27 novembre 2009
Prologue
Vous vous levez
sans certitude, un lendemain d’hiver, et il ne fait pas froid. Il ne fera plus
froid. Ce pourrait, cela, être une publicité honteuse, pour un indispensable
duvet d’oie transgénique, une succulente boisson chaude, hydratante, point trop
laxative, un panégyrique éclatant, louant jusqu’à la déraison les mérites d’une
religion nouvelle, estampillée temple solaire, ou bien une réclame tapageuse et
cruelle, pour des caissons à UV, cercueil moire et bleuté où il fait bon
s’allonger nu, pour se transformer en créature de rêve provisoire.
Il n’en est
rien.
Point de
confort bleu ouaté, de rayon X.
- Ce n’est pas aujourd’hui que nous
monnayerons le styx.
Je voulais,
m’a-t-il dit, que tu saches que le beaujolais nouveau est arrivé. Je lui ai
répondu que le Querelle nouveau, lui aussi, bien qu’hors saison, est à la porte
qui attend, l’air absent, mû par des volontés de silence et de confession. Il
marche d’un pas moins décidé mais n’a plus la tête dans les étoiles. C’est
qu’il se repasse - sans cesse - la chronique d’un décès. Son monde, ébranlé,
n’a cependant changé en rien et pourtant tout, absolument tout, est différent.
Il se lève, et n’attend pas. Il se dit qu’il doit se créer un monde, à tout
prix, puisqu’il le faut, qu’à défaut d’écrire des histoires, il faut les vivre
: c’est ainsi qu’il s’efface de la nuit, battu par le vent, un tapis de
feuilles mortes, c’est ainsi qu’il s’évapore dans un long baiser chargé de
nicotine. Tout doux. Trop doux.
Fatigué, enfin,
à bout de souffle, il rayonne dans ce bal à n’en plus finir, ce bal de chacals,
hors le temps et hors la vie, qui le relie à son passé, déterré pour
l’occasion, au milieu d’hommes nouveaux, incliné sur la promesse d’un nouvel
amour qui sent la finitude, amour dont il ramasse les fruits, car tout verger
suppose cueillette : chaque fruit de chaque arbre est menacé par son corbeau,
la vie, ses infâmes coups de becs tranchants. Mais il s’en fiche : il cueille
les yeux fermés, peu importe les vanités qu’impose le monde, parce que son but
n’est pas de se nourrir, mais d’oublier. Chaque bouchée, comme chaque pas, est
une avancée vers quelque chose d’indéfini et de flou qui sent la liberté - et
le renoncement : une femme absente est là plus que jamais qui guette, se
manifeste dans le détail, jusqu’au plus insensé ; et quelque chose, j’ai bien
dit quelque chose, murmure qu’elle ne sera plus jamais là, et frappe au coeur.
C’est indicible.
- Cela
fait un mois, aujourd’hui, que maman est morte.
08 octobre 2009
Omega Centauri
On veut nous
mettre du garçon, va pour le garçon, une pluie de garçons, longs et bruns,
voilà : des garçons, comme s’il en pleuvait, avec des yeux clairs si possible
et pas trop sexy parce qu’on ne sait jamais : ne point pousser la clientèle au
crime ; déjà qu’elle bave copieusement sur de jolies poitrines, moulées dans
l’acrylique rose d’un granuleux costume de cirque. Le règne des femmes, c’est
fini, bel est bien fini.
Quel est ce
délire ? Et qu'est-ce que ça peut bien faire ? En vieillissant, en fermentant,
ces garçons se retrouveront tous avec une bedaine qui traîne à leurs pieds
cousus de cornes et de mycoses ; gavés de charcuterie, de saindoux et d’huiles
bon marché, enivrés d’alcool au rabais, cuvées délavées, certains d’entre eux,
aux bouches les plus pâteuses, glisseront leurs cravates nauséabondes dans
leurs caleçons vichy difformes et vaguement souillés. Celle-ci s’imprimera
comme une couche de gras scintillant sur l’implacable montagne de graisse
lourde - abjecte volupté que ce serpentin de satin, en direction d’un pénis mou
et fatigué.
J’ai couché
avec toi comme un homosexuel couche avec une femme : par dépit. Un soir d’été,
nappé de vodka, je t’avais vu pisser un maigre filet sur un réverbère, rue de
l’Université et je t’ai conduit, pour t’éconduire, dans l’appartement du Grand
Disparu, sans pour autant éprouver une once de désir à ton égard, peut-être par
lassitude, peut-être par pitié, peut-être pour satisfaire une pulsion glauque
dont j’ignorais alors les germes, la possibilité d’existence : j’étais, quoi
qu'il en soit, terriblement jeune. Or, malgré tout, je t’ai caressé, et chacune de mes caresses
raclait ta peau fragile, qui pelait encore et encore, déposant sur nos corps en
sueur toute cette neige effarante et dégoûtante qui, bien qu’elle évoquait à
n’en pas douter la mue des insectes, ne m’effrayait pas. Je me disais, tout
simplement, avec une lucidité que je n’ai jamais perdue : on a les étoiles
qu’on mérite.
Collection de
garçons, étendards de prototypes, boutique lumineuse, ceinte de majestés, et
plus bas : son enfer incontesté, où les étoiles ne sont que gouttes de lait,
infâmes lactations, je feuillette dans un album fantôme chacun de mes amants,
chacun de mes amours, retissant le canevas d’histoires toujours uniques, aux
dénouements iniques, ne tirant saveur que des inachevés, des expériences
étranges et, d’avoir quitté pour les Lumières cet homme que j’ai toujours aimé,
je conçois des regrets de plus en plus amers - et une satisfaction martyre à
l’avoir ainsi abandonné : celle qu’il puisse avoir la vie que moi, du haut de
mes 29 ans, je ne pouvais lui offrir.
Alors oui, bien des années plus tard, soir de solitude, sous le poids capiteux des souvenirs et cette
lucidité désarmante qui me mène à la conclusion que je finirais seul, je
renoue, tendre félicité, avec cette réflexion suggérée par ces trois rapports
sexuels successifs, nés d’une miction : je mérite chacune des étoiles qui me
sont discernées et c’est avec plaisir que je les décroche de mon firmament : je
veux un cosmos nu, dénaturé, je veux tout mais n’ai de désir pour rien. Ou,
tout simplement : je veux disparaître.
04 septembre 2009
Animal Junkie
- Quel est déjà
ton prénom, ton prénom, mon beau, aux yeux effarants ? Moi je suis animal
Junkie et je t’invite à cette fête sans queue ni tête, un soir au bord du lac. Tu
viendras, dis, tu viendras ?
- J’ai de l’aube
en tête, et des idées de poésie. Ma mère est de nouveau au pays des prunes,
avec une voix de fillette. J’ai lancé des bonbons sur ma nouvelle stagiaire,
une jeune fille trop déterminée et jolie, qui pose pour de la lingerie, avec
aplomb, devant des cheminées, sur des peaux de bêtes, la peau nacrée, bardée de
filaments de dentelles noires.
- Mais ton
prénom, dis-moi ton prénom, je l’ai oublié.
- Je me
souviens de ton haleine mentholée et déjà j’ai envie d’oublier cet instant où
tu posais tes mains sur mes cuisses, d’un frôlement maintenu, terriblement
féminin. J’en aime un autre, et cet autre : c’est moi.
- C’est sans
doute le propre de l’homosexuel, de s’aimer, ou de se bannir.
- Ou les deux à
la fois, c’est sans doute la même chose, probablement, mais, ce n’est pas du
tout ça. Ce n’est jamais vraiment ça. Tu sais, animal junkie, il y a cet homme sauvage
avec qui j’imagine des coïts sur ma table basse, qui te ressemble un peu, et ce
garçon délavé, un jeune poussin que j’aimerais briser à loisir, et dont la
chair semble si tendre qu’elle est un crime - pour un végétarien. Il m’a donné
comme un joyau un clin d’œil malicieux, et il est à portée.
- Cela ne me
dit pas ton prénom.
- Il est comme
l’amour, mon cher animal Junkie : à réinventer.
31 août 2009
Teufel
Les démons
évitent de lorgner sur l’écran délétère, aux ondes point mystiques, d’idiotes
fictions sirupeuses qui pourtant les concernent : un renard tout gonflé
d’ego et terriblement maladroit s’en prend à une garce vêtue de noir pour
appartenir au pays des prunes et dédaigner son pelage plus crépu que soyeux. Il
lui lance cet ultimatum : on se voit pour parler de nous samedi ou dimanche,
lundi, ce sera trop tard. Certains trentenaires déguisent sur leur carte
d’identité une immaturité féroce qui les condamne face à la vie. C’est
pathétique - et délicieux.
La garce, quant
à elle, n’est point ébranlée par ces circonstances qui feraient pâlir toute la
Côte Ouest, vous imaginez bien : elle a trouvé, sans même s’en rendre
compte, la fameuse télécommande, seule capable de suspendre ce film ridicule qu’elle
regardait et dont elle était à la fois l’actrice principale, et la désolante
figurante, tout comme Marie et son célèbre poupon manufacturé par les hommes.
Synesthésie,
levée de rideau et apparence d’un garçon qui boit des jus de pissenlit, qu’on
appose à ce labyrinthe de chair par trop connu ; point de prière,
d’invocation, c’est un bus de métal qui le transporte, par l’immense avenue
dessinée d’un vent frais. La ville des lumières, ouverte, expose son obscurité,
cette architecture parallèle qui ouvre une nouvelle vie, de nouvelles
perceptions, et, dans ce décorum oublié, la résurrection d’une appartenance
certaine : liberté et rémission, dans un même mouvement.
Un ange levé
vers le ciel, ailes écartelées ; une descente au caveau se prépare, comme
un complot ourdi par d’étranges boissons vertes, ne distillant plus leurs
poisons ; tu es nouveau ici, je ne t’ai jamais vu, tu as des yeux
superbes. Ce sont les paroles prononcées par un diable cornu aux rides
altières, mâchoire carrée, qui mène l'ange courbé sous la voûte de pierre, dans une forêt
de néons violets qu'il ne voit même plus.
25 août 2009
Le Mausolée d'Astradyne
Au prise dès le
matin avec ce bâtard caoutchouteux qui ne satisfait pas à ma gourmandise,
victime de cette mise en bouche douteuse, je me remémore la soirée de la veille
: une panne de courant, car la nuit est vite tombée, l’emprunt de bougies au
bar d’en face et la descente à tâtons dans les sous-sols, à la recherche du
fameux disjoncteur, parmi une armada de boutons et disjoncteurs divers ;
j’avais senti, dans le noir, par delà une porte qui d’ordinaire est toujours
fermée et des pans de métal, une présence curieuse, sans doute étais-je animé
par une forme de paranoïa inconsciente, la création d’un mythe façonné de
toutes pièces, en express, par cette pseudo culture dont on nous abreuve, et
qui nous gouverne à notre insu :
J’étais passé
par là, la veille, avec notre nouvelle stagiaire, afin de lui faire visiter les
recoins les plus sombres, comme à la recherche d’un trésor, sous forme de billes
glacées ; elle avait dit que c’était là un décor de film d’horreur, et les
portes, avec hublots, ce genre de porte, soi-disant qu’elles existent dans tous
les films de ce genre. C’était, pour reprendre ces mots, « vraiment flippant ».
J’imagine pour ma part qu’il est possible de dénicher dans ce genre de lieu
bien des bâtards - et des cafards -, dans un quelconque placard, cela pour
animer et rassasier le désir de clients cafardeux.
Or
l’horreur commence à la maison
(N’est-ce
pas Claire ?)
Avec ce bâtard,
précisément. Qui reflète exactement le flétrissement d’une vie usuelle, qui
n’est point du domaine du rêve, régie par la dîme et le labeur et dont chaque
instant, chaque compartiment, s’est dévêtu de toute singularité : la fadeur
constante d’un plat de pâtes. N’importe quel ingrédient peut le relever, mais
les pâtes resteront toujours ce qu’elles sont : des pâtes. Fades.
Je cherche en
moi cet autre disjoncteur, pour faire péter les plombs, sauter l’installation,
faire dériver le courant, afin de me retrouver dans les ténèbres. Car je l’ai
dit, précisément, j’espère l’agresseur tapi au fond de moi. Celui-là seul est
capable de m’émouvoir, en créant bien des drames, des richesses, celui-là qui
n’est autre qu’un cadavre, dont l’Autre se repaît et qu’il moleste par des
critiques incessantes. Je devrais, sans doute, être heureux de savoir que
certains collectionnent les cancers comme d’autres des timbres, afin de pouvoir
diriger ma pensée sur quelque chose, ressentir quelques émotions par trop
violentes, souffrir, mais cette idée-là me dégoûte précisément. L’anesthésie au
déni, plus économique, est un suicide au gaz.
19 août 2009
Stay Longer
Avec lui, le
renard, je ne pense rien, allongé dans la sueur lacrymale de l’amour, et
pendant l’acte, je ne pense à rien, à rien d’autre que ce vide que nous
dessinons par delà nos corps, point aux morsures que nous commettons : cette
morsure à l’oreille, devenue usuelle, à présent m’irrite, elle qui
m’enchantait, masturbait mes sens, aiguisait ma soif ; nous avons tout, et nous
n’avons rien : cet état de vide me comble, lors même qu’il m’aurait effrayé, jadis.
J’envisage un peu, parfois, que s’émiette ma mémoire, comme le sperme sous
l’eau chaude forme de minuscules boules, des petites billes de tofu.
Tous les
animaux de la forêt subissent le joug de rites, dont certains ressemblent à des
danses et certains, ataviques et cruels, ordonnent des sacrifices : ce sont
parfois des pans entiers de personnalité qui se désagrègent, des châteaux de lumière
qui tombent en poussière. Lui m’a donné une glace italienne : elle a coulé sur
ma langue et mes doigts. Puis m’a liquéfié. Chacun des rites imposés à la
logique comme unité de sens à deux ne me convient pas, si ce n’est ceux que
j’impose, en fonction de mes fantaisies, or, dans l’œil du cyclone, je n’ai
plus de fantaisie : je suis résigné et terriblement loin de mon corps, de ce
qui l’anime. Pure vérité que celle-ci. C’est ainsi seulement que je peux aimer.
De la broderie,
autrefois, j’exécutais l’ouvrage, d’une aiguille légère, parfois un peu lourde,
toujours cruelle, tissant malgré tout les figures que je m’imposais, des
géométries qui me semblaient évidentes. Mon corps, en pièce d’artillerie, ou
vaste pion de jeu d’échec, s’articulait autour de cet ouvrage auquel je donnais
tous les noms, lequel est devenu cette toile d’araignée de laquelle je suis
tenu captif, inexorablement, par chacun des pores de ma peau, victime et
araignée, bourreau émasculé par sa saignée : les tisserands ne sont finalement
pas tant des Dieux. Je repose désormais dans un cocon, un bien doux cercueil,
au côté d’une chair propice à l’éclatement, attendant des réponses à des
télégrammes que je n’ai pas envoyés ; et cependant, ne m’appelle pas
Gaston !
20 juillet 2009
L'Evidence des Mains
Les mains de ma
mère sont celles qui m’ont guidé dans l’écriture : elle me faisait dessiner les
lettres une à une, et les mots prenaient vie, lorsque j’apprenais à écrire, en
CP, le soir venu. Ces lettres, il fallait les retracer encore et encore,
jusqu’à les faire vivre soi-même. Sa main guidait la mienne, comme une mère
guide une vie ; l’institutrice pestait. Les mains ne mentent pas, ne mentent
jamais : elles trahissent jusqu’à l’âge des personnes dont les visages
miraculés n’affichent que mensonges, elles trahissent les envies et trahissent
les métiers. Ses mains étaient mortes, quand je les caressais, dimanche soir. Alors,
je souhaite le mensonge des mains, la déroute du cosmos.
15 juillet 2009
Définitive
Parfois la
réalité ne se laisse pas dire : ce n’est point le cerveau qu’elle envahit, ni
même la raison, mais le corps tout entier, les nerfs et ce qu’elle ne laisse
échapper de substance n’est qu’eau salée, des larmes qui ne nettoient rien et
qui, bien que fluides, n’ont pas le pouvoir des courants, des fleuves et
rivières, n’emportent rien dans cette tempête qui se joue.
En trois jours,
je n’ai vu ma mère qu’une heure : le soir, alitée chez elle, revenue des
urgences avec son cathéter à l’aine, sa sonde, le ventre souillé de sang coagulé,
presque chauve, si fatiguée qu’elle ne pouvait plus parler, les lèvres gonflées
de sang. J’ai dormi chez ma sœur, pour ne point l’épuiser davantage. Au terme
d’une longue veillée, d’une poignée d’heures de sommeil, nous avons appris que
son pansement avait encore lâché, elle a cherché à nous rassurer, promettant qu’elle
nous rappellerait quand l’ambulance arriverait, mais elle ne nous a jamais
appelés ; nous fûmes pris de panique, ma sœur et moi, à débouler chez
elle, pensant qu’elle avait fait un malaise, car, d’après notre tante, elle n’a
de cesse d’en faire et nous les cache, ou bien - c’était mon idée – avait-elle
trépassé. En réalité, elle n’était pas là, elle était déjà partie, évaporée
dans ses longs corbillards pour vivants qu’on appelle ambulance. Sa valise, non
encore fermée, attendait paisiblement sur son lit, dans cet appartement qui
sentait la mort à plein nez, une odeur écœurante à vous faire vomir, plus
puissante, entêtante, que n’importe quel parfum industriel.
Nous passâmes
ensuite trois longues heures aux urgences, parmi des gens qui venaient là pour
des motifs ahurissants, genre un ongle incarné, alors que d’autres, en
fauteuils ou sur des lits en métal, portaient dignement - et en silence - leur
fardeau, le regard vide, fatigue intense, comme écrasés par le poids d’une
faucheuse obèse. Je vis ma mère parmi eux, à notre arrivée, les portes
coupe-feu étant ouvertes : assise au milieu de cette assemblée patiente et
silencieuse, elle semblait complètement perdue, regardait dans le vague. Elle
ressemblait à un enfant atteint de progéria, un animal qui, toujours libre,
dans une nature sans homme, se fait prendre au piège par un braconnier fantôme,
cet aspect physique racorni légitimerait que ma seconde sœur, celle avec
laquelle j’ai rompu toute communication l’an passé, ne lui laisse plus voir ses
enfants qu’elle adore pourtant, et qu’elle lui imposait chaque jour, pour ne
pas débourser le moindre centime. Moi, dans tout ça, je ne voyais plus, face à
moi, cette femme qui m’avait élevé et qui, malgré tout, invincible, avait
toujours survécu, mais je ne voyais pas une étrangère non plus : curieux
paradoxe. Elle nous a aperçus dès notre arrivée. Après avoir communiqué par
signes, je comprenais qu’elle évitait soigneusement notre regard ; nous sommes
allés dehors, pour prendre l’air, ma sœur en a profité pour appeler notre autre
sœur, qui a coupé la conversation deux minutes plus tard, ainsi que notre
tante, pendant plus d’une heure, et moi, de mon côté, assis sur un trottoir, en
position fœtale, j’ai craqué en silence.
Trois heures
plus tard, ma mère était à mes côtés : « j’aime beaucoup tes chaussures, et ta
chemise ». Elle m’a dit ça et c’est à peu près tout, Moi, j’avais appris entre
temps qu’elle n’avait pas qu’une tumeur, dans la gorge, mais trois prunes
incrustées dans son visage, au côté droit, et qu’il n'était pas possible de
l’opérer.
Nous l’avons
laissé chez elle se reposer, mais j’ai voulu, le soir venu, ne parler qu’avec
elle : ma sœur m’a attendu en bas, contre sa voiture, je l’ai retrouvé enlacé
avec son petit ami dans ce cimetière de tôle qu’on appelle parking. Personne ne
saura ce que j’ai dit à ma mère, ni même ce qu’elle m’a dit, elle, après avoir
bredouillé des excuses, puisque désolée de ne pas avoir été là pour moi, alors
que j’ai franchi 500 kilomètres pour la voir ; personne ne saura rien de cet
entretien, tout au plus que je lui ai pris la main. Cette main, je l’ai caressée
longuement, dans un long silence martelé de mots. Puis, quand j’ai pris congé
d’elle, avant de pousser la porte de son salon, de disparaître dans les vapeurs
fantômes de sa maladie, elle m’a dit, d’une voix lancinante : tu sais, quand je
rêve de toi, tu es toujours un petit garçon.

05 juillet 2009
Le Chaînon
Comme il est de
coutume que les faits s’enchaînent, par un mystérieux procédé que d’aucuns
qualifieraient de destin, ou hasard, alias fortuna et que certains jours
ou bien certains soirs, cette conjecture apparaisse d’une manière bien plus
nette, comme un clin d’œil forcené, rictus oculaire, d’une force qui nous
dépasse, je livre ici, mon cher journal, une série d’anecdotes pour un billet
fort dispensable, dont, je l’espère, tu comprendras le sens caché, qui tourne
autour du titre que je lui ai désigné, à savoir Mort Subite, et que j’ai
décidé de bannir, pour des raisons qui ne participent pas de la fantaisie. Tu
devrais savoir, depuis le temps, que dans ces confessions, l’important n’est
pas ce que je dis, mais ce que je laisse entendre, ou bien ce que je cache, que
l’essentiel n’est pas dans le récit, cette apparence de peau de chagrin. J’aime
à la fois et je méprise l’idée que tu ne saisisses pas cette unité crée,
au-delà du dire. Une canne, ne l’oublie pas, aide les aveugles à se guider, les
vieillards à marcher mais elle peut très bien servir à les battre.
Voici donc le
récit concernant cette soirée, mardi dernier, juste après que ne sonne les 22
heures fatidiques de la grande libération des pingouins endimanchés :
Je quitte le
boulot en retard, discutant jusqu’à 22 heures 30 avec le veilleur qui me
raconte, entre autre joyeuseté, cette histoire du gay au généreux pourboires
(Digression : cette histoire, curieusement, ne me motive pas pour m’occuper de
la clientèle gay, que je renvoie systématiquement, si possible, à mes
collègues, pour des raisons qui échappent à ma raison), et, quand je rentre par
la nuit ni froide ni obscure, je croise un client anglais perdu, recherchant
Fourvière, pour un concert, et, tout sourire, j’essaye de l’aider dans la
langue de Shakespeare, avec mon accent cent pour cent reblochon.
A cause de la
grève, processus social collectif le plus égoïste qui soit, nul n’est besoin de
préciser que le métro est fermé : j’explique au client, dans la langue de
Shakespeare, avec accent reblochon, comment louer un velov, invention lyonnaise
à la fois indispensable et inutile, puisqu’il me semble qu’il semble procéder
de la sorte, nonobstant l’heure tardive, et découvre avec lui ce merveilleux
système tactile, lui indiquant de nouveau la route du rock avec son plan
estampillé Office du Tourisme, toujours dans la langue de Shakespeare, et
toujours avec mon accent reblochon, sans me déparer de cet entrain inébranlable
qui m’est désormais familier, et c’est alors qu’il m’invite, le bougre, à aller
avec lui à son fameux concert des nuits de Fourvière, afin d’écouter les
braillements virils de cette chère Patti à la voix pâteuse.
Pour ne pas
transformer Fourvière en fourre vierge, je réponds non, prétextant une fatigue
intense qui n’est point un mythe, et je file sans plus attendre par la ville
des lumières, direction mon logis, privé également de tramway, pour rencontrer,
sur le grand boulevard, une ancienne collègue que j’apprécie beaucoup, victime
elle aussi de l’égocentrisme social, avec laquelle j’ai devisé sur une terrasse
éloignée de tout, dans une rue sans passage, semblable à des milliers de rues,
et nous nous sommes fait juter dessus en pleine conversation « je fais fuir
les hommes, j’arrête le carnage et je vrille au boulot » par une mamie
noctambule, qui, incontinente de l’arrosoir, arrosait à l’envi son maudit
géranium, aux alentours de minuit.
J’imagine
parfois ainsi la vie, comme une suite d’anneaux, qui, alignés les uns après les
autres, forment une chaîne, dont le fermoir serait l’inévitable mort, l’état de
poussière.
25 juin 2009
Ich Auch
Il semble
prendre, mon renard, belle illusion, de petites distances, pour ne point
m’étouffer et moi de le vouloir toujours plus auprès de moi ; dynamique
amoureuse incertaine qui fait que nous ne nous phagocytons pas, et puis, quand
il me voit, que nous sommes plongés dans les bras l’un de l’autre, suspendus
dans notre dimension, si loin des turpitudes et des rituels, il me claque qu’il
m’aime dans trois langues, et moi de lui répondre dans ces trois même
langues ; mais, au delà du langage, il est des scintillements, des étoiles
incrustées dans les yeux, qui ont devancés ces déclarations.
- Je savais que
tu m’aimais, mais tu ne voulais pas le dire. Tu te retenais.
- Toi aussi,
sans aucun doute.
C’était une
nuit, fin de printemps, nous étions alités, tous les deux, chacun de notre côté,
pour ne point nous souder par l'accablante chaleur, pour ne point se gêner :
nous étions fatigués. Lui ne bougeait pas, je ne trouvais pas le sommeil ;
il était tard, beaucoup trop tard : le bonheur n’était plus qu’un parfum
évaporé, sur la soie de nos tissus. Les désirs, édifiants, étaient apaisés, les
labeurs, oppressants, fraîchement digérés, la sensation d’être là, terriblement
pesante. L’inquiétude m’avait saisi, et il m’était impossible de m’extraire de
son étreinte.
- Tu ne dors
pas ?
- Non, je n’y
arrive pas, et toi ?
- Non plus, je
sais que tu dors pas. Qu’est-ce qui se passe ?
[….]
Télépathie, et
empathie.
Le dragon peut
très bien me fondre dessus, m’appeler par ma fonction, me déshumaniser, me
terrasser, lors même que, rassasiée par sa vie opulente, elle n’est point trop
vautour depuis que je suis sa Barbie obéissante, claquemurée dans le coton
blanc ; la prune peut très bien voyager dans l’architecture alambiquée qui
structure mes rêves, incrustant des stigmates dans la chair originelle, ou bien
mon corps dépérir, flétrir, gésir à jamais dans une paralysie monumentale, de
celle qu’imposent les rêves quand des bêtes sourdes et cruelles rodent autour
des corps statufiés, je sais qu’il est là, pas très loin, et qu’au petit matin,
il ira chercher, dans son beau panier, des petits croissants, et qu’il me
donnera la main, dans le métro, quand je penserais : ce serait bien, qu’on
se tienne la main, maintenant. Et sa main ne tardera pas à joindre la mienne,
tu peux en être sûr.
















