QUERELLE

Journal intime, mais non confidentiel, de Nicolas Raviere, où il est question de toute autre chose, parfois, que de simples querelles.

12 septembre 2009

Meet Jason

C’est au bord du lac, une nuit de pleine lune, un paysage décidément charmant, ceint d’une brume à faire pâlir des nappes sulfureuses de nicotine et j’avançais, pantalon et gilet en cuir, jusqu’à cette mystérieuse forêt, aux feuillages crénelés comme des lames de couteau, pour m’enfoncer dans cette humidité sonore. Pas à pas je la pénétrais et caressais d’un doigt distrait l’écorce des arbres : se dessinaient quelques visages d’antan, magnifiés par les strates sinueuses et puissantes de ces rides végétales. I met Jason in here. Jason with an axe and gloves.

Il a formulé le souhait que je me déshabille que je le suive aussitôt dans ce dédale de fougères de plus en plus luxuriant. Aux arbres, pantins désarticulés surgissant du satin de la nuit, pendaient comme des guirlandes des daguerréotypes d’hommes et de femmes, d’enfants. Pick up one of these said Jason. Il fit naître l’homme de mon choix, présent en face de moi, de chair et de sang, et m’en remercia d’un hochement de tête à peine perceptible.

Que faire d’un homme nu et muet qui nous lorgne, sous l’œil torve et délicieusement complice de Jason, qui nous invite, par son silence de plus en plus pesant, à se saisir de cette hache d’acier, laquelle pend, immobile, le long de sa cuisse puissante ? S’avancer vers lui, simplement, jusqu’à le toucher presque, de l’œil, du doigt, de la bouche, du sexe. A moins que Jason n’attende cet instant pour officier enfin. Erreur fatale : ce très bel homme né d’une photographie n’était autre qu’un humanoïde prunier : de minuscules grains de beauté bien peu innocents pendouillaient, testicules sultanines, sur sa saillante musculature. Jason riait de mon affreuse découverte et me laissa partir. Mon châtiment : je retrouvais le cuir dont je m’étais dévêtu, souillé de larmes blanches qu’il me fallait lécher.

08 juin 2009

L'Ange Creux

J’ai rêvé, cette nuit, que je devisais avec Marlène Dietrich autour d’un Thé au jasmin, dans un camp gitan. Nous étions seuls. De son cigare échevelé s’échappaient des veloutes d’encens, lesquelles traçaient dans l’air des paroles énigmatiques, poèmes graciles aux promesses d’ailleurs, et des silhouettes de fées, qui s’allongeaient jusqu’à lécher la surface laiteuse et ronde de la lune. Elle me dit, de sa voix si suave : vous n’êtes pas encore né, vous ne voyez pas avec le cœur. Vous pensez trop, jeune homme et la pensée n’est rien. La lune ne pense pas, elle, (elle la désigna d’un geste lancinant) et c’est pour cela qu’elle existe.

Elle s’empara délicatement de ma main, comme pour me dire la bonne aventure, le regard vif, concentré sur les sillons, puis soupira, et soupira encore, jusqu’à s’esclaffer, d’une voix gutturale : c’est d’un ennui !

Elle qui ne ressemblait plus, dans ce décor onirique et burlesque, qu’à une parodie d’elle-même, une caricature modelée avec tendresse par un travesti singeur, maquillé par une guenon, à l’aide d’une truelle effroyable - ou d’un bâton de sourcier - fut saisi d’une convulsion étrange, si violente qu’elle imprima sur son visage et blanc et empourpré un rictus qui me fit frémir d’angoisse, cela même après le réveil.

Ce n’était point le vent frais, qui caressait mon épaule, ma nuque, ni même le visage simiesque de la pleine lune, captivant les enfants et les fous, qui provoquèrent chez moi ce frisson intense et glacé, alors qu’une à une, dans l’obscurité moirée de la nuit, s’allumaient les caravanes. Elle reprit la parole d’une voix terreuse, déformée, aux frontières de l’humain, sous les traits d’une autre, Sadako blonde aux yeux blancs, ensanglantés, telle un Œdipe enfin conscient de l’horrible vérité, une Claire Fisher transfigurée, pour m’interroger avec cette esquisse d’énigme dont je cherche depuis le sens, qui m’est inavoué :

Savez-vous, Nicolas, que les anges sont creux ?

27 mai 2009

Trip de Trept

Nous sommes allés au fin fond de l’Isère, pour nous baigner dans un lac inaccessible à ceux qui ne campent pas : le lac de Trept. Emilie les Bons Tuyaux ! Nous avons déboursé pour un autre lac, plus miteux, floconneux de pollens, non loin d’un restaurant anecdotique, sur la plage duquel nous avons mangé un pique-nique, que nous dûmes partager avec une armada sporadique de scolopendres. Et quelques mouches dantesques et affamées. L’Isère, c’est la misère.

Barboter entre amis dans les eaux fangeuses d’un lac en l’Isère, rire des farces et des semblants de guérillas, contempler deux beaux éphèbes ignorant leurs fades dulcinées pour se lancer un ballon à l’infini, se faire cramer la peau jusqu’à devenir écrevisse, malgré l’absence consternante de soleil, et sentir, la nuit venue, nu dans un courant d’air, le vent fouetter mes épaules et ma nuque : comme je me sens vivant !

Pourtant, je fais des rêves terribles, la nuit venue, des rêves terribles, chaque nuit. Ce sont, à dire vrai, des cauchemars : ma mère n’a de cesse d’y mourir, dévorée par cette succube fruitée qui lui dévore les entrailles. Mes sœurs, plus charmantes que jamais, s’emparent de tout ce qui lui appartient, afin que je ne puisse, moi le frère indigne et exilé, conserver des indices matériels de son passage sur terre, que je ne puisse posséder poussière de ce qui lui appartenait si ce n’est son souvenir, ainsi que son alliance, qui ne quitte plus ma main droite depuis quelques années ; elles brûlent, les insensées, jusqu’aux toiles que je lui ai confié, celles qu’elle appréciait tant, puis, nourrissant leur noire vengeance sur ses années sombres de l’enfance, venimeuses de l’adolescence, elles se sont arrangées, les garces, pour répandre ses cendres à mon insu, dans un endroit tenu secret. Alors, désespéré d’avoir tout perdu, je me noie dans le lac de Trept.

Je vis bien tout le jour, à rire et m’occuper, pensées domptées, bonheur acquis, et chaque nuit, cependant, insidieuse malédiction, me rappelle au drame, avec la puissance d’une incantation. Comment éviter le sommeil ? Comment le rencontrer sans qu’il ne nous rencontre, au détour d’images fastidieuses, qui révèlent les peurs enfouies au plus profond de nous, parce que nous ne sommes rochers ? Faut-il se fabriquer ses propres songes, avant que de sombrer, gavant notre esprit versatile de mantras laborieux, programmant l’inconscient à dessein ?

Une nuit, j’ai aperçu Chris Garneau au bord du lac, en queue de pie, non loin d’un piano, à queue lui aussi, insolite et noir dans le décor désolé et se reflétant, meringue d’ébène, dans les eaux claires du lac ; lui, visage blanc, se paraît de silence, et attendait debout, impassible, que la mort arrive sous les traits de l’Ankou, qu’une Nymphe délicieuse émerge des flots, qu’une soucoupe volante, découpée dans une lumière cru et violente, s’échappe de la galaxie, et se pose non loin de là, dans un tourbillon de poussière dorée, qu’en descendent des êtres filiformes par milliers, pour écouter la romance d’un bébé.

Alors moi, évidemment, hypnotisé par mon idée, j’approche de son piano, petit à petit, contournant sa silhouette impassible, employant mille et une ruses végétales et lorsque j’en suis, proche, si proche que je pourrais en toucher les touches d’ivoires, et faire naître une improbable mélodie, suffisamment laide et dysharmonique pour briser l’armature du rêve, je sors de la poche de ma veste un immense marteau. De cette arme puissante, je brise une à une les dents sonores - Raviere’s Waterloo ; ni une ni deux, je fracasse la tête du chanteur qui s’interpose entre moi et son cafard alangui sur la plage déserte. Victorieux de cette joute onirique, je m’empare d’un joyau aux allures de prune, ceint au plus profond des entrailles du piano, joyau que je contemple longuement, et que j’avale ensuite, en une seule fois, avant de rejoindre la réalité.

17 mai 2009

Ali Barbare et les Quarante Violeurs

Dans un autre rêve, j’ai décidé, avant que de m’endormir enfin tout à fait, que ce serait moi qui l’abattrais et comme à l’impossible nul n’est tenu, je l’abattais, et de bien splendide manière, dans un songe tout aussi bon enfant, alors qu’il venait, pauvre hère, à ma rencontre, avec sa quiche -toujours sans lardon - pétri de bonnes, que dis-je, de délicates attentions : celles des gentils garçons qui veulent séduire un homme pour trouver en lui mari fidèle et aimant. Pure utopie !

Nous mangeâmes ces victuailles préparées non sans conviction dans l’intimité culinaire que nous nous improvisons, en prenant soin de ne point manquer goutte de ces images léchées imposées par ce film un peu moins fantastique, mais toujours aussi asiatique, qui se dévoilait devant nos yeux, tout aussi avides que nos bouches ; sa quiche sans lardon et ma salade grecque étant fort exquises.

C’est alors qu’il se rapprocha de moi, un peu, et je perçus son souffle duveteux battre froid sur ma nuque, son souffle court et puissant - et un petit soupçon d’ail, que les narines n’apprécient pas tant que la bouche. Et ses paluches lourdes et dramatiques de s’abattre sur moi, risibles papillons de nuit sur une lumière blafarde ! Mais vous vous rendez compte ! N’est-il pas possible de regarder un film entre garçons sans qu’un désir venu de Dieu sait où vienne foutre en l’air la procession diégétique ?

Je lui dis que j’attendais tout cela, tout cela depuis si longtemps, depuis… hannnn voyons voir, le début du film, et maintenant que cette conne mal coiffée et ribaude au rabais est livrée à son inéluctable et lamentable destin… Mon petit capucin, viens, je vais te bander les yeux - et nous allons nous livrer à d’autres activités tout aussi peu lucratives !

L’homme à la quiche se laissa faire et je lui bandais donc les yeux, puis le déshabillais, le caressais tendrement comme pour l’anesthésier, pour l’abandonner, attaché sur mon lit, sur le ventre, dans l’oubli total de son érection. Mais où vas-tu, s’inquiétait-il ? Tu pars ? Reviens Nicolas, ne me laisse pas.
Mais non ma quiche, tu sais fort bien que je vais revenir. Attends un peu. Sois patient. Ta mère ne t’a pas appris que tout vient à qui sait attendre ?

Ainsi, j’ouvris la porte de mon congélateur pour m’emparer d’un récipient hermétiquement clos, glace et opale, lequel contenait un curieux mélange qui n’était pas sans évoquer cette pepperonata que j’ai cuisinée lundi dernier mais dont les poivrons rouges, vivaces, se tortillaient étrangement, comme sous l’effet d’un éréthisme érotique. - Ca convulsait sévère dans le tupperware !

Apprenti sadique devant l’éternel, j’ouvris la boite énigmatique au dessus de son dos et très vite, une kyrielle de sangsues vinrent s’abattre sur ce paysage glabre, claquant sa colonne dévertébrée, et s’enfoncèrent dans son derme, troué comme un emmenthal en moins de temps qu’il n’en faut. Quant à ses cris, ils me firent sourire, la pitié, qu’il implorait vivement, m’amusait tendrement, comme une mère s’amuse des premières convulsions pédestres de son nourrisson ; il fut cependant dommage que le rêve cessât avant la fin de ce tendre supplice, car il se tordait de douleur, l’homme à la quiche, alors que j’étais bel et bien réveillé, au service d’une journée nouvelle, avec un entrain certainement moins fébrile que celui de la vieille.

Le contrôle des rêves est une pure croisade.

15 mai 2009

La Caverne d'Ali Barbare

On avait prévu de visionner ce film, ce film fantastique japonais, avec un plateau repas, chez moi, un soir, depuis des lustres - en années fourmis. On avait prévu chacun de faire la cuisine, et ce serait vraisemblablement un moment sympa - que pourtant les hasards de la vie n’ont pas encore rendu possible, pas plus que ma bonne volonté, quelque peu viciée par les temps qui courent.

Depuis plusieurs nuits, j’imagine dans l’apocalypse aigre douce de mes rêves maudits, moult dérapages à ce rendez-vous qui ne parvient pas à se matérialiser dans le monde concret. Eminemment violent, le dérapage. Il vient donc, ce cher ami, avec une quiche sans lardon et cette curieuse mallette qu’il pose dans un coin, qui intrigue mon œil, n’ayant de cesse de la fixer au moindre temps mort, que ma pudeur incertaine et bonhomme dissimule ouvertement à ma curiosité.

Le film terminé, je me rends compte que l’intrigante mallette a disparu, comme par enchantement, et qu’il tient, le charmant monsieur, dans son imposante main, une clé à molette, dont il semble, malgré son air fort peu dégourdi, se servir à merveille puisque, d’un coup éclatant et plus sûr encore que ses mots, il fait voler mes lunettes puis ma tête, ainsi qu’un long filet de sang, sauce Espelette. Ma tête, donc, il l’a maintient, par amour de la procédure, dans ses mains comme un agrume, puis se contente de l’écraser contre le mur de mon salon, comme un vulgaire insecte. Il ajoute quelques mots au silence des bombes : tu te crois moins malin maintenant, tu te crois moins malin, hein ?

Je ne réponds que par l’écoulement dispendieux d’une bave épaisse, qui s’écoule entre mes lèvres, une bave chaude et pâteuse, purpurine, qu’il étale sur mon visage, en en broyant copieusement l’ossature, déplaçant jusqu’à ma mâchoire. Mais tu vas crier, bordel, s’énerve-t-il soudain de cette apathie terrible que je lui témoigne, de ce manque cruel de réaction dont je suis l’acteur, patte molle entre ses doigts, tu vas crier - et j’ai juste dit, du bout des lèvres : non.

Le mur s’est ouvert en deux, faisant tomber ce tableau que j’ai appelé Erotomanes, et, me détachant de lui, de son étreinte fauve et puissante, je me suis faufilé sans plus attendre dans l’ouverture, sans même qu’il ne parvienne à me suivre, puisque sa corpulence, plus massive que la mienne, ne le permettait pas. C’est ainsi que j’ai atterri dans une caverne au luxe baroque - et glaciale. Apparaissait, devant mes yeux douloureux, un lac azuré, souterrain, dans lequel j’ai décidé de mirer mon visage maudit par les coups, meurtri et décharné, avant que de le nettoyer, souillant le lac, qui devint noir, noir, ébène et nuit, et dans lequel ma tête tomba, dévissée de son socle comme une vulgaire ampoule, provoquant le réveil.

05 avril 2009

Beth

Explorons une dernière fois le monde des rêves, si tu le veux bien, avant que de fermer la porte, et de disparaître à loisir dans l’aurore laiteuse - ou l’empire silencieux - et accidenté - de la nuit.

Je n’écris plus de rêves ici, pourtant, ce n’est pas faute d’en faire, ou d’en subir, chaque nuit qui se passe, en marge du quotidien : des petits contes atroces pour enfants attardés, des farandoles de monstres et des douceurs nacrées. Importantes, ces douceurs, tu n’as pas idée !

Ne t’attends pas, pour ce dernier rêve, à quelques instants oniriques cousus par cette voix dont tu es coutumier, puisque cette voix, éreintée, désormais ne chante plus, ne porte plus, c’est à peine si elle murmure, susurre. Mais procédons :

Je suis allé dans ce sanctuaire - éreinté lui aussi - qu’est l’United Café. Pénétrant ce lieu par une porte qui, dans le monde du rêve, n’existe pas, je me retrouve dans une salle fictive, reliée au célébrissime Couloir. Là, sous des éclairages violents comme des couteaux, des corps nus d’hommes musclés et décharnés s’enlacent, mécaniques douteuses ; et devant moi se tient Beth, cette amie que je n’ai pas revue depuis l’université, ma meilleure amie d’antan, complice de tant d’instants, avec qui je suis brouillé depuis 8 ans - et à jamais - pour des histoires qui cependant ne méritent pas que se fâchent deux adultes - péché d'orgueil n’est-il pas malédiction ?

Son visage n’a pas changé, toujours aussi poupin, des petites oreilles de Bouddha, des lunettes évoquant des papillons l’armature, cependant que le verre n’a rien de léger, formant deux petits bocaux. Elle est nue, et visiblement enceinte. Sa peau fatiguée, relâchée, grise et friable, lui donne un air de vieille  femme surannée sur laquelle on aurait collé une tête joviale et débonnaire, comme pour créer une chimère douteuse, un oxymoron de chair incarné dans le monde brut et physique.

Je l’appelle : Beth !
Elle me regarde d’un air bovin, point trop lucide, mais j’y vois fort bien, pour la connaître parfaitement, qu’elle me reconnaît, cela bien que j’ai changé, vieilli moi aussi, épaissi tout autant qu’elle, et qu’elle ne souhaite vraiment pas me parler. La Garce !
Avec une conviction des plus écœurante, j’essaye tant bien que mal d’établir un possible dialogue :

On est plus des enfants, Beth. On est pas obligé de se parler à nouveau, mais je tenais à toi, alors j’aimerais que tu me racontes ce que tu as fait tout ce temps.

Elle ne répond en rien à cette requête mais je vois bien dans son œil torve que cela l’intéresse, peut-être, de me livrer des parcelles de sa vie. Néanmoins, elle se tourne vers un homme nu, sur un banc, un homme terriblement jeune, aux cheveux blancs - et point albinos - avec un corps de craie, rectiligne et franc, une verge très peu innervée, si dure qu’elle semble soudée à son nombril, et blanche comme le calcaire. Beth ne tarde pas à se saisir de ses deux testicules, bonbons lisses comme des joues de bébé, qu’elle malaxe mollement entre ses doigts grêles et tordus. 

Je rejoins pour ma part le couloir, où une forêt de créatures pailletées aux allures diaprées, fardées comme des créatures de clip vidéo, m’empêchent d’avancer.
Viens avec nous, Nicolas,
 qu’elles me disent. Viens avec nous.
Le regard droit, sans prétendre les voir, je force le passage en m’élançant dans cette forêt décharnée et mouvante, griffé, molesté, par des ongles de démons, et cela jusqu’au sang : de légères piqûres, ni plus ni moins. Et je m’élance toujours. Et j’entends :

Allez, de toutes les connasses, tu es la pire, alors viens nous rejoindre.

J’arrive devant le vestiaire qui, dans le monde réel, se situe à l’entrée et qui, dans le monde du rêve, est exactement au même endroit c'est-à-dire : la porte de sortie. Je découvre que je porte une de ces besaces modernes qui, voici quelques années, étaient réservées aux homosexuels, besace que j’ouvre, pour en sortir ma sempiternelle veste, que curieusement je ne porte pas en pareille occasion.

La fille du vestiaire me dit : « Ca fera trois euros.
- Trois euros ? C’est pas deux, d’habitude ?
Il y a deux choses.
- Ca devrait faire 4 alors.
Mais c’est trois. C’est ainsi, c’est comme ça, et pas autrement.
- J’aime trop le chiffre trois pour le sacrifier ainsi »

Sans trop savoir pourquoi, je repose ma veste dans le sac, que je remets ainsi qu’une pièce de deux euros, dans les mains de cette jeune fille fort aimable, pour ensuite quitter à jamais les lieux, par la porte de métal.

Et me réveiller.

03 novembre 2008

Le Maître du Colza

Sans doute est-il préférable de se laisser guider sur les flots du rêve, de naviguer loin, au gré des contrées, par delà les frontières du possible ; nul besoin de rame, de moteur, de gouvernail pour naviguer dans ce monde parallèle.

C’est ainsi que je fus égaré au beau milieu de nulle part, marchant sur une route plate et terriblement longue, à perte de vue. A ma droite défilait, au rythme de mes pas vifs et cadencés, un champ de colza, à ma gauche, un autre champ de colza, immense à l’infini, effrayante symétrie ; au dessus de ma tête, au zénith, un soleil puissant, calcinant, crevant l’azur lisse et luisant d’un bleu outremer qui n’existe vraisemblablement pas dans la nature, du moins telle qu’elle nous est présentée par les limites de l’œil humain.

Je n’avais de cesse de marcher, de marcher droit devant, m’enfonçant péniblement dans cet horizon immuable, inchangé, qui fatiguait mon regard et mon corps, mon corps, oppressé par la sécheresse, prisonnier de cette immobilité contrainte vis-à-vis de l’espace, de s’alourdir péniblement. De voir ainsi le paysage immuable, malgré mes efforts pour sortir de ce décor pénible, violent pour ma rétine, fit naître en moi cette force expresse, violence irrésistible, de courir de toutes mes forces, jusqu’à crever la toile et sortir de ce tableau par trop figuratif.

En vain, le paysage ne se renouvelait pas : étais-je donc, en ce lieu, seule source de mouvement ? Pas même un brin de vent n’agitait les têtes jaunes, impassibles, du colza, bien trop paisibles pour être réelles ; pas un bruit de grillons, de reptiles, d’insectes, pour égratigner l’insidieux silence que mes pas lourds martelaient cependant avec constance, sur le bitume fumant, irradié par l’astre pesant dont les nappes de chaleurs, valses lentes et cruelles, vacillaient, lancinantes, dans le lointain.

Je devins fou, comme hors de moi, à sortir de la route, voulant m’échapper de l’infernal décor, obliquant vers la horde infinie de têtes jaunes, écartant ces maudits végétaux, les écrasant, pénétrant cet océan de jaune qui me couvrait de poussière étoilée alors que je courrais à en perdre haleine, le torse fouetté par la fougue anarchique et désespérée de ma course. A bout de souffle, je m’arrêtais devant un étrange épouvantail, un épouvantail sublime et familier qui me narguait, avec ce rictus immonde, une alvéole sinistre, piquée au dessus de sa bouche fine et aimée : c’était mon funambule, pendu par des menottes ceinturées de pissenlit, qui me toisait de sa hauteur, plaqué demi nu sur cette croix noire et glacée, érigé vers le ciel, en maître du colza.

Effrayé par cette vision d’apocalypse, je rebroussais chemin, toujours à bout de souffle, au bord de la folie, du gouffre, constatant que la route avait disparu : j’étais désormais noyé dans cette océan serin, noyé dans cette infinité immuable et cruelle, molesté par la claque oppressante de l’étoile, déshydraté par la folie de ma fuite, au point de finalement m’effondrer, quand je vis, devant moi, lueur d’espoir, des papillons jaunes par centaines s’envoler un à un, une myriade de papillons, mirage onirique qui semblait m’indiquer, à moi et à moi seul, le chemin que je devais emprunter pour sortir de cet invraisemblable labyrinthe, chemin salvateur, ô combien désiré.

Parvenant jusqu’à eux, jusqu’à pouvoir les saisir, prisonnier de cette multitude, je m’amusais à les saisir, dans mes mains éplorées, tendues comme de vains filets : ils n’avaient point d’ailes, d’yeux et d’antennes, ces papillons luminescents ! Ils n’étaient autre, ces papillons, que des morceaux de papier, enduits de beurre, qui flottaient dans les airs, en se pliant aux caprices fantasques d’un marionnettiste puissant et invisible, qui me narguait visiblement, avec la constance masochiste d’un Dieu.

J’étais d’autant plus effrayé par cette étrangeté que je repris ma course de plus belle, malgré la tension oppressante, malgré mes muscles fatigués, la sécheresse de mon gosier, l’impossible respiration qui soulevait mon thorax poignardé de douleurs cristallines. C’est alors que se dessina dans l’horizon un autre épouvantail, plus grand et pourtant bien moins fier, un grand épouvantail tout aussi crucifié, que je me décidais à rencontrer. Des pies, majestueuses charognes, picoraient les épaules de cet homme au visage de cire très enfantin. Lui ne souriait pas. Oh non, il ne souriait pas. J’étais devenu le funambule et je me voyais dans ses yeux, vitres vides d’épouvantails, le caresser, lui, au visage, après avoir écarté les pies de son épaule décharnée : il était déjà mort, dormait paisiblement. Et je ne savais plus vraiment comment le réveiller.

*** 

Ceci est mon rêve, aussitôt rédigé, mis en forme par les mots, il me semble qu’il prend une toute nouvelle existence et, déjà, il ne m’appartient plus.


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27 octobre 2008

Dream 442

Je devrais prendre le vol à destination de l’amour, prévu pour novembre, et sans bouger, sans même aller sur Paris, prendre le vol et l’envol, peut-être m’y résigner, laisser à moi venir les nuages, me laisser envahir doucement, espérant être surpris par cette rencontre, espérant fusionner. Ne pas penser au crash éventuel : nos regards qui se croisent et c’est l’hécatombe, nos corps qui toisent et chutent dans la tombe, nos rires qui dégoisent une différence notable, l’effet explosif d’une bombe.

*

J’ai rêvé que tu venais à moi dans une tunique blanche et un halo de lumière, à l’image d’un saint photosynthétique et éblouissant. Tu me tendais tes mains, tes bras, avec amour ; tout cela de toi venait jusqu’à moi. Tu n’avais pas besoin de dire « viens » pour que je vienne à toi, moi seul cependant comptais les pas qui me séparaient de toi. Alors que je marchais pour te rejoindre, pour m’affranchir de ces quelques mètres pénibles, pour te saisir enfin, j’ai vu, par delà ton épaule, un petit singe dans un arbre mort, un petit singe farceur, qui jouait de la cymbale, dans le silence de ce jour morne et décharné. Le petit singe jouait, jouait, jouait, n’ayant de cesse de me larguer, rythmait de silence ma marche et mes yeux, mes yeux ne pouvaient plus le quitter : il hypnotisait mon corps, mes sens, tandis que mon âme fonçait droit sur toi, l’Ange, hors de contrôle. Tu m’as arrêté, d’un geste bref. Sans doute, je m’apprêtais à te piétiner les pieds, que tu avais nus, couverts de tâches brunes - de l’encre du journal, une insidieuse poussière, des cendres d’encens, nul ne le sait.

Je plongeais dans tes yeux sombres, tu plongeais dans les miens. Lentement, tu apposas sur le souffle de mon cœur ta main douce et légère puis, tu me confias ces paroles :
« Il bat beaucoup trop vite, Nicolas, ton cœur. »

Mais ce n’était pas ta voix, c’était la voix de quelqu’un d’autre, d’un autre homme, plus caverneuse, plus masculine, moins malicieuse, en outre-tombe : il semblait qu’un écho s’y projetait, résonnant contre les parois de ton palais, contre chacune de tes dents, l’infernal instrument de ma destruction. J’y discernais, me concentrant sur ce timbre de voix si particulier, ne te regardant plus car perdu dans ce seul sens que je monopolisais, les yeux irrémédiablement clos, le système nerveux disloqué, le rire sibyllin et ludique d’un petit singe farouche et malicieux. Mes yeux s’ouvrirent alors, pour découvrir un décor vide : ni arbre, ni singe. Et toi, toi qui pourtant te ressemblais trait pour trait, et qui n’étais pas toi, mais quelque chose d’autre, t’étais transformé en cette momie que je me suis surpris à serrer fort contre moi, si fort, que tu t'es effrité dans mes mains jusqu'à tomber en cendres - et moi avec.

* 

Je ne pense pas si souvent à lui, je le jure, mais parfois, c’est idiot, il m’arrive de m’emparer de mon cellulaire pour regarder si j’ai un message de lui, un SMS, ce qui est impossible. Purement impossible. Il pourrait cependant m’envoyer un courriel, d’un cybercafé, à l’autre bout de la planète, un petit mail qui dirait « Bonjour, Nicolas, tout va bien ici dans la cité des Anges ». Mais ça, franchement, je ne regarde même pas.


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27 août 2008

Les Concombres

(Encore une fois, aucun rapport avec La Dernière Querelle mais on reste dans le domaine alimentaire. Un rêve, commis cette nuit, que j'avais envie de conserver, via l'écriture. La suite de La Dernière Querelle sera postée demain et s'intitule Des Caddies et des Hommes.)


J'ai rêvé, cette nuit, que je partais en voyage avec ma mère, ma sœur, la quatrième, ainsi qu'une de ses amis, par la route, pour un long voyage, par l'autoroute et, malgré le déjeuner, j'avais encore faim : ma mère m'a alors préparé des concombres, dans son incontournable saladier en plastique orange, un saladier qui sévit avec le jaune depuis les années 80, dans sa cuisine.

Au lieu de me les apporter, elle est allée les poser dans la cuisine de mon ancien appartement, dont elle avait la clé. Un mystère en appelant un autre, cet appartement n'était pas celui dans lequel j’avais vécu, mais étrangement, j'étais persuadé que si, dans le rêve et, une fois sorti du rêve, je me suis rendu compte que j'avais déjà rêvé de cet appartement, agencé autrement, que j'y avais subis de drôles d'aventures (...).

Nous sommes donc allés, la copine de ma mère, ma quatrième sœur et moi, récupérer le saladier, afin que je puisse manger mes fameux concombres : nul besoin d'utiliser la clé que j'avais conservé, puisque la porte était ouverte. Nous rentrâmes donc sans nous annoncer par un stupide « y'a quelqu'un ? ». L'appartement ressemblait  désormais à une sorte de magasin de jouets : des peluches s'entassaient partout sur des étagères, des poupées, des figurines de guerre sexy, probablement privées de sexe, à l'image des Ken, l’amant fabuleux de Barbie, aux allures de meilleur ami.

Aiguillés par une charmante Indienne qui vint à nous, nous arrivâmes dans la cuisine où la maîtresse de maison, une blonde peu affable, sorte de Sharon Stone du pauvre, épouvantable quadragénaire, nous reçut d'un air indigné. J'engageai tant bien que mal la conversation avec cette morue passablement souriante pour lui expliquer la raison de notre présence en ses quartiers : ma mère avait par erreur livré une salade de concombres chez elle et moi, qui étais affamé, je souhaitais évidemment la récupérer. Elle m'assura qu'elle n'avait pas vu la moindre salade de concombres dans les parages. Pour le prouver, elle me fit même une petite démonstration :

D’un geste bien trop théâtral pour être spontané, elle ouvrit la porte du réfrigérateur pour en extraire une sorte de tenture aux couleurs des bonbons arlequins, haute de plus d'un mètre et qui, selon la logique même de l’agencement des corps dans l’espace, ne pouvait pas tenir dans l'emplacement qui lui était étrangement imparti. « Voyez, répliqua-t-elle,  ironique, il n'y a guère que ce lit dans mon frigo. »
L’objet, non identifiable, n'avait en rien l'air d'un lit. Ou alors un lit à baldaquin pour chien de luxe. Dépité, je renonçai donc à mes concombres et nous quittâmes les lieux, aussi prestement que nous les pénétrâmes.

Une fois hors de l'appartement, la blonde se mit à rire comme une damnée, à l'image de ces sorcières miteuses qui peuplent les dessins animés. Les jouets disparurent, cruel enchantement, d’un seul claquement de ses doigts secs. Alors, elle ouvrit de nouveau son frigo, qui ne contenait plus que le saladier orange, se posa en tailleur sur la table de la cuisine et se mit, lentement, à les savourer un à un, narguant un improbable voyeur, émettant, à chacune de ses bouchées, langoureuses, provocantes bouchées, des sons de satisfactions. Son orgasme culinaire eut raison de mon rêve.



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22 août 2008

La Jeune Fille et l'Assiette

(Ce billet, écrit hier, n'a rien à voir avec La Dernière Querelle, qui raconte mes vacances et sert de conclusion à cette dernière partie de mon journal. Mais j'ai choisi de le publier quand même. La suite de La Dernière Querelle paraitra dès demain.)


Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais de nouveau adolescent : avec ma vraisemblable classe, des adolescents que je n’ai jamais vu de ma vie, accompagnée de mon institutrice de CM2, une femme qui n’avait aucune notion d’hygiène, nous mangions dans un grand restaurant, sur deux étages. J’étais au rez-de-chaussée, discutais avec les gars de ma table quand j’aperçus une fille qui ressemblait beaucoup à une copine de ma sœur, qui échoua avec moi en classe d’allemand, en terminale L, une fille au visage tordu, laide et terriblement gentille qui, ici, dans ce rêve, ressemblait à une créature gothique qu’elle n’aurait jamais pu approcher, s’il s’agissait du monde réel : teint blanchâtre, lentilles bleu nuit, opaques, glaucome fantaisiste ; une allure de loup, un visage qui n’était plus le sien. Elle avait là, ainsi transfigurée, une curieuse beauté, froide et agressive. Lors même qu’elle ne ressemblait pas à la véritable jeune fille que j’ai connue, je l’ai identifié sans difficulté, grâce à cette lucidité incohérente que nous confère le monde des rêves.

Excité à l’idée de lui parler, je suis venu à elle histoire d’entamer la conversation, armée de quelques banalités usuelles, mais cette dernière ne désira pas m’écouter : elle me reprocha tout un tas de choses, dont je ne me souviens pas vraiment, avec puissance et fermeté. Tous nos camarades avaient les yeux rivés sur nous, écoutaient ses rancœurs avec l’air ébahi des vierges à qui l’on parle du loup, quand il n’est, pour elles, qu’une fantasmagorie parmi tant d’autres. Ce fut ensuite le silence. J’avais quant à moi honte de ce qu’elle m’avait dit, montant, profil bas, sans trop demander mon reste, ni même répliquer, au premier étage, sentant sur moi cette multitude de regards insistants qui me faisaient mourir de honte.

Là, je pris place à une table, en haut des escaliers, face à une vitre où je la voyais, elle, vue plongeante sur sa crinière d’ébène. Les autres, tout autour, paillaient de nouveau, comme si de rien n’était. Je me suis alors levé, j’ai sorti mon sexe et j’ai commencé à pisser sur l’assiette, quand une serveuse, arrivant derrière moi, me demanda, dans mon dos, ce que je désirai commander. Je m’empressai de ne plus uriner, rangeant ma verge avec perte et fracas, reboutonnant mon pantalon, avec l’agitation de ces enfants malicieux qu’on surprend en plein délit, en dépit de cette sensation désagréable et pesante de jet brimé, la vessie brûlante du désir urgent de se vider. Avant de passer ma commande, mes yeux se rivèrent sur mon assiette : je me rendis compte que l’urine avait disparu : une fente, comme un vagin, se dessinait dans la porcelaine. Et je la voyais bouger, l’atroce fente, ultime vision d’avant le réveil.


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