02 octobre 2009
Itaque
En Itaque, la
vaisselle est oubliée depuis trois jours, le ménage n’est plus une notion
pertinente ; des vêtements s’entassent, s’amoncellent et tout autant de moutons, de miettes de pain, défient la
lumière blafarde. Celui qui attend n’attend plus vraiment, il ne fait que
passer dans cette pièce isolée où devrait se faire l’Ouvrage, en attendant
Ulysse, en attendant Godot, en attendant n’importe qui - ou n’importe quoi.
Le temps
que l’on passe à attendre est une mort certaine, une soustraction infligée au
prestige de la vie.
- J’ai délaissé
l’Ouvrage.
Je me retrouve
dans des lieux inédits, à boire des bières avec des collègues et leurs amis,
des individus issus de ce monde inconcevable - et pourtant réputé - qui
cependant jouxte le mien. Il est bien question d’indigène dans ce flot
cosmopolite. Je me retrouve, donc, à jouer aux fléchettes dans un bar
hallucinant, tout droit sorti d’une fiction américaine, ce genre d’endroit qui
n’appartient pas à ma culture, ou devrais-je dire, mon milieu, si tant est que
j’en ai un, de milieu, car je n’aime pas être « au milieu », c’est à peine si
j’aime être au monde. Je suis le loup, le loup du step. Certains clients ont pu
m’entendre, hier, imiter le loup, un loup qui bande mou : l’attachée de
direction m’a sommé de me taire. Ce n’est point là ma meute.
- Ta place,
disait ma mère quand, enfant, je chahutais mes sœurs pour ne point qu’elles se
posent sur ma chaise, est au cimetière.
Mon Itaque est
déconstruit, poussiéreux ; à l’image de mon lit, c’est un tombeau qui façonne
bien des rêves, des configurations mentales instantanées qui se font et se défont,
petites marionnettes, lorsque je rentre enfin chez moi, où personne ne m’attend,
où je n’attends personne, pour me glisser enfin dans le monde des rêves : il
n’a point la fadeur de cette réalité que je me suis choisie. Je compte démissionner
et arrêter le café.
31 août 2009
Teufel
Les démons
évitent de lorgner sur l’écran délétère, aux ondes point mystiques, d’idiotes
fictions sirupeuses qui pourtant les concernent : un renard tout gonflé
d’ego et terriblement maladroit s’en prend à une garce vêtue de noir pour
appartenir au pays des prunes et dédaigner son pelage plus crépu que soyeux. Il
lui lance cet ultimatum : on se voit pour parler de nous samedi ou dimanche,
lundi, ce sera trop tard. Certains trentenaires déguisent sur leur carte
d’identité une immaturité féroce qui les condamne face à la vie. C’est
pathétique - et délicieux.
La garce, quant
à elle, n’est point ébranlée par ces circonstances qui feraient pâlir toute la
Côte Ouest, vous imaginez bien : elle a trouvé, sans même s’en rendre
compte, la fameuse télécommande, seule capable de suspendre ce film ridicule qu’elle
regardait et dont elle était à la fois l’actrice principale, et la désolante
figurante, tout comme Marie et son célèbre poupon manufacturé par les hommes.
Synesthésie,
levée de rideau et apparence d’un garçon qui boit des jus de pissenlit, qu’on
appose à ce labyrinthe de chair par trop connu ; point de prière,
d’invocation, c’est un bus de métal qui le transporte, par l’immense avenue
dessinée d’un vent frais. La ville des lumières, ouverte, expose son obscurité,
cette architecture parallèle qui ouvre une nouvelle vie, de nouvelles
perceptions, et, dans ce décorum oublié, la résurrection d’une appartenance
certaine : liberté et rémission, dans un même mouvement.
Un ange levé
vers le ciel, ailes écartelées ; une descente au caveau se prépare, comme
un complot ourdi par d’étranges boissons vertes, ne distillant plus leurs
poisons ; tu es nouveau ici, je ne t’ai jamais vu, tu as des yeux
superbes. Ce sont les paroles prononcées par un diable cornu aux rides
altières, mâchoire carrée, qui mène l'ange courbé sous la voûte de pierre, dans une forêt
de néons violets qu'il ne voit même plus.
28 août 2009
Absurd
Certains
préfèrent suicider leurs facultés devant un écran un télévision. Sélectionner sur
un programme l’arme de sa mort cérébrale n’est désormais plus un luxe : on abat
des arbres pour cela. Et les ondes nous assaillent, qu’on le veuille ou non.
Pour qui ne regarde pas la télévision, ou du moins n’en est point captif,
l’absence de fiction laisse place à la vie, dans ce qu’elle a de plus laid :
point de maquillage, ni d’effets spéciaux, juste une vague lenteur, un dégoût
profond qui s’insinue dans chaque chose, une fatigue intense qui distille peu à
peu ses poisons ; l’attente d’un dénouement n’est pas prévue au programme.
Voilà une approche égocentrique : n’est-ce point là mon journal, après tout ?
Passons ! Je
m’allonge, nonchalant, sur mon canapé, abîmé par quelques coïts douteux, dans
le noir s'il vous plaît, me munissant de l’épaisse télécommande, pour choisir
ma station, dans l’ombre du bâtard, sinistrement abandonné, qui ne mérite plus
d’être mastiqué et qu’une certaine gêne, vis-à-vis du gâchis, m’empêche de jeter. Je m’arrête sur ce film, Absurd,
qui m’évoque vaguement quelque chose : serait-ce son titre universel, ou bien
son synopsis, qui éveille en moi l’idée que ce film-là pourrait m’apporter
quelque chose, qu’il me faut absolument le visionner. Au pire, j’aurais passé
une heure quarante-sept en compagnie de quelque chose de vaguement familier, nonobstant
les décors.
Absurde, donc.
Un film avec
Nicolaï, produit par 2 de tension production.
Synopsis :
Des horaires
tournants et l’absence de jours de congé consécutifs pendant des semaines ont
conduit Nicolaï à accepter de travailler 8 jours de suite, pour un total de 67
heures 30, gagnant ainsi trois jours de repos consécutifs : de quoi monter voir
sa mère, cancéreuse récidiviste victime, récemment, de quelques complications :
égarée pendant 24 heures alors qu’elle devait passer son IRM, elle a été
transfusée de toute urgence, quant à son programme d’irradiation, il est
reconduit par sessions, plus courtes, d’une ou deux séances : les prunes sont
devenues myrtilles, à défaut de disparaître. Désormais elle va mieux bien
qu’affaiblie, dans son appartement aux odeurs âcres et violentes, sur lequel
les fées du ménage ne se penchent plus. Elle porte désormais ce collier que son
fils dévoré par la fatigue - et la culpabilité - lui a offert, un collier avec
« ses » couleurs. Ce fils indigne est tellement fatigué qu’il a peine à aligner
trois mots et somnole à ses côtés. Le soir venu, il reçoit sur son portable un
texto de son petit ami qui, tragédien de basse extraction, le gavant de « je
t’aime » qu’il ne pense sans doute pas, lui apprend ceci, abstraction faite des
fautes d’orthographe qui jalonnent sa prosaïque prose : « n'ayant pas de copain
je suis triste je pleure tous les soirs dans mon lit. Je pense bientôt en
chercher un... ». Un parfum d’absurdité
et de dégoût entoure Nicolaï qui, finalement, ne tardera pas à s’éveiller de
cette torpeur atavique dans laquelle il s’était plongé des mois durant :
retrouvant enfouis en lui des pouvoirs qu’il le soupçonnait plus, il invoquera,
muni d’une kyrielle de bougies phalliques, Querelle, un démon sournois quelque peu humain, et gentiment malsain.
19 août 2009
Stay Longer
Avec lui, le
renard, je ne pense rien, allongé dans la sueur lacrymale de l’amour, et
pendant l’acte, je ne pense à rien, à rien d’autre que ce vide que nous
dessinons par delà nos corps, point aux morsures que nous commettons : cette
morsure à l’oreille, devenue usuelle, à présent m’irrite, elle qui
m’enchantait, masturbait mes sens, aiguisait ma soif ; nous avons tout, et nous
n’avons rien : cet état de vide me comble, lors même qu’il m’aurait effrayé, jadis.
J’envisage un peu, parfois, que s’émiette ma mémoire, comme le sperme sous
l’eau chaude forme de minuscules boules, des petites billes de tofu.
Tous les
animaux de la forêt subissent le joug de rites, dont certains ressemblent à des
danses et certains, ataviques et cruels, ordonnent des sacrifices : ce sont
parfois des pans entiers de personnalité qui se désagrègent, des châteaux de lumière
qui tombent en poussière. Lui m’a donné une glace italienne : elle a coulé sur
ma langue et mes doigts. Puis m’a liquéfié. Chacun des rites imposés à la
logique comme unité de sens à deux ne me convient pas, si ce n’est ceux que
j’impose, en fonction de mes fantaisies, or, dans l’œil du cyclone, je n’ai
plus de fantaisie : je suis résigné et terriblement loin de mon corps, de ce
qui l’anime. Pure vérité que celle-ci. C’est ainsi seulement que je peux aimer.
De la broderie,
autrefois, j’exécutais l’ouvrage, d’une aiguille légère, parfois un peu lourde,
toujours cruelle, tissant malgré tout les figures que je m’imposais, des
géométries qui me semblaient évidentes. Mon corps, en pièce d’artillerie, ou
vaste pion de jeu d’échec, s’articulait autour de cet ouvrage auquel je donnais
tous les noms, lequel est devenu cette toile d’araignée de laquelle je suis
tenu captif, inexorablement, par chacun des pores de ma peau, victime et
araignée, bourreau émasculé par sa saignée : les tisserands ne sont finalement
pas tant des Dieux. Je repose désormais dans un cocon, un bien doux cercueil,
au côté d’une chair propice à l’éclatement, attendant des réponses à des
télégrammes que je n’ai pas envoyés ; et cependant, ne m’appelle pas
Gaston !
05 juillet 2009
Le Chaînon
Comme il est de
coutume que les faits s’enchaînent, par un mystérieux procédé que d’aucuns
qualifieraient de destin, ou hasard, alias fortuna et que certains jours
ou bien certains soirs, cette conjecture apparaisse d’une manière bien plus
nette, comme un clin d’œil forcené, rictus oculaire, d’une force qui nous
dépasse, je livre ici, mon cher journal, une série d’anecdotes pour un billet
fort dispensable, dont, je l’espère, tu comprendras le sens caché, qui tourne
autour du titre que je lui ai désigné, à savoir Mort Subite, et que j’ai
décidé de bannir, pour des raisons qui ne participent pas de la fantaisie. Tu
devrais savoir, depuis le temps, que dans ces confessions, l’important n’est
pas ce que je dis, mais ce que je laisse entendre, ou bien ce que je cache, que
l’essentiel n’est pas dans le récit, cette apparence de peau de chagrin. J’aime
à la fois et je méprise l’idée que tu ne saisisses pas cette unité crée,
au-delà du dire. Une canne, ne l’oublie pas, aide les aveugles à se guider, les
vieillards à marcher mais elle peut très bien servir à les battre.
Voici donc le
récit concernant cette soirée, mardi dernier, juste après que ne sonne les 22
heures fatidiques de la grande libération des pingouins endimanchés :
Je quitte le
boulot en retard, discutant jusqu’à 22 heures 30 avec le veilleur qui me
raconte, entre autre joyeuseté, cette histoire du gay au généreux pourboires
(Digression : cette histoire, curieusement, ne me motive pas pour m’occuper de
la clientèle gay, que je renvoie systématiquement, si possible, à mes
collègues, pour des raisons qui échappent à ma raison), et, quand je rentre par
la nuit ni froide ni obscure, je croise un client anglais perdu, recherchant
Fourvière, pour un concert, et, tout sourire, j’essaye de l’aider dans la
langue de Shakespeare, avec mon accent cent pour cent reblochon.
A cause de la
grève, processus social collectif le plus égoïste qui soit, nul n’est besoin de
préciser que le métro est fermé : j’explique au client, dans la langue de
Shakespeare, avec accent reblochon, comment louer un velov, invention lyonnaise
à la fois indispensable et inutile, puisqu’il me semble qu’il semble procéder
de la sorte, nonobstant l’heure tardive, et découvre avec lui ce merveilleux
système tactile, lui indiquant de nouveau la route du rock avec son plan
estampillé Office du Tourisme, toujours dans la langue de Shakespeare, et
toujours avec mon accent reblochon, sans me déparer de cet entrain inébranlable
qui m’est désormais familier, et c’est alors qu’il m’invite, le bougre, à aller
avec lui à son fameux concert des nuits de Fourvière, afin d’écouter les
braillements virils de cette chère Patti à la voix pâteuse.
Pour ne pas
transformer Fourvière en fourre vierge, je réponds non, prétextant une fatigue
intense qui n’est point un mythe, et je file sans plus attendre par la ville
des lumières, direction mon logis, privé également de tramway, pour rencontrer,
sur le grand boulevard, une ancienne collègue que j’apprécie beaucoup, victime
elle aussi de l’égocentrisme social, avec laquelle j’ai devisé sur une terrasse
éloignée de tout, dans une rue sans passage, semblable à des milliers de rues,
et nous nous sommes fait juter dessus en pleine conversation « je fais fuir
les hommes, j’arrête le carnage et je vrille au boulot » par une mamie
noctambule, qui, incontinente de l’arrosoir, arrosait à l’envi son maudit
géranium, aux alentours de minuit.
J’imagine
parfois ainsi la vie, comme une suite d’anneaux, qui, alignés les uns après les
autres, forment une chaîne, dont le fermoir serait l’inévitable mort, l’état de
poussière.
02 juillet 2009
New Christ - En arrière et contre le Vent
Le pouvoir de
la mort est fascinant : ces dernières années, de son vivant, Michael
Jackson, prétendu king of pop, succube interstellaire et égomaniaque
(Jubilation que de « lire » le petit livret fourni avec sa
compilation HIStory), était décrié, molesté de toute part, par disons 7
personnes sur 10 - soyons gentils avec les dead - et voilà que mort, par un
phénomène d’hypocrisie collective, à échelle mondiale, grotesque eggregore, il
devient un saint, de nouveau à la mode, le sujet de conversation numéro un,
plus important que les morts anonymes qui se produisent souvent par ces temps,
dans les avions un peu zélés, alors, quand on parle des morts en provenance des
dits avions dégringolants, au travail, je dis qu’une seule chose est
sûre : Michael Jackson n’était pas dedans - afin qu’il soit dans toutes
les conversation relative au phénomène naturel inévitable qu’est la mort, que n’évitent
visiblement pas toutes les rhinoplastie de la terre. Voilà, shame, j’ai parlé
de lui, dont je me fiche éperdument et dont l’envahissement sonore, anytime,
anywhere, anyplace, n’éveille en moi aucun sentiment suffisamment fort pour
créer une note, si ce n’est une vague lassitude, et donc, j’ai parlé de lui
comme tant d’autres, qui nous imposent également cette mort par flatulences
sonores ou hommages dégoulinants de miel ; car ce n’est point dans le
silence qu’on brise une chaîne. Une chose est sûre cependant, et désormais
acquise : sa musique binaire et clinquante est son incarnation zombie et, malheureusement,
nous survivra, comme la plupart des choses qui ne sont pas authentiques.
30 juin 2009
Melting Pop
Un homme sur le
toit change les tuiles, point les miennes qui suis dans la tuile : c’est ainsi
que l’on dit, n’est-ce pas ? Le fric, c’est chic, quand on en a. Ou pas. C’est
dingue, les considérations matérielles qui viennent se greffer sur nos
préoccupations dès lors qu’on partage sa couche de façon périodique et qu’on
décide, avec ce coussin saveur doudou, de partager beaucoup de choses. Vivre
d’amour et d’eau fraîche, c’est là pure utopie : tu dois manger 5 fruits et
légumes par jour, idiote cacochyme, afin de survivre dans ce monde vitaminé !
L’amour subit
les variations du haut, et du bas. Une voyante médiumnique acharnée, payée 10 fois le SMIC, ne dirait pas mieux. Le
Haut et le Bas, tu prends ceci exactement comme tu le veux, en libre-service,
ou pas. Mister Renard est affairé par l’organisation chaotique et infiniment
pragmatique de son nouveau chez lui, si bien qu’il semble me mettre un peu de
côté : adieu collocation, c’est une nouvelle vie qui commence. Quant à moi,
n’ayant plus de temps pour moi, partagé entre l’incertain tandem Love et
Arbeit, j’ai la patience d’une vipère, le dynamisme anémié d’une victime de
ténia.
Le boulot,
c’est intense : je sens mes cheveux se délier de ma tête un à un, mon appétit
de disparaître, syndrome casper, et donc, tu l’as deviné : je n’écris plus
parce que le temps manque et ce manque est cruel. Je ne le dirai jamais assez.
Merci Bergson pour l’élaboration point trop fastidieuse de ta théorie concernant
le temps subjectif, et de ne point avoir fourni d’antidote certain, afin de le
manipuler à notre guise, l’ennui n’étant pas une arme, quand on est assailli.
Enfin, que dire
d’autre pour fignoler ce tableau de platitude : j’ai subi cette visite médicale
de routine, dans un centre de médecine préventive : quid du CAP médecine ? Je
me suis cependant fait palper l’aine, détection d’une prune hypothétique chez
un sujet de trente ans. Vous fumez ? Sans doute la seule question médicale
pertinente. La visite médicale des trois jours était bien plus productive - et
couillue : malaxage intensif des testicules, souplesse testée en tenue d’Adam,
le médecin reluquant le croupion d’une possible recrue. Un charmant garçon
m’avait également proposé de goûter son saucisson : ce n’est point là métaphore. Bien des
choses se perdent, en ce monde. Même ce satané stéthoscope n’est plus si froid !
10 mai 2009
Alambic des Limbes
Dieu nous a
abandonnés mais, dans son infinie mansuétude, il nous a laissé la Boisson.
Alors, je bois plus que de raison, pour conjurer. Je n’ai guère opposé
résistance à ces gens sympathiques dont l’entreprise était, sous la houlette de
mes désirs les plus bas, de confire mon foie avec des cocktails de plus en plus
puissants, variés et assassins, bien décidé à retrouver un peu de foi par ces
temps sombres. Je me suis senti moins vain, parce que j’ai fait rire avec
quelques répliques cinglantes et j’ai régalé ce beau monde d’une salade de riz
aux noix, parfumée à la figue, salade que j’avais préparée dans ce silence
culinaire que je m’impose souvent, quand je ne bois pas. Oh oui, je sais, je
bois plus que de raison.
J’ai retrouvé
des lieux nocturnes que je n’envisageais plus, si sombres, si noirs, à mesure
que je déraillais, déprimant ceux que je touchais de paroles idiotes et
sirupeuses, succube à sentiments, bisounours gothique au pas lourd et
métallique. Juché, vautour sans ailes, à la croix du bar noir, statufié, je me
gargarisais avec cette bouteille de vodka, versais à torrent cette eau
génétiquement modifiée dans mon verre ; j’attendais ce mec qui m’avait promis
de revenir d’ici quinze minutes, raccompagnant son amie, ce mec dans les yeux
duquel je me suis noyé, délimitant un instant d’éternité dans l’amande de son
ove pétillant. Il était si mignon que j’ai fait l’effort de sortir quelques
phrases en Allemand. Ben quoi ? Il m’avait laissé son verre, ses
cigarettes, son briquet - point sa carte de crédit - en guise de garantie, car,
une heure plus tard, ce joli cœur n’était toujours pas revenu. Il m’est
désormais possible de lui inventer toutes les histoires, une mythologie, ou bien,
à loisir, quelques drames plus ou moins sanguinolents. Mais je buvais, buvais
encore, sans doute faut-il penser aux bouteilles vides, au recyclage pour aider
la recherche contre le cancer et nous délivrer à jamais des prunes, des raisins, voire des pèches. Ne l’ai-je pas déjà dit : Dieu nous a abandonnés. Et oui, tu
ne le sais sans doute pas, mais je vide toutes ces bouteilles pour toi, maman.
Ainsi, je
m’enfonçais, je m’enfonçais encore et encore jusqu’à craquer, jusqu’à pleurer,
jusqu’à me vider de pleurs, des larmes pour être bien, et d’un somptueux vomi
au sucre de curry que j’ai offert avec toute la générosité dont sont capables
mes entrailles à ma ville d’élection, avant que de m’écrouler enfin, masse
informe chié par l’Inexistant sur le bitume. Je n’imaginais pas qu’un ange,
sans aile lui aussi, veillerait sur moi. Il m’a relevé et m’a fait gravir sept
étages, pour m’aliter dans un canapé où j’ai pu m’évanouir tout à fait. Il
n’était jamais très loin, puisqu’il fabriquait une armée de bouteilles. Oui, je
le sais, je bois plus que de raison mais c’est ainsi que je me suis réparé,
sans même utiliser un couteau. Les libertés les plus illusoires ne sont-elles
pas, après tout, celles que nous nous inventons ?
15 avril 2009
Un Tramway nommé Gésir
Perrache. 5 : 30 AM. Le
corps délabré par la nuit, juxtaposé, nonchalant, contre le mur, soudé par
l’épaule au ciment et sans amygdale, j’attendais que le tramway nommé gésir
vienne m’emmener loin de ces paysages glabres, pour reposer mes membres
alourdis par les frasques d’une nuit sans lune. Un homme est venu à moi, me
réveiller de cette torpeur atavique, de cette vague nostalgie qui préside à la
fin de toutes choses, les pires, comme les meilleures, ces petits deuils de peu
d’importance qui vous font aimer la vie. Ou pas.
Un homme gras et quasi
chauve / le crâne bardé
de tiges cuivrées de gras /
m’a harponné, de face, à
quelques centimètres de mon visage, comme ces enfants qui font la manche non
loin de la gare, aux portes des 3 étoiles. Nos haleines viciées communiquèrent,
quand il prit sur lui d’ouvrir la bouche, pour une invitation des plus déplacée
- et inattendue. Sexy coma, sexy trauma…
Il me dit : tu reviens du
boulot ? Ou tu as fait la fête ?
Je réponds avec aplomb :
La fête.
Ca te dit de passer un
moment, là, avec moi ? J’habite juste à côté.
Je travaille demain
après-midi.
A quelle heure ?
A deux heures.
T’as pas 30 minutes ?
Ca dure pas longtemps
avec toi !
Une heure alors, on fera
des préliminaires.
J’aime pas les
préliminaires. Et je veux pas être
fatigué au boulot. Mais on peut se voir bientôt.
Quand ?
Bientôt.
[Silence]
Et tu aimes quoi, toi,
au lit ?
[Censure de la médiocrité.]
Et tu n’aimes pas des
trucs plus « hard » ?
[La fellation, c’est hard
?]
Le tramway arrive enfin,
et, avant que de m’engouffrer dedans, je lui glisse dans le creux de l’oreille
une connerie abjecte, afin de finaliser cet échange minimal, matinal : vendredi,
on baisera comme des porcs.
Funny little one ! Tout de
même… Je lui ai donné mon numéro de téléphone portable, je sais pas trop
pourquoi, je sais pas trop comment, ainsi que mon prénom, afin qu’il puisse
m’insérer - dans les abysses de son cellulaire. Il m’a demandé mon âge. Ma
profession. Si j’ai six orteils de pieds. Les choses les plus utiles en quelque
sorte. Absurde : je ne sais même pas si j’ai commis ces actions par habitude,
par amusement ou par dépit, tout en sachant pertinemment qu’il ne se passera
rien de physique entre nos deux corps lors même qu’il est loisible qu’un jour,
alité et face aux striures de mon plafond, je me masturbe en pensant au
grotesque de cet inachevé, assouvissant par là même une pulsion contraire, par
abus de fierté.
Depuis, le téléphone
n’arrête pas de sonner.
05 avril 2009
Beth
Explorons une dernière fois
le monde des rêves, si tu le veux bien, avant que de fermer la porte, et de
disparaître à loisir dans l’aurore laiteuse - ou l’empire silencieux - et
accidenté - de la nuit.
Je n’écris plus de rêves
ici, pourtant, ce n’est pas faute d’en faire, ou d’en subir, chaque nuit qui se
passe, en marge du quotidien : des petits contes atroces pour enfants attardés,
des farandoles de monstres et des douceurs nacrées. Importantes, ces douceurs,
tu n’as pas idée !
Ne t’attends pas, pour ce
dernier rêve, à quelques instants oniriques cousus par cette voix dont tu es
coutumier, puisque cette voix, éreintée, désormais ne chante plus, ne porte
plus, c’est à peine si elle murmure, susurre. Mais procédons :
Je suis allé dans ce
sanctuaire - éreinté lui aussi - qu’est l’United Café. Pénétrant ce lieu par
une porte qui, dans le monde du rêve, n’existe pas, je me retrouve dans une
salle fictive, reliée au célébrissime Couloir. Là, sous des éclairages violents
comme des couteaux, des corps nus d’hommes musclés et décharnés s’enlacent,
mécaniques douteuses ; et devant moi se tient Beth, cette amie que je n’ai
pas revue depuis l’université, ma meilleure amie d’antan, complice de tant
d’instants, avec qui je suis brouillé depuis 8 ans - et à jamais - pour des
histoires qui cependant ne méritent pas que se fâchent deux adultes - péché d'orgueil
n’est-il pas malédiction ?
Son visage n’a pas changé,
toujours aussi poupin, des petites oreilles de Bouddha, des lunettes évoquant
des papillons l’armature, cependant que le verre n’a rien de léger, formant
deux petits bocaux. Elle est nue, et visiblement enceinte. Sa peau fatiguée,
relâchée, grise et friable, lui donne un air de vieille femme surannée sur laquelle
on aurait collé une tête joviale et débonnaire, comme pour créer une chimère
douteuse, un oxymoron de chair incarné dans le monde brut et physique.
Je l’appelle : Beth !
Elle me regarde d’un air
bovin, point trop lucide, mais j’y vois fort bien, pour la connaître
parfaitement, qu’elle me reconnaît, cela bien que j’ai changé, vieilli moi
aussi, épaissi tout autant qu’elle, et qu’elle ne souhaite vraiment pas me
parler. La Garce !
Avec une conviction des
plus écœurante, j’essaye tant bien que mal d’établir un possible dialogue :
On est plus des enfants,
Beth. On est pas obligé de se parler à nouveau, mais je tenais à toi, alors
j’aimerais que tu me racontes ce que tu as fait tout ce temps.
Elle ne répond en rien à
cette requête mais je vois bien dans son œil torve que cela l’intéresse,
peut-être, de me livrer des parcelles de sa vie. Néanmoins, elle se tourne vers
un homme nu, sur un banc, un homme terriblement jeune, aux cheveux blancs - et
point albinos - avec un corps de craie, rectiligne et franc, une verge très peu
innervée, si dure qu’elle semble soudée à son nombril, et blanche comme le
calcaire. Beth ne tarde pas à se saisir de ses deux testicules, bonbons lisses
comme des joues de bébé, qu’elle malaxe mollement entre ses doigts grêles et
tordus.
Je rejoins pour ma part le
couloir, où une forêt de créatures pailletées aux allures diaprées, fardées
comme des créatures de clip vidéo, m’empêchent d’avancer.
Viens avec nous,
Nicolas, qu’elles me disent. Viens
avec nous.
Le regard droit, sans
prétendre les voir, je force le passage en m’élançant dans cette forêt
décharnée et mouvante, griffé, molesté, par des ongles de démons, et cela
jusqu’au sang : de légères piqûres, ni plus ni moins. Et je m’élance toujours.
Et j’entends :
Allez, de toutes les
connasses, tu es la pire, alors viens nous rejoindre.
J’arrive devant le
vestiaire qui, dans le monde réel, se situe à l’entrée et qui, dans le monde du
rêve, est exactement au même endroit c'est-à-dire : la porte de sortie. Je
découvre que je porte une de ces besaces modernes qui, voici quelques années,
étaient réservées aux homosexuels, besace que j’ouvre, pour en sortir ma
sempiternelle veste, que curieusement je ne porte pas en pareille occasion.
La fille du vestiaire me
dit : « Ca fera trois euros.
- Trois euros ? C’est
pas deux, d’habitude ?
Il y a deux choses.
- Ca devrait faire 4
alors.
Mais c’est trois. C’est
ainsi, c’est comme ça, et pas autrement.
- J’aime trop le chiffre
trois pour le sacrifier ainsi »
Sans trop savoir pourquoi,
je repose ma veste dans le sac, que je remets ainsi qu’une pièce de deux euros,
dans les mains de cette jeune fille fort aimable, pour ensuite quitter à jamais
les lieux, par la porte de métal.
Et me réveiller.
…
















