QUERELLE

Journal intime, mais non confidentiel, de Nicolas Raviere, où il est question de toute autre chose, parfois, que de simples querelles.

27 novembre 2009

Prologue

Vous vous levez sans certitude, un lendemain d’hiver, et il ne fait pas froid. Il ne fera plus froid. Ce pourrait, cela, être une publicité honteuse, pour un indispensable duvet d’oie transgénique, une succulente boisson chaude, hydratante, point trop laxative, un panégyrique éclatant, louant jusqu’à la déraison les mérites d’une religion nouvelle, estampillée temple solaire, ou bien une réclame tapageuse et cruelle, pour des caissons à UV, cercueil moire et bleuté où il fait bon s’allonger nu, pour se transformer en créature de rêve provisoire.

Il n’en est rien.
Point de confort bleu ouaté, de rayon X.

- Ce n’est pas aujourd’hui que nous monnayerons le styx.

Je voulais, m’a-t-il dit, que tu saches que le beaujolais nouveau est arrivé. Je lui ai répondu que le Querelle nouveau, lui aussi, bien qu’hors saison, est à la porte qui attend, l’air absent, mû par des volontés de silence et de confession. Il marche d’un pas moins décidé mais n’a plus la tête dans les étoiles. C’est qu’il se repasse - sans cesse - la chronique d’un décès. Son monde, ébranlé, n’a cependant changé en rien et pourtant tout, absolument tout, est différent. Il se lève, et n’attend pas. Il se dit qu’il doit se créer un monde, à tout prix, puisqu’il le faut, qu’à défaut d’écrire des histoires, il faut les vivre : c’est ainsi qu’il s’efface de la nuit, battu par le vent, un tapis de feuilles mortes, c’est ainsi qu’il s’évapore dans un long baiser chargé de nicotine. Tout doux. Trop doux.

Fatigué, enfin, à bout de souffle, il rayonne dans ce bal à n’en plus finir, ce bal de chacals, hors le temps et hors la vie, qui le relie à son passé, déterré pour l’occasion, au milieu d’hommes nouveaux, incliné sur la promesse d’un nouvel amour qui sent la finitude, amour dont il ramasse les fruits, car tout verger suppose cueillette : chaque fruit de chaque arbre est menacé par son corbeau, la vie, ses infâmes coups de becs tranchants. Mais il s’en fiche : il cueille les yeux fermés, peu importe les vanités qu’impose le monde, parce que son but n’est pas de se nourrir, mais d’oublier. Chaque bouchée, comme chaque pas, est une avancée vers quelque chose d’indéfini et de flou qui sent la liberté - et le renoncement : une femme absente est là plus que jamais qui guette, se manifeste dans le détail, jusqu’au plus insensé ; et quelque chose, j’ai bien dit quelque chose, murmure qu’elle ne sera plus jamais là, et frappe au coeur. C’est indicible.

- Cela fait un mois, aujourd’hui, que maman est morte.

08 octobre 2009

Omega Centauri

On veut nous mettre du garçon, va pour le garçon, une pluie de garçons, longs et bruns, voilà : des garçons, comme s’il en pleuvait, avec des yeux clairs si possible et pas trop sexy parce qu’on ne sait jamais : ne point pousser la clientèle au crime ; déjà qu’elle bave copieusement sur de jolies poitrines, moulées dans l’acrylique rose d’un granuleux costume de cirque. Le règne des femmes, c’est fini, bel est bien fini.

Quel est ce délire ? Et qu'est-ce que ça peut bien faire ? En vieillissant, en fermentant, ces garçons se retrouveront tous avec une bedaine qui traîne à leurs pieds cousus de cornes et de mycoses ; gavés de charcuterie, de saindoux et d’huiles bon marché, enivrés d’alcool au rabais, cuvées délavées, certains d’entre eux, aux bouches les plus pâteuses, glisseront leurs cravates nauséabondes dans leurs caleçons vichy difformes et vaguement souillés. Celle-ci s’imprimera comme une couche de gras scintillant sur l’implacable montagne de graisse lourde - abjecte volupté que ce serpentin de satin, en direction d’un pénis mou et fatigué.

J’ai couché avec toi comme un homosexuel couche avec une femme : par dépit. Un soir d’été, nappé de vodka, je t’avais vu pisser un maigre filet sur un réverbère, rue de l’Université et je t’ai conduit, pour t’éconduire, dans l’appartement du Grand Disparu, sans pour autant éprouver une once de désir à ton égard, peut-être par lassitude, peut-être par pitié, peut-être pour satisfaire une pulsion glauque dont j’ignorais alors les germes, la possibilité d’existence : j’étais, quoi qu'il en soit, terriblement jeune. Or, malgré tout, je t’ai caressé, et chacune de mes caresses raclait ta peau fragile, qui pelait encore et encore, déposant sur nos corps en sueur toute cette neige effarante et dégoûtante qui, bien qu’elle évoquait à n’en pas douter la mue des insectes, ne m’effrayait pas. Je me disais, tout simplement, avec une lucidité que je n’ai jamais perdue : on a les étoiles qu’on mérite.

Collection de garçons, étendards de prototypes, boutique lumineuse, ceinte de majestés, et plus bas : son enfer incontesté, où les étoiles ne sont que gouttes de lait, infâmes lactations, je feuillette dans un album fantôme chacun de mes amants, chacun de mes amours, retissant le canevas d’histoires toujours uniques, aux dénouements iniques, ne tirant saveur que des inachevés, des expériences étranges et, d’avoir quitté pour les Lumières cet homme que j’ai toujours aimé, je conçois des regrets de plus en plus amers - et une satisfaction martyre à l’avoir ainsi abandonné : celle qu’il puisse avoir la vie que moi, du haut de mes 29 ans, je ne pouvais lui offrir.

Alors oui, bien des années plus tard, soir de solitude, sous le poids capiteux des souvenirs et cette lucidité désarmante qui me mène à la conclusion que je finirais seul, je renoue, tendre félicité, avec cette réflexion suggérée par ces trois rapports sexuels successifs, nés d’une miction : je mérite chacune des étoiles qui me sont discernées et c’est avec plaisir que je les décroche de mon firmament : je veux un cosmos nu, dénaturé, je veux tout mais n’ai de désir pour rien. Ou, tout simplement : je veux disparaître.


04 septembre 2009

Animal Junkie

- Quel est déjà ton prénom, ton prénom, mon beau, aux yeux effarants ? Moi je suis animal Junkie et je t’invite à cette fête sans queue ni tête, un soir au bord du lac. Tu viendras, dis, tu viendras ?

- J’ai de l’aube en tête, et des idées de poésie. Ma mère est de nouveau au pays des prunes, avec une voix de fillette. J’ai lancé des bonbons sur ma nouvelle stagiaire, une jeune fille trop déterminée et jolie, qui pose pour de la lingerie, avec aplomb, devant des cheminées, sur des peaux de bêtes, la peau nacrée, bardée de filaments de dentelles noires.

- Mais ton prénom, dis-moi ton prénom, je l’ai oublié.

- Je me souviens de ton haleine mentholée et déjà j’ai envie d’oublier cet instant où tu posais tes mains sur mes cuisses, d’un frôlement maintenu, terriblement féminin. J’en aime un autre, et cet autre : c’est moi.

- C’est sans doute le propre de l’homosexuel, de s’aimer, ou de se bannir.

- Ou les deux à la fois, c’est sans doute la même chose, probablement, mais, ce n’est pas du tout ça. Ce n’est jamais vraiment ça. Tu sais, animal junkie, il y a cet homme sauvage avec qui j’imagine des coïts sur ma table basse, qui te ressemble un peu, et ce garçon délavé, un jeune poussin que j’aimerais briser à loisir, et dont la chair semble si tendre qu’elle est un crime - pour un végétarien. Il m’a donné comme un joyau un clin d’œil malicieux, et il est à portée.

- Cela ne me dit pas ton prénom.

- Il est comme l’amour, mon cher animal Junkie : à réinventer.

31 août 2009

Teufel

Les démons évitent de lorgner sur l’écran délétère, aux ondes point mystiques, d’idiotes fictions sirupeuses qui pourtant les concernent : un renard tout gonflé d’ego et terriblement maladroit s’en prend à une garce vêtue de noir pour appartenir au pays des prunes et dédaigner son pelage plus crépu que soyeux. Il lui lance cet ultimatum : on se voit pour parler de nous samedi ou dimanche, lundi, ce sera trop tard. Certains trentenaires déguisent sur leur carte d’identité une immaturité féroce qui les condamne face à la vie. C’est pathétique - et délicieux.

La garce, quant à elle, n’est point ébranlée par ces circonstances qui feraient pâlir toute la Côte Ouest, vous imaginez bien : elle a trouvé, sans même s’en rendre compte, la fameuse télécommande, seule capable de suspendre ce film ridicule qu’elle regardait et dont elle était à la fois l’actrice principale, et la désolante figurante, tout comme Marie et son célèbre poupon manufacturé par les hommes.

Synesthésie, levée de rideau et apparence d’un garçon qui boit des jus de pissenlit, qu’on appose à ce labyrinthe de chair par trop connu ; point de prière, d’invocation, c’est un bus de métal qui le transporte, par l’immense avenue dessinée d’un vent frais. La ville des lumières, ouverte, expose son obscurité, cette architecture parallèle qui ouvre une nouvelle vie, de nouvelles perceptions, et, dans ce décorum oublié, la résurrection d’une appartenance certaine : liberté et rémission, dans un même mouvement.

Un ange levé vers le ciel, ailes écartelées ; une descente au caveau se prépare, comme un complot ourdi par d’étranges boissons vertes, ne distillant plus leurs poisons ; tu es nouveau ici, je ne t’ai jamais vu, tu as des yeux superbes. Ce sont les paroles prononcées par un diable cornu aux rides altières, mâchoire carrée, qui mène l'ange courbé sous la voûte de pierre, dans une forêt de néons violets qu'il ne voit même plus.

 

25 août 2009

Le Mausolée d'Astradyne

Au prise dès le matin avec ce bâtard caoutchouteux qui ne satisfait pas à ma gourmandise, victime de cette mise en bouche douteuse, je me remémore la soirée de la veille : une panne de courant, car la nuit est vite tombée, l’emprunt de bougies au bar d’en face et la descente à tâtons dans les sous-sols, à la recherche du fameux disjoncteur, parmi une armada de boutons et disjoncteurs divers ; j’avais senti, dans le noir, par delà une porte qui d’ordinaire est toujours fermée et des pans de métal, une présence curieuse, sans doute étais-je animé par une forme de paranoïa inconsciente, la création d’un mythe façonné de toutes pièces, en express, par cette pseudo culture dont on nous abreuve, et qui nous gouverne à notre insu :

J’étais passé par là, la veille, avec notre nouvelle stagiaire, afin de lui faire visiter les recoins les plus sombres, comme à la recherche d’un trésor, sous forme de billes glacées ; elle avait dit que c’était là un décor de film d’horreur, et les portes, avec hublots, ce genre de porte, soi-disant qu’elles existent dans tous les films de ce genre. C’était, pour reprendre ces mots, « vraiment flippant ». J’imagine pour ma part qu’il est possible de dénicher dans ce genre de lieu bien des bâtards - et des cafards -, dans un quelconque placard, cela pour animer et rassasier le désir de clients cafardeux.

Or l’horreur commence à la maison
(N’est-ce pas Claire ?)

Avec ce bâtard, précisément. Qui reflète exactement le flétrissement d’une vie usuelle, qui n’est point du domaine du rêve, régie par la dîme et le labeur et dont chaque instant, chaque compartiment, s’est dévêtu de toute singularité : la fadeur constante d’un plat de pâtes. N’importe quel ingrédient peut le relever, mais les pâtes resteront toujours ce qu’elles sont : des pâtes. Fades.

Je cherche en moi cet autre disjoncteur, pour faire péter les plombs, sauter l’installation, faire dériver le courant, afin de me retrouver dans les ténèbres. Car je l’ai dit, précisément, j’espère l’agresseur tapi au fond de moi. Celui-là seul est capable de m’émouvoir, en créant bien des drames, des richesses, celui-là qui n’est autre qu’un cadavre, dont l’Autre se repaît et qu’il moleste par des critiques incessantes. Je devrais, sans doute, être heureux de savoir que certains collectionnent les cancers comme d’autres des timbres, afin de pouvoir diriger ma pensée sur quelque chose, ressentir quelques émotions par trop violentes, souffrir, mais cette idée-là me dégoûte précisément. L’anesthésie au déni, plus économique, est un suicide au gaz.

19 août 2009

Stay Longer

Avec lui, le renard, je ne pense rien, allongé dans la sueur lacrymale de l’amour, et pendant l’acte, je ne pense à rien, à rien d’autre que ce vide que nous dessinons par delà nos corps, point aux morsures que nous commettons : cette morsure à l’oreille, devenue usuelle, à présent m’irrite, elle qui m’enchantait, masturbait mes sens, aiguisait ma soif ; nous avons tout, et nous n’avons rien : cet état de vide me comble, lors même qu’il m’aurait effrayé, jadis. J’envisage un peu, parfois, que s’émiette ma mémoire, comme le sperme sous l’eau chaude forme de minuscules boules, des petites billes de tofu.

Tous les animaux de la forêt subissent le joug de rites, dont certains ressemblent à des danses et certains, ataviques et cruels, ordonnent des sacrifices : ce sont parfois des pans entiers de personnalité qui se désagrègent, des châteaux de lumière qui tombent en poussière. Lui m’a donné une glace italienne : elle a coulé sur ma langue et mes doigts. Puis m’a liquéfié. Chacun des rites imposés à la logique comme unité de sens à deux ne me convient pas, si ce n’est ceux que j’impose, en fonction de mes fantaisies, or, dans l’œil du cyclone, je n’ai plus de fantaisie : je suis résigné et terriblement loin de mon corps, de ce qui l’anime. Pure vérité que celle-ci. C’est ainsi seulement que je peux aimer.

De la broderie, autrefois, j’exécutais l’ouvrage, d’une aiguille légère, parfois un peu lourde, toujours cruelle, tissant malgré tout les figures que je m’imposais, des géométries qui me semblaient évidentes. Mon corps, en pièce d’artillerie, ou vaste pion de jeu d’échec, s’articulait autour de cet ouvrage auquel je donnais tous les noms, lequel est devenu cette toile d’araignée de laquelle je suis tenu captif, inexorablement, par chacun des pores de ma peau, victime et araignée, bourreau émasculé par sa saignée : les tisserands ne sont finalement pas tant des Dieux. Je repose désormais dans un cocon, un bien doux cercueil, au côté d’une chair propice à l’éclatement, attendant des réponses à des télégrammes que je n’ai pas envoyés ; et cependant, ne m’appelle pas Gaston !

 

20 juillet 2009

L'Evidence des Mains

Les mains de ma mère sont celles qui m’ont guidé dans l’écriture : elle me faisait dessiner les lettres une à une, et les mots prenaient vie, lorsque j’apprenais à écrire, en CP, le soir venu. Ces lettres, il fallait les retracer encore et encore, jusqu’à les faire vivre soi-même. Sa main guidait la mienne, comme une mère guide une vie ; l’institutrice pestait. Les mains ne mentent pas, ne mentent jamais : elles trahissent jusqu’à l’âge des personnes dont les visages miraculés n’affichent que mensonges, elles trahissent les envies et trahissent les métiers. Ses mains étaient mortes, quand je les caressais, dimanche soir. Alors, je souhaite le mensonge des mains, la déroute du cosmos.

15 juillet 2009

Définitive

Parfois la réalité ne se laisse pas dire : ce n’est point le cerveau qu’elle envahit, ni même la raison, mais le corps tout entier, les nerfs et ce qu’elle ne laisse échapper de substance n’est qu’eau salée, des larmes qui ne nettoient rien et qui, bien que fluides, n’ont pas le pouvoir des courants, des fleuves et rivières, n’emportent rien dans cette tempête qui se joue.

En trois jours, je n’ai vu ma mère qu’une heure : le soir, alitée chez elle, revenue des urgences avec son cathéter à l’aine, sa sonde, le ventre souillé de sang coagulé, presque chauve, si fatiguée qu’elle ne pouvait plus parler, les lèvres gonflées de sang. J’ai dormi chez ma sœur, pour ne point l’épuiser davantage. Au terme d’une longue veillée, d’une poignée d’heures de sommeil, nous avons appris que son pansement avait encore lâché, elle a cherché à nous rassurer, promettant qu’elle nous rappellerait quand l’ambulance arriverait, mais elle ne nous a jamais appelés ; nous fûmes pris de panique, ma sœur et moi, à débouler chez elle, pensant qu’elle avait fait un malaise, car, d’après notre tante, elle n’a de cesse d’en faire et nous les cache, ou bien - c’était mon idée – avait-elle trépassé. En réalité, elle n’était pas là, elle était déjà partie, évaporée dans ses longs corbillards pour vivants qu’on appelle ambulance. Sa valise, non encore fermée, attendait paisiblement sur son lit, dans cet appartement qui sentait la mort à plein nez, une odeur écœurante à vous faire vomir, plus puissante, entêtante, que n’importe quel parfum industriel.

Nous passâmes ensuite trois longues heures aux urgences, parmi des gens qui venaient là pour des motifs ahurissants, genre un ongle incarné, alors que d’autres, en fauteuils ou sur des lits en métal, portaient dignement - et en silence - leur fardeau, le regard vide, fatigue intense, comme écrasés par le poids d’une faucheuse obèse. Je vis ma mère parmi eux, à notre arrivée, les portes coupe-feu étant ouvertes : assise au milieu de cette assemblée patiente et silencieuse, elle semblait complètement perdue, regardait dans le vague. Elle ressemblait à un enfant atteint de progéria, un animal qui, toujours libre, dans une nature sans homme, se fait prendre au piège par un braconnier fantôme, cet aspect physique racorni légitimerait que ma seconde sœur, celle avec laquelle j’ai rompu toute communication l’an passé, ne lui laisse plus voir ses enfants qu’elle adore pourtant, et qu’elle lui imposait chaque jour, pour ne pas débourser le moindre centime. Moi, dans tout ça, je ne voyais plus, face à moi, cette femme qui m’avait élevé et qui, malgré tout, invincible, avait toujours survécu, mais je ne voyais pas une étrangère non plus : curieux paradoxe. Elle nous a aperçus dès notre arrivée. Après avoir communiqué par signes, je comprenais qu’elle évitait soigneusement notre regard ; nous sommes allés dehors, pour prendre l’air, ma sœur en a profité pour appeler notre autre sœur, qui a coupé la conversation deux minutes plus tard, ainsi que notre tante, pendant plus d’une heure, et moi, de mon côté, assis sur un trottoir, en position fœtale, j’ai craqué en silence.

Trois heures plus tard, ma mère était à mes côtés : « j’aime beaucoup tes chaussures, et ta chemise ». Elle m’a dit ça et c’est à peu près tout, Moi, j’avais appris entre temps qu’elle n’avait pas qu’une tumeur, dans la gorge, mais trois prunes incrustées dans son visage, au côté droit, et qu’il n'était pas possible de l’opérer.

Nous l’avons laissé chez elle se reposer, mais j’ai voulu, le soir venu, ne parler qu’avec elle : ma sœur m’a attendu en bas, contre sa voiture, je l’ai retrouvé enlacé avec son petit ami dans ce cimetière de tôle qu’on appelle parking. Personne ne saura ce que j’ai dit à ma mère, ni même ce qu’elle m’a dit, elle, après avoir bredouillé des excuses, puisque désolée de ne pas avoir été là pour moi, alors que j’ai franchi 500 kilomètres pour la voir ; personne ne saura rien de cet entretien, tout au plus que je lui ai pris la main. Cette main, je l’ai caressée longuement, dans un long silence martelé de mots. Puis, quand j’ai pris congé d’elle, avant de pousser la porte de son salon, de disparaître dans les vapeurs fantômes de sa maladie, elle m’a dit, d’une voix lancinante : tu sais, quand je rêve de toi, tu es toujours un petit garçon.

 

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Querelle confesse à 11:02 - I. Tisseur de Saison / Perséphone - Confessionnal [11]
Autopsie : ,

05 juillet 2009

Le Chaînon

Comme il est de coutume que les faits s’enchaînent, par un mystérieux procédé que d’aucuns qualifieraient de destin, ou hasard, alias fortuna et que certains jours ou bien certains soirs, cette conjecture apparaisse d’une manière bien plus nette, comme un clin d’œil forcené, rictus oculaire, d’une force qui nous dépasse, je livre ici, mon cher journal, une série d’anecdotes pour un billet fort dispensable, dont, je l’espère, tu comprendras le sens caché, qui tourne autour du titre que je lui ai désigné, à savoir Mort Subite, et que j’ai décidé de bannir, pour des raisons qui ne participent pas de la fantaisie. Tu devrais savoir, depuis le temps, que dans ces confessions, l’important n’est pas ce que je dis, mais ce que je laisse entendre, ou bien ce que je cache, que l’essentiel n’est pas dans le récit, cette apparence de peau de chagrin. J’aime à la fois et je méprise l’idée que tu ne saisisses pas cette unité crée, au-delà du dire. Une canne, ne l’oublie pas, aide les aveugles à se guider, les vieillards à marcher mais elle peut très bien servir à les battre.

Voici donc le récit concernant cette soirée, mardi dernier, juste après que ne sonne les 22 heures fatidiques de la grande libération des pingouins endimanchés :

Je quitte le boulot en retard, discutant jusqu’à 22 heures 30 avec le veilleur qui me raconte, entre autre joyeuseté, cette histoire du gay au généreux pourboires (Digression : cette histoire, curieusement, ne me motive pas pour m’occuper de la clientèle gay, que je renvoie systématiquement, si possible, à mes collègues, pour des raisons qui échappent à ma raison), et, quand je rentre par la nuit ni froide ni obscure, je croise un client anglais perdu, recherchant Fourvière, pour un concert, et, tout sourire, j’essaye de l’aider dans la langue de Shakespeare, avec mon accent cent pour cent reblochon.

A cause de la grève, processus social collectif le plus égoïste qui soit, nul n’est besoin de préciser que le métro est fermé : j’explique au client, dans la langue de Shakespeare, avec accent reblochon, comment louer un velov, invention lyonnaise à la fois indispensable et inutile, puisqu’il me semble qu’il semble procéder de la sorte, nonobstant l’heure tardive, et découvre avec lui ce merveilleux système tactile, lui indiquant de nouveau la route du rock avec son plan estampillé Office du Tourisme, toujours dans la langue de Shakespeare, et toujours avec mon accent reblochon, sans me déparer de cet entrain inébranlable qui m’est désormais familier, et c’est alors qu’il m’invite, le bougre, à aller avec lui à son fameux concert des nuits de Fourvière, afin d’écouter les braillements virils de cette chère Patti à la voix pâteuse.

Pour ne pas transformer Fourvière en fourre vierge, je réponds non, prétextant une fatigue intense qui n’est point un mythe, et je file sans plus attendre par la ville des lumières, direction mon logis, privé également de tramway, pour rencontrer, sur le grand boulevard, une ancienne collègue que j’apprécie beaucoup, victime elle aussi de l’égocentrisme social, avec laquelle j’ai devisé sur une terrasse éloignée de tout, dans une rue sans passage, semblable à des milliers de rues, et nous nous sommes fait juter dessus en pleine conversation « je fais fuir les hommes, j’arrête le carnage et je vrille au boulot » par une mamie noctambule, qui, incontinente de l’arrosoir, arrosait à l’envi son maudit géranium, aux alentours de minuit.

J’imagine parfois ainsi la vie, comme une suite d’anneaux, qui, alignés les uns après les autres, forment une chaîne, dont le fermoir serait l’inévitable mort, l’état de poussière.


25 juin 2009

Ich Auch

Il semble prendre, mon renard, belle illusion, de petites distances, pour ne point m’étouffer et moi de le vouloir toujours plus auprès de moi ; dynamique amoureuse incertaine qui fait que nous ne nous phagocytons pas, et puis, quand il me voit, que nous sommes plongés dans les bras l’un de l’autre, suspendus dans notre dimension, si loin des turpitudes et des rituels, il me claque qu’il m’aime dans trois langues, et moi de lui répondre dans ces trois même langues ; mais, au delà du langage, il est des scintillements, des étoiles incrustées dans les yeux, qui ont devancés ces déclarations.
- Je savais que tu m’aimais, mais tu ne voulais pas le dire. Tu te retenais.
- Toi aussi, sans aucun doute.

C’était une nuit, fin de printemps, nous étions alités, tous les deux, chacun de notre côté, pour ne point nous souder par l'accablante chaleur, pour ne point se gêner : nous étions fatigués. Lui ne bougeait pas, je ne trouvais pas le sommeil ; il était tard, beaucoup trop tard : le bonheur n’était plus qu’un parfum évaporé, sur la soie de nos tissus. Les désirs, édifiants, étaient apaisés, les labeurs, oppressants, fraîchement digérés, la sensation d’être là, terriblement pesante. L’inquiétude m’avait saisi, et il m’était impossible de m’extraire de son étreinte.
- Tu ne dors pas ?
- Non, je n’y arrive pas, et toi ?
- Non plus, je sais que tu dors pas. Qu’est-ce qui se passe ?
[….]
Télépathie, et empathie.

Le dragon peut très bien me fondre dessus, m’appeler par ma fonction, me déshumaniser, me terrasser, lors même que, rassasiée par sa vie opulente, elle n’est point trop vautour depuis que je suis sa Barbie obéissante, claquemurée dans le coton blanc ; la prune peut très bien voyager dans l’architecture alambiquée qui structure mes rêves, incrustant des stigmates dans la chair originelle, ou bien mon corps dépérir, flétrir, gésir à jamais dans une paralysie monumentale, de celle qu’imposent les rêves quand des bêtes sourdes et cruelles rodent autour des corps statufiés, je sais qu’il est là, pas très loin, et qu’au petit matin, il ira chercher, dans son beau panier, des petits croissants, et qu’il me donnera la main, dans le métro, quand je penserais : ce serait bien, qu’on se tienne la main, maintenant. Et sa main ne tardera pas à joindre la mienne, tu peux en être sûr.

 


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