatique, qui se dévoilait devant nos yeux, tout aussi avides que nos bouches
; sa quiche sans lardon et ma salade grecque étant fort exquises.
C’est alors
qu’il se rapprocha de moi, un peu, et je perçus son souffle duveteux battre
froid sur ma nuque, son souffle court et puissant - et un petit soupçon d’ail,
que les narines n’apprécient pas tant que la bouche. Et ses paluches lourdes et
dramatiques de s’abattre sur moi, risibles papillons de nuit sur une lumière
blafarde ! Mais vous vous rendez compte ! N’est-il pas possible de regarder un film entre garçons sans qu’un désir
venu de Dieu sait où vienne foutre en l’air la procession diégétique ?
Je lui dis que
j’attendais tout cela, tout cela depuis si longtemps, depuis… hannnn voyons
voir, le début du film, et maintenant que cette conne mal coiffée et ribaude au
rabais est livrée à son inéluctable et lamentable destin… Mon petit capucin,
viens, je vais te bander les yeux - et nous allons nous livrer à d’autres
activités tout aussi peu lucratives !
L’homme à la
quiche se laissa faire et je lui bandais donc les yeux, puis le déshabillais,
le caressais tendrement comme pour l’anesthésier, pour l’abandonner, attaché
sur mon lit, sur le ventre, dans l’oubli total de son érection. Mais où vas-tu,
s’inquiétait-il ? Tu pars ? Reviens Nicolas, ne me laisse pas.
Mais non ma
quiche, tu sais fort bien que je vais revenir. Attends un peu. Sois patient. Ta
mère ne t’a pas appris que tout vient à qui sait attendre ?
Ainsi, j’ouvris
la porte de mon congélateur pour m’emparer d’un récipient hermétiquement clos,
glace et opale, lequel contenait un curieux mélange qui n’était pas sans
évoquer cette pepperonata que j’ai cuisinée lundi dernier mais dont les
poivrons rouges, vivaces, se tortillaient étrangement, comme sous l’effet d’un
éréthisme érotique. - Ca convulsait sévère dans le tupperware !
Apprenti
sadique devant l’éternel, j’ouvris la boite énigmatique au dessus de son dos et
très vite, une kyrielle de sangsues vinrent s’abattre sur ce paysage glabre,
claquant sa colonne dévertébrée, et s’enfoncèrent dans son derme, troué comme
un emmenthal en moins de temps qu’il n’en faut. Quant à ses cris, ils me firent
sourire, la pitié, qu’il implorait vivement, m’amusait tendrement, comme une
mère s’amuse des premières convulsions pédestres de son nourrisson ; il fut
cependant dommage que le rêve cessât avant la fin de ce tendre supplice, car il
se tordait de douleur, l’homme à la quiche, alors que j’étais bel et bien
réveillé, au service d’une journée nouvelle, avec un entrain certainement moins
fébrile que celui de la vieille.
Le contrôle des
rêves est une pure croisade.
15 mai 2009
La Caverne d'Ali Barbare
On avait prévu
de visionner ce film, ce film fantastique japonais, avec un plateau repas, chez
moi, un soir, depuis des lustres - en années fourmis. On avait prévu chacun de
faire la cuisine, et ce serait vraisemblablement un moment sympa - que pourtant
les hasards de la vie n’ont pas encore rendu possible, pas plus que ma bonne
volonté, quelque peu viciée par les temps qui courent.
Depuis
plusieurs nuits, j’imagine dans l’apocalypse aigre douce de mes rêves maudits,
moult dérapages à ce rendez-vous qui ne parvient pas à se matérialiser dans le
monde concret. Eminemment violent, le dérapage. Il vient donc, ce cher ami,
avec une quiche sans lardon et cette curieuse mallette qu’il pose dans un coin,
qui intrigue mon œil, n’ayant de cesse de la fixer au moindre temps mort, que
ma pudeur incertaine et bonhomme dissimule ouvertement à ma curiosité.
Le film terminé,
je me rends compte que l’intrigante mallette a disparu, comme par enchantement,
et qu’il tient, le charmant monsieur, dans son imposante main, une clé à
molette, dont il semble, malgré son air fort peu dégourdi, se servir à
merveille puisque, d’un coup éclatant et plus sûr encore que ses mots, il fait
voler mes lunettes puis ma tête, ainsi qu’un long filet de sang, sauce
Espelette. Ma tête, donc, il l’a maintient, par amour de la procédure, dans ses
mains comme un agrume, puis se contente de l’écraser contre le mur de mon
salon, comme un vulgaire insecte. Il ajoute quelques mots au silence des bombes
: tu te crois moins malin maintenant, tu te crois moins malin, hein ?
Je ne réponds
que par l’écoulement dispendieux d’une bave épaisse, qui s’écoule entre mes
lèvres, une bave chaude et pâteuse, purpurine, qu’il étale sur mon visage, en
en broyant copieusement l’ossature, déplaçant jusqu’à ma mâchoire. Mais tu vas
crier, bordel, s’énerve-t-il soudain de cette apathie terrible que je lui
témoigne, de ce manque cruel de réaction dont je suis l’acteur, patte molle
entre ses doigts, tu vas crier - et j’ai juste dit, du bout des lèvres : non.
Le mur s’est
ouvert en deux, faisant tomber ce tableau que j’ai appelé Erotomanes, et, me
détachant de lui, de son étreinte fauve et puissante, je me suis faufilé sans
plus attendre dans l’ouverture, sans même qu’il ne parvienne à me suivre,
puisque sa corpulence, plus massive que la mienne, ne le permettait pas. C’est
ainsi que j’ai atterri dans une caverne au luxe baroque - et glaciale.
Apparaissait, devant mes yeux douloureux, un lac azuré, souterrain, dans lequel
j’ai décidé de mirer mon visage maudit par les coups, meurtri et décharné,
avant que de le nettoyer, souillant le lac, qui devint noir, noir, ébène et
nuit, et dans lequel ma tête tomba, dévissée de son socle comme une vulgaire
ampoule, provoquant le réveil.
05 avril 2009
Beth
Explorons une dernière fois
le monde des rêves, si tu le veux bien, avant que de fermer la porte, et de
disparaître à loisir dans l’aurore laiteuse - ou l’empire silencieux - et
accidenté - de la nuit.
Je n’écris plus de rêves
ici, pourtant, ce n’est pas faute d’en faire, ou d’en subir, chaque nuit qui se
passe, en marge du quotidien : des petits contes atroces pour enfants attardés,
des farandoles de monstres et des douceurs nacrées. Importantes, ces douceurs,
tu n’as pas idée !
Ne t’attends pas, pour ce
dernier rêve, à quelques instants oniriques cousus par cette voix dont tu es
coutumier, puisque cette voix, éreintée, désormais ne chante plus, ne porte
plus, c’est à peine si elle murmure, susurre. Mais procédons :
Je suis allé dans ce
sanctuaire - éreinté lui aussi - qu’est l’United Café. Pénétrant ce lieu par
une porte qui, dans le monde du rêve, n’existe pas, je me retrouve dans une
salle fictive, reliée au célébrissime Couloir. Là, sous des éclairages violents
comme des couteaux, des corps nus d’hommes musclés et décharnés s’enlacent,
mécaniques douteuses ; et devant moi se tient Beth, cette amie que je n’ai
pas revue depuis l’université, ma meilleure amie d’antan, complice de tant
d’instants, avec qui je suis brouillé depuis 8 ans - et à jamais - pour des
histoires qui cependant ne méritent pas que se fâchent deux adultes - péché d'orgueil
n’est-il pas malédiction ?
Son visage n’a pas changé,
toujours aussi poupin, des petites oreilles de Bouddha, des lunettes évoquant
des papillons l’armature, cependant que le verre n’a rien de léger, formant
deux petits bocaux. Elle est nue, et visiblement enceinte. Sa peau fatiguée,
relâchée, grise et friable, lui donne un air de vieille femme surannée sur laquelle
on aurait collé une tête joviale et débonnaire, comme pour créer une chimère
douteuse, un oxymoron de chair incarné dans le monde brut et physique.
Je l’appelle : Beth !
Elle me regarde d’un air
bovin, point trop lucide, mais j’y vois fort bien, pour la connaître
parfaitement, qu’elle me reconnaît, cela bien que j’ai changé, vieilli moi
aussi, épaissi tout autant qu’elle, et qu’elle ne souhaite vraiment pas me
parler. La Garce !
Avec une conviction des
plus écœurante, j’essaye tant bien que mal d’établir un possible dialogue :
On est plus des enfants,
Beth. On est pas obligé de se parler à nouveau, mais je tenais à toi, alors
j’aimerais que tu me racontes ce que tu as fait tout ce temps.
Elle ne répond en rien à
cette requête mais je vois bien dans son œil torve que cela l’intéresse,
peut-être, de me livrer des parcelles de sa vie. Néanmoins, elle se tourne vers
un homme nu, sur un banc, un homme terriblement jeune, aux cheveux blancs - et
point albinos - avec un corps de craie, rectiligne et franc, une verge très peu
innervée, si dure qu’elle semble soudée à son nombril, et blanche comme le
calcaire. Beth ne tarde pas à se saisir de ses deux testicules, bonbons lisses
comme des joues de bébé, qu’elle malaxe mollement entre ses doigts grêles et
tordus.
Je rejoins pour ma part le
couloir, où une forêt de créatures pailletées aux allures diaprées, fardées
comme des créatures de clip vidéo, m’empêchent d’avancer.
Viens avec nous,
Nicolas, qu’elles me disent. Viens
avec nous.
Le regard droit, sans
prétendre les voir, je force le passage en m’élançant dans cette forêt
décharnée et mouvante, griffé, molesté, par des ongles de démons, et cela
jusqu’au sang : de légères piqûres, ni plus ni moins. Et je m’élance toujours.
Et j’entends :
Allez, de toutes les
connasses, tu es la pire, alors viens nous rejoindre.
J’arrive devant le
vestiaire qui, dans le monde réel, se situe à l’entrée et qui, dans le monde du
rêve, est exactement au même endroit c'est-à-dire : la porte de sortie. Je
découvre que je porte une de ces besaces modernes qui, voici quelques années,
étaient réservées aux homosexuels, besace que j’ouvre, pour en sortir ma
sempiternelle veste, que curieusement je ne porte pas en pareille occasion.
La fille du vestiaire me
dit : « Ca fera trois euros.
- Trois euros ? C’est
pas deux, d’habitude ?
Il y a deux choses.
- Ca devrait faire 4
alors.
Mais c’est trois. C’est
ainsi, c’est comme ça, et pas autrement.
- J’aime trop le chiffre
trois pour le sacrifier ainsi »
Sans trop savoir pourquoi,
je repose ma veste dans le sac, que je remets ainsi qu’une pièce de deux euros,
dans les mains de cette jeune fille fort aimable, pour ensuite quitter à jamais
les lieux, par la porte de métal.
Et me réveiller.
…
03 novembre 2008
Le Maître du Colza
Sans doute
est-il préférable de se laisser guider sur les flots du rêve, de naviguer loin,
au gré des contrées, par delà les frontières du possible ; nul besoin de rame,
de moteur, de gouvernail pour naviguer dans ce monde parallèle.
C’est ainsi que
je fus égaré au beau milieu de nulle part, marchant sur une route plate et
terriblement longue, à perte de vue. A ma droite défilait, au rythme de mes pas
vifs et cadencés, un champ de colza, à ma gauche, un autre champ de colza,
immense à l’infini, effrayante symétrie ; au dessus de ma tête, au zénith, un
soleil puissant, calcinant, crevant l’azur lisse et luisant d’un bleu outremer
qui n’existe vraisemblablement pas dans la nature, du moins telle qu’elle nous
est présentée par les limites de l’œil humain.
Je n’avais de
cesse de marcher, de marcher droit devant, m’enfonçant péniblement dans cet horizon
immuable, inchangé, qui fatiguait mon regard et mon corps, mon corps, oppressé
par la sécheresse, prisonnier de cette immobilité contrainte vis-à-vis de
l’espace, de s’alourdir péniblement. De voir ainsi le paysage immuable, malgré
mes efforts pour sortir de ce décor pénible, violent pour ma rétine, fit naître
en moi cette force expresse, violence irrésistible, de courir de toutes mes forces,
jusqu’à crever la toile et sortir de ce tableau par trop figuratif.
En vain, le
paysage ne se renouvelait pas : étais-je donc, en ce lieu, seule source de
mouvement ? Pas même un brin de vent n’agitait les têtes jaunes, impassibles,
du colza, bien trop paisibles pour être réelles ; pas un bruit de grillons, de
reptiles, d’insectes, pour égratigner l’insidieux silence que mes pas lourds
martelaient cependant avec constance, sur le bitume fumant, irradié par l’astre
pesant dont les nappes de chaleurs, valses lentes et cruelles, vacillaient, lancinantes,
dans le lointain.
Je devins fou,
comme hors de moi, à sortir de la route, voulant m’échapper de l’infernal
décor, obliquant vers la horde infinie de têtes jaunes, écartant ces maudits végétaux,
les écrasant, pénétrant cet océan de jaune qui me couvrait de poussière étoilée
alors que je courrais à en perdre haleine, le torse fouetté par la fougue
anarchique et désespérée de ma course. A bout de souffle, je m’arrêtais devant
un étrange épouvantail, un épouvantail sublime et familier qui me narguait,
avec ce rictus immonde, une alvéole sinistre, piquée au dessus de sa bouche
fine et aimée : c’était mon funambule, pendu par des menottes ceinturées de
pissenlit, qui me toisait de sa hauteur, plaqué demi nu sur cette croix noire
et glacée, érigé vers le ciel, en maître du colza.
Effrayé par
cette vision d’apocalypse, je rebroussais chemin, toujours à bout de souffle,
au bord de la folie, du gouffre, constatant que la route avait disparu :
j’étais désormais noyé dans cette océan serin, noyé dans cette infinité immuable et cruelle, molesté
par la claque oppressante de l’étoile, déshydraté par la folie de ma fuite, au
point de finalement m’effondrer, quand je vis, devant moi, lueur d’espoir, des
papillons jaunes par centaines s’envoler un à un, une myriade de papillons,
mirage onirique qui semblait m’indiquer, à moi et à moi seul, le chemin que je
devais emprunter pour sortir de cet invraisemblable labyrinthe, chemin
salvateur, ô combien désiré.
Parvenant
jusqu’à eux, jusqu’à pouvoir les saisir, prisonnier de cette multitude, je
m’amusais à les saisir, dans mes mains éplorées, tendues comme de vains filets
: ils n’avaient point d’ailes, d’yeux et d’antennes, ces papillons luminescents
! Ils n’étaient autre, ces papillons, que des morceaux de papier, enduits de
beurre, qui flottaient dans les airs, en se pliant aux caprices fantasques d’un
marionnettiste puissant et invisible, qui me narguait visiblement, avec la
constance masochiste d’un Dieu.
J’étais
d’autant plus effrayé par cette étrangeté que je repris ma course de plus
belle, malgré la tension oppressante, malgré mes muscles fatigués, la
sécheresse de mon gosier, l’impossible respiration qui soulevait mon thorax
poignardé de douleurs cristallines. C’est alors que se dessina dans l’horizon
un autre épouvantail, plus grand et pourtant bien moins fier, un grand
épouvantail tout aussi crucifié, que je me décidais à rencontrer. Des pies,
majestueuses charognes, picoraient les épaules de cet homme au visage de cire
très enfantin. Lui ne souriait pas. Oh non, il ne souriait pas. J’étais devenu
le funambule et je me voyais dans ses yeux, vitres vides d’épouvantails, le
caresser, lui, au visage, après avoir écarté les pies de son épaule
décharnée : il était déjà mort, dormait paisiblement. Et je ne savais plus
vraiment comment le réveiller.
***
Ceci est mon
rêve, aussitôt rédigé, mis en forme par les mots, il me semble qu’il prend une toute
nouvelle existence et, déjà, il ne m’appartient plus.
Découvrez The Cure!
27 octobre 2008
Dream 442
Je devrais
prendre le vol à destination de l’amour, prévu pour novembre, et sans bouger,
sans même aller sur Paris, prendre le vol et l’envol, peut-être m’y résigner,
laisser à moi venir les nuages, me laisser envahir doucement, espérant être
surpris par cette rencontre, espérant fusionner. Ne pas penser au crash
éventuel : nos regards qui se croisent et c’est l’hécatombe, nos corps qui
toisent et chutent dans la tombe, nos rires qui dégoisent une différence
notable, l’effet explosif d’une bombe.
*
J’ai rêvé
que tu venais à moi dans une tunique blanche et un halo de lumière, à l’image
d’un saint photosynthétique et éblouissant. Tu me tendais tes mains, tes
bras, avec amour ; tout cela de toi venait jusqu’à moi. Tu n’avais pas besoin
de dire « viens » pour que je vienne à
toi, moi seul cependant comptais les pas qui me séparaient de toi. Alors que je
marchais pour te rejoindre, pour m’affranchir de ces quelques mètres pénibles,
pour te saisir enfin, j’ai vu, par delà ton épaule, un petit singe dans un
arbre mort, un petit singe farceur, qui jouait de la cymbale, dans le silence
de ce jour morne et décharné. Le petit singe jouait, jouait, jouait, n’ayant de
cesse de me larguer, rythmait de silence ma marche et mes yeux, mes yeux ne
pouvaient plus le quitter : il hypnotisait mon corps, mes sens, tandis que mon
âme fonçait droit sur toi, l’Ange, hors de contrôle. Tu m’as arrêté, d’un geste
bref. Sans doute, je m’apprêtais à te piétiner les pieds, que tu avais nus, couverts de tâches brunes - de l’encre du
journal, une insidieuse poussière, des cendres d’encens, nul ne le sait.
Je plongeais
dans tes yeux sombres, tu plongeais dans les miens. Lentement, tu apposas sur le
souffle de mon cœur ta main douce et légère puis, tu me confias ces paroles :
« Il bat
beaucoup trop vite, Nicolas, ton cœur. »
Mais ce
n’était pas ta voix, c’était la voix de quelqu’un d’autre, d’un autre homme,
plus caverneuse, plus masculine, moins malicieuse, en outre-tombe : il
semblait qu’un écho s’y projetait, résonnant contre les parois de ton palais,
contre chacune de tes dents, l’infernal instrument de ma destruction. J’y
discernais, me concentrant sur ce timbre de voix si particulier, ne te
regardant plus car perdu dans ce seul sens que je monopolisais, les yeux
irrémédiablement clos, le système nerveux disloqué, le rire sibyllin et ludique
d’un petit singe farouche et malicieux. Mes yeux s’ouvrirent alors, pour découvrir un décor vide : ni
arbre, ni singe. Et toi, toi qui
pourtant te ressemblais trait pour trait, et qui n’étais pas toi, mais quelque
chose d’autre, t’étais transformé en cette momie que je me suis surpris à serrer
fort contre moi, si fort, que tu t'es effrité dans mes mains jusqu'à tomber en cendres
- et moi avec.
*
Je ne pense pas
si souvent à lui, je le jure, mais parfois, c’est idiot, il m’arrive de
m’emparer de mon cellulaire pour regarder si j’ai un message de lui, un SMS, ce
qui est impossible. Purement impossible. Il pourrait cependant m’envoyer un
courriel, d’un cybercafé, à l’autre bout de la planète, un petit mail qui
dirait « Bonjour, Nicolas, tout va bien ici dans la cité des Anges ».
Mais ça, franchement, je ne regarde même
pas.
Découvrez Cocteau Twins!
27 août 2008
Les Concombres
(Encore une fois, aucun rapport avec La Dernière Querelle mais on reste dans le domaine alimentaire. Un rêve, commis cette nuit, que j'avais envie de conserver, via l'écriture. La suite de La Dernière Querelle sera postée demain et s'intitule Des Caddies et des Hommes.)
J'ai
rêvé, cette nuit, que je partais en voyage avec ma mère, ma sœur, la quatrième,
ainsi qu'une de ses amis, par la route, pour un long voyage, par l'autoroute
et, malgré le déjeuner, j'avais encore faim : ma mère m'a alors préparé des
concombres, dans son incontournable saladier en plastique orange, un saladier
qui sévit avec le jaune depuis les années 80, dans sa cuisine.
Au
lieu de me les apporter, elle est allée les poser dans la cuisine de mon ancien
appartement, dont elle avait la clé. Un mystère en appelant un autre, cet
appartement n'était pas celui dans lequel j’avais vécu, mais étrangement,
j'étais persuadé que si, dans le rêve et, une fois sorti du rêve, je me suis
rendu compte que j'avais déjà rêvé de cet appartement, agencé autrement, que
j'y avais subis de drôles d'aventures (...).
Nous
sommes donc allés, la copine de ma mère, ma quatrième sœur et moi, récupérer le
saladier, afin que je puisse manger mes fameux concombres : nul besoin
d'utiliser la clé que j'avais conservé, puisque la porte était ouverte. Nous
rentrâmes donc sans nous annoncer par un stupide « y'a quelqu'un ? ».
L'appartement ressemblait désormais à une sorte de magasin de jouets :
des peluches s'entassaient partout sur des étagères, des poupées, des figurines
de guerre sexy, probablement privées de sexe, à l'image des Ken, l’amant
fabuleux de Barbie, aux allures de meilleur ami.
Aiguillés par une charmante Indienne qui vint à nous, nous arrivâmes dans la cuisine où la maîtresse de maison, une blonde peu affable, sorte de Sharon Stone du pauvre, épouvantable quadragénaire, nous reçut d'un air indigné. J'engageai tant bien que mal la conversation avec cette morue passablement souriante pour lui expliquer la raison de notre présence en ses quartiers : ma mère avait par erreur livré une salade de concombres chez elle et moi, qui étais affamé, je souhaitais évidemment la récupérer. Elle m'assura qu'elle n'avait pas vu la moindre salade de concombres dans les parages. Pour le prouver, elle me fit même une petite démonstration :
D’un
geste bien trop théâtral pour être spontané, elle ouvrit la porte du
réfrigérateur pour en extraire une sorte de tenture aux couleurs des bonbons
arlequins, haute de plus d'un mètre et qui, selon la logique même de
l’agencement des corps dans l’espace, ne pouvait pas tenir dans l'emplacement
qui lui était étrangement imparti. « Voyez, répliqua-t-elle, ironique, il
n'y a guère que ce lit dans mon frigo. »
L’objet,
non identifiable, n'avait en rien l'air d'un lit. Ou alors un lit à baldaquin
pour chien de luxe. Dépité, je renonçai donc à mes concombres et nous quittâmes
les lieux, aussi prestement que nous les pénétrâmes.
Une
fois hors de l'appartement, la blonde se mit à rire comme une damnée, à l'image
de ces sorcières miteuses qui peuplent les dessins animés. Les jouets
disparurent, cruel enchantement, d’un seul claquement de ses doigts secs.
Alors, elle ouvrit de nouveau son frigo, qui ne contenait plus que le saladier
orange, se posa en tailleur sur la table de la cuisine et se mit, lentement, à
les savourer un à un, narguant un improbable voyeur, émettant, à chacune de ses
bouchées, langoureuses, provocantes bouchées, des sons de satisfactions. Son
orgasme culinaire eut raison de mon rêve.
Découvrez Stereolab!
22 août 2008
La Jeune Fille et l'Assiette
(Ce billet, écrit hier, n'a rien à voir avec La Dernière Querelle, qui raconte mes vacances et sert de conclusion à cette dernière partie de mon journal. Mais j'ai choisi de le publier quand même. La suite de La Dernière Querelle paraitra dès demain.)
Cette nuit, j’ai
rêvé que j’étais de nouveau adolescent : avec ma vraisemblable classe, des
adolescents que je n’ai jamais vu de ma vie, accompagnée de mon institutrice de
CM2, une femme qui n’avait aucune notion d’hygiène, nous mangions dans un grand
restaurant, sur deux étages. J’étais au rez-de-chaussée, discutais avec les gars de ma
table quand j’aperçus une fille qui ressemblait beaucoup à une copine de ma
sœur, qui échoua avec moi en classe d’allemand, en terminale L, une fille au
visage tordu, laide et terriblement gentille qui, ici, dans ce rêve,
ressemblait à une créature gothique qu’elle n’aurait jamais pu approcher, s’il
s’agissait du monde réel : teint blanchâtre, lentilles bleu nuit, opaques,
glaucome fantaisiste ; une allure de loup, un visage qui n’était plus le sien.
Elle avait là, ainsi transfigurée, une curieuse beauté, froide et agressive.
Lors même qu’elle ne ressemblait pas à la véritable jeune fille que j’ai
connue, je l’ai identifié sans difficulté, grâce à cette lucidité incohérente
que nous confère le monde des rêves.
Excité à l’idée
de lui parler, je suis venu à elle histoire d’entamer la conversation, armée de
quelques banalités usuelles, mais cette dernière ne désira pas m’écouter : elle
me reprocha tout un tas de choses, dont je ne me souviens pas vraiment, avec
puissance et fermeté. Tous nos camarades avaient les yeux rivés sur nous,
écoutaient ses rancœurs avec l’air ébahi des vierges à qui l’on parle du loup,
quand il n’est, pour elles, qu’une fantasmagorie parmi tant d’autres. Ce fut
ensuite le silence. J’avais quant à moi honte de ce qu’elle m’avait dit,
montant, profil bas, sans trop demander mon reste, ni même répliquer, au premier étage, sentant sur moi cette multitude de regards insistants qui me faisaient
mourir de honte.
Là, je pris
place à une table, en haut des escaliers, face à une vitre où je la voyais,
elle, vue plongeante sur sa crinière d’ébène. Les autres, tout autour,
paillaient de nouveau, comme si de rien n’était. Je me suis alors levé, j’ai
sorti mon sexe et j’ai commencé à pisser sur l’assiette, quand une serveuse, arrivant derrière moi, me
demanda, dans mon dos, ce que je désirai commander. Je m’empressai de ne plus
uriner, rangeant ma verge avec perte et fracas, reboutonnant mon pantalon, avec
l’agitation de ces enfants malicieux qu’on surprend en plein délit, en dépit de
cette sensation désagréable et pesante de jet brimé, la vessie brûlante du
désir urgent de se vider. Avant de passer ma commande, mes yeux se rivèrent sur
mon assiette : je me rendis compte que l’urine avait disparu : une fente, comme
un vagin, se dessinait dans la porcelaine. Et je la voyais bouger, l’atroce
fente, ultime vision d’avant le réveil.
Découvrez Sinéad O'Connor!
















