QUERELLE + querelles = Querelle(S)

Au singulier comme au pluriel, Querelle, c'est le journal intime, mais non confidentiel, de Nicolas Raviere, où il est question de toute autre chose, parfois, que de simples querelles.

25 juin 2009

Ich Auch

Il semble prendre, mon renard, belle illusion, de petites distances, pour ne point m’étouffer et moi de le vouloir toujours plus auprès de moi ; dynamique amoureuse incertaine qui fait que nous ne nous phagocytons pas, et puis, quand il me voit, que nous sommes plongés dans les bras l’un de l’autre, suspendus dans notre dimension, si loin des turpitudes et des rituels, il me claque qu’il m’aime dans trois langues, et moi de lui répondre dans ces trois même langues ; mais, au delà du langage, il est des scintillements, des étoiles incrustées dans les yeux, qui ont devancés ces déclarations.
- Je savais que tu m’aimais, mais tu ne voulais pas le dire. Tu te retenais.
- Toi aussi, sans aucun doute.

C’était une nuit, fin de printemps, nous étions alités, tous les deux, chacun de notre côté, pour ne point nous souder par l'accablante chaleur, pour ne point se gêner : nous étions fatigués. Lui ne bougeait pas, je ne trouvais pas le sommeil ; il était tard, beaucoup trop tard : le bonheur n’était plus qu’un parfum évaporé, sur la soie de nos tissus. Les désirs, édifiants, étaient apaisés, les labeurs, oppressants, fraîchement digérés, la sensation d’être là, terriblement pesante. L’inquiétude m’avait saisi, et il m’était impossible de m’extraire de son étreinte.
- Tu ne dors pas ?
- Non, je n’y arrive pas, et toi ?
- Non plus, je sais que tu dors pas. Qu’est-ce qui se passe ?
[….]
Télépathie, et empathie.

Le dragon peut très bien me fondre dessus, m’appeler par ma fonction, me déshumaniser, me terrasser, lors même que, rassasiée par sa vie opulente, elle n’est point trop vautour depuis que je suis sa Barbie obéissante, claquemurée dans le coton blanc ; la prune peut très bien voyager dans l’architecture alambiquée qui structure mes rêves, incrustant des stigmates dans la chair originelle, ou bien mon corps dépérir, flétrir, gésir à jamais dans une paralysie monumentale, de celle qu’imposent les rêves quand des bêtes sourdes et cruelles rodent autour des corps statufiés, je sais qu’il est là, pas très loin, et qu’au petit matin, il ira chercher, dans son beau panier, des petits croissants, et qu’il me donnera la main, dans le métro, quand je penserais : ce serait bien, qu’on se tienne la main, maintenant. Et sa main ne tardera pas à joindre la mienne, tu peux en être sûr.

 


15 juin 2009

L'Odeur du Télégramme

Fracture en ce blog de béton. Stop.

Je voulais acheter un parfum pour maman, pour la fête des Mères, mais je me suis dit que Poison n’était pas très indiqué, me confiait ma sœur ces jours derniers, et quant à moi, ce que je n’ai pas dit, c’est mon attachement fortuit et déraisonné à ce garçon avec qui je passe le plus clair de mon temps libre. En effet, cela va faire un mois que le loup et le renard se sont acoquinés ; c’est bien simple, ces deux-là ne se quittent plus. Il n’est désormais plus question d’être étonné, ou d’être étonnant. C’est hors-saison, et hors raison.

Nous avons trois points « commun » : celui, évident, d’aimer les hommes, celui, qui ne nous a point rapproché, d’avoir des parents cancéreux, et, enfin, étrange coïncidence, celui de partager le même nom de famille, nonobstant la syllepse.

J’ai très peu parlé de lui, que j’ai rencontré voici trois mois, dans un cimetière, le cimetière de la Guillotière : c’est en ce lieu éminemment silencieux, que d’aucuns qualifient de morbide, parce qu’ils sont coincés dans leurs schémas pathétiques et clichés nauséabonds, que nous nous sommes rencontrés, sous l’égide du Miracle de la Rose. Sans doute m’est-il important, pour que j’omette de raconter nos périples, et ce que je ressens. Lui, l’opposé, garçon en négatif, n’a de cesse de nous photographier, sous toutes les lumières, à bout de bras, se constituant un album qui m’effraie tout à fait.

Toutefois :

Nous nous sommes enlacés, à la confluence, sur la pointe de la Presqu’île, là où le Rhône et la Saône se rencontrent, se mélangent et ne deviennent qu’un. Ce n’était pas prémédité.
Nous passons des heures à ne voir que nous ; le monde comme arrêté.
Nous sommes deux à nous inquiéter de la disparition d’un muffin dans l’affable séjour : serait-ce un coup de la vilaine boulangère ?
Nous souhaitons nous dire des choses, mais nous les réprimons ; sans doute nos yeux parlent à la place de nos lèvres, selon leur brillance, l’intensité, parmi la douceur, et la morsure.
Nous refoulons l’aquarium.

Hier enfin, nous nous sommes adonnés, malgré nous, à la télépathie.


29 mai 2009

Welcome to Zanzibar

Tu entres dans l’ère concrète où les mots, sous couvert d’inférences, évoquent des réalités nouvelles, dessinent des nuances aux drames et aux bonheurs, élargissent les frontières des mondes connus et inconnus, fracturent l’unité du Totem. 

Je ne me fais plus de souci pour elle, disait la voix. Elle un petit ami, gentil, serviable, une nouvelle télévision. Je ne fais plus de souci pour elle, et advienne que pourra !

Cela n’est point un délire, tout juste un reflet à peine déformé de la réalité, dont on le discerne la vérité qu’au travers d’une lame subjective, un jugement des cinq sens, qu’accompagnent, purulents, certains automatismes fortuits de la pensée. Tout cela paraît un peu obscur, mais fais un effort, concentre-toi et prends-moi par la main.

Welcome to Zanzibar

La dernière fois que j’ai saisi une main qui m’était tendue, je me suis retrouvé enfermé entre quatre murs, derrière une porte coulissante, à conjurer, fracassant le pseudo totem qui m’avait lié au vain serment, non reconduit, jouant une partition nouvelle et cependant innée. Comme j’avais la tête dure, pour ne point ployer aux extrémités, par l’étreinte du Cyclope !

Une heure après, des anges essoufflés tournaient autour du panneau Exit. Surprenant : j’ai posé un instant ma main sur son épaule, froissant le blanc textile, gagnant l’halitueuse épaule et condamnant la vie, rejoignant les murs crèmes, par la découpe habile du matin, suspendu au soleil miteux de l’aube.

Il fallait fêter cet anniversaire, anniversaire de chair, à la façon des rois, des reines et des esclaves, se perdre dans les affres d’une tradition nouvelle, un rite factice et factuel, délictuel : créer, en quelque sorte, sa propre mythologie.

***

POSTER BOY

Trois silhouettes se dessinent, au grand café des requins blancs, dans la moiteur silencieuse et abyssale d’un été sulfureux, dont les formes évoquent, lignes droites et longilignes, des hommes fins, rompus aux mécaniques physiques.

***

[Je me fiche bien que tu ne comprennes pas, journal, ce que je cherche à exprimer, précisément, dans cet égarement vaguement consenti, ni même la finalité de ces quelques paragraphes. Les seuls pouvoirs qui te sont investis sont les miettes que je t’ai confiées, ta mission n’est qu’un leurre, une impuissance à conjurer ; à moins que tu ne sois le reflet de Zanzibar, auquel cas tout s’annule. Je ne te l’ai jamais dit, mais tu le sais pour être moi, Nicolas : tout a commencé par une partie de cartes, voici plus de vingt ans.]

 

 

21 avril 2009

Eglantin

J’aurais pu rester des heures devant ces jardins immaculés, à écouter la rumeur du vent, longer le fleuve, jusqu’à atteindre les chevaux, et l’Immensité, pour enfin poser mon corps vide et solitaire contre l’écorce d’un arbre, et l’y laisser gésir jusqu’à la nuit tombée, en faisant fi du verre noirci derrière lequel je dissimule mon âme.
- Ad vitam.

Est apparu, cependant, une sorte de prince au pull échancré, avec qui j’ai partagé un cornet, monnayé par un homme canin, au loin de sa camionnette et blanche et sale et vide, Prince qui m’a dit, dans un estaminet, et contre toute attente : j’ai envie de t’embrasser. Alors, il m’a gavé de gris-gris, de doux baisers, aériens et limpides, moi qui souriais bêtement, suspendu, hébété, devant la porcelaine bleue de ses yeux rieurs, jusqu’à m’y perdre aussi.
- Et il en fut ainsi.

Alors, il m’a conduit par la nuit, au loin du symposium exquis, jusqu’aux portes d’un Orphelinat, par delà des ponts où ricochèrent nos pas, pour me recueillir, au milieu d’une jungle saisissante, sur un drapé mauve où nous nous sommes fondu ; nous avions chacun, dans une main, un calice de rose, de l’autre, nous caressâmes avec langueur nos corps nus et alanguis, comme suspendus dans la moiteur de cette intimité de souffre - et de fleur.

 

 

27 janvier 2009

Double Fond

Exergue Caddie :
K dit :
« hier tu l'as eu ton chocolat, a en faire cramer ma casserole »

***

Toute lumière suppose sa négation : l’obscurité. Le sentiment amoureux suppose l’érection. Une nuit, dans mes draps, j’ai orienté de nouveau mes pensées sur un autre fanfaron, bouffon point anecdotique, qui, lui, tu le sais fort bien, ne pousserait pas un cri de vierge effarouché, si jamais la mousse de lait dentelée débordait de l’infirme casserole aux contours tranchants ; lui, magicien essoufflé, il ferait chauffer la bière par fût entier pour l’Enchantement, il saurait la faire mousser. Je me retournais donc dans mon lit, en pensant à lui, l’antithèse de K, élément masculin, avec, au-delà, une musique jazz derrière, langoureuse et fanfaronne. Et Meeerd.

Puis vint un jour d’ennui et de rage, de ceux qui oppriment les dépressifs, ébranlent les autres, et même les désinvoltes, tu vois, le genre de jour où rien ne va, où tout foire, où, fragilisé, l’on ressent comme le besoin irrépressible d’être consolé. Et plus encore, admettons-le : il est des soirs où l’on veut l’univers entier. Ne surtout pas entendre qu’une soupe cuit, au fin fond d’une marmite familiale et douteuse. On s’empare alors de son cellulaire, pour envoyer un SOS lamentable, aussi délicieux et bref qu’un bonbon, sans gélatine de porc. La déroute, toute simple, sur la route de l’échec. Un échange se crée, de peu de mots, jusqu’à la prise de rendez-vous. Ultime mise en branle. Et l’on se sent vibrer un peu, d’avoir plus d’importance, finalement, qu’une simple casserole.

C’était une soirée et noire et pluvieuse, un peu triste ; le genre de soirée tout à fait indiquée pour l’errance et la tristesse ; j’ai plaqué, lâche, mon corps fatigué contre la vitre froide, embuée, du tramway, laquelle pleurait contre mon dos quelques larmes transparentes. Fatigué, lessivé, vidé, j’ai alangui ma silhouette contre la lame de ce faux miroir, tache oblongue et noire en quête d’un nulle part. Je n’ai point regardé, lancé à toute allure sur le pont Galliéni, les toits lumineux des Universités, ce que je fais toujours, par habitude, cela qui m’apaise et me conforte dans l’idée que j’ai fait le bon choix, en m’installant ici. J’étais pressé, ému de le revoir.

Bien des minutes plus tard, j’étais perdu sur la grande colline, la pluie s’écrasant lentement sur mon visage, la lame du froid me pénétrant jusqu’au derme, en quête d’une rue qui m’était inconnue, tout comme la rue des Macchabées, autrefois, et tout aussi sombre, silencieuse, déserte, défunte. N’était-ce pas finalement cela, la magie : une nuit vaguement glacée, le bitume mollement trempé, que battait mon pas vif, empressé, avec un but ? L’envie de m’épancher. De quoi parlerions-nous cette fois ?

Mais me voilà au terme de cette marche dans l’inconnu, arrêté net devant une porte austère, à chercher son nom sur une étiquette blanche, sans en connaître précisément l’orthographe. Certains, comme moi, n’ont pas de nom à l’interphone, parce que la pluie n’a de cesse de les effacer : existent-ils vraiment, ces gens-là ? Je reconnais d’entre milles son identité secrète et je reprends mon souffle. C’est alors que, d’une pression lente et calculée, j’ai sonné à la porte d’un immeuble, qui s’est ouverte sans même que je décline mon identité, gardant les lèvres closes, ému par la stridence. S’est dessiné derrière l’amovible panneau de bois, dans un couloir sombre et exigu, un rectangle de lumière, où je me suis engouffré, sans plus attendre, en ombre furtive et malhabile. Nul besoin de frapper : la porte m’était ouverte.


FIN

 


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Querelle confesse à 10:11 - III. Stratisme / Chronos - Confessionnal [11]
Autopsie : , ,

18 janvier 2009

Canevas

C’était l’occasion de voir un périple au pays des choux fleurs, une monstrueuse histoire de kidnapping farfelu menant guignol aux confins des enfers dans une fabrique gargolesque de papillotes. Au sein de cet antre putride et enfantin était tenu prisonnier un père noël maigre et lifté, adepte de la Q10, chargé de cette grande distribution annuelle, quasi infaillible et bardée de codes barres de même que les colissimos, une divinité saucissonnée de rouge à laquelle les enfants croient éperdument puisque, des Dieux, celui-ci est inévitablement le plus généreux, avec sa besace remplie de miracles, de vœux exaucés, matérialisés, véritable caverne d’Ali Baba portative, ou corne d’abondance, garantie sans pour sang démon.

Mais moi, j’ai fait connaissance de ce cher Gnafron, gavé de cochonnaille, imbibé de Beaujolais, du petit bonhomme de neige composé à 99 % d'eau et de sa carotte magique, cadeau de l’adjuvent savant fou, ersatz simpsonien de Einstein et j’ai ri, oui j'ai ri, sur l’audacieux rap des choux-fleurs, improbable fou rire impossible à concevoir et pourtant, il ne faut pas sous estimer les pouvoirs de la fiction, l’innocence calculée et primitive des premières fois.

Je ne vais pas raconter cette pièce, lors même qu’elle me semble ponctuelle, puisque créée pour les Lumières. Je ne vais pas non plus décompter les frôlements, attouchements fantômes, qui se sont faits et défaits pendant cette représentation puisque nous sommes retournés en enfance, K et moi, et les enfants se doivent d’être purs, de ne point se toucher de la sorte. Deux jambes qui se frôlent : ce ne peut être qu’un hasard, n'est-ce pas ? Cependant, mordus par l’air froid, de retour dehors, K m’a gavé de churros puis, une fois place Bellecour, il est venu chercher ma main droite, lové dans la poche de mon manteau, main dont il s’est emparé, l'emprisonnant dans les siennes, ceintes d'un simili cuir. Alors, nous avons traversé la place entière, jusqu’au métro, main dans la main, à la recherche du père Noël.


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07 janvier 2009

Stella Nova

6 décembre, Saint Nicolas. Il commence à se faire tard. Après ce périple au sein des lumières, les voyageurs ont besoin de se réchauffer. Quête effrénée d’un bar, non loin de l’Opéra. Pour moi, ce sera un thé. Pour lui, un chocolat viennois. Je ne suis jamais venu ici. Illuminations oblige, les places sont chères, me voici dos à dos avec l’immense arbre de Noël. Le serveur au charme fou, dont on sent, au fond de ses yeux clairs et brillants, qu’il a su conserver son âme d’enfant ou bien qu’il est heureux, tout simplement, n’est pas sans m’évoquer mon frère auquel je pense, parfois.

6 décembre, Saint Nicolas, toujours. A l’ombre de Saint-Jean, une crêpe au marron. Nos fesses posées sur la muraille et, derrière nous, un restaurant passablement vide, des gens qui passent, qui passaient, ne passeront plus. Nous nous regardons. A quoi pensons-nous ? A quoi rêvons-nous, tandis que la dentelle de peau, renfrognée dans nos mains blêmes, fourrée de châtaigne, atteint l’œsophage, propageant en nous l’affable chaleur d’un foyer ?

6 décembre, Saint Nicolas. Monde enchanté. Un ours géant et fanfaron traverse, débonnaire, le musée des beaux arts. Un rêve d’enfant nous est proposé, qui commence par un dîner de convives, que l’on aperçoit au travers de fenêtres opaques. Ces ombres chinoises sont très vite relayées par des jouets qui prennent vie loin des réalités de ce monde. Dans cette chambre d’enfants, les jouets imposent un ballet. Puis : incendie. Cauchemar enguirlandé ? Et l’eau lave les façades de ces crimes. Des gribouillages et des fotes d’orthografes candides : Merci SDF. Tu étais émerveillé.

Rejoignant la traboule de lumière, au milieu des anonymes, gravissant, parmi l’armée impatiente, les escaliers de l’Hôtel de Ville, j’ai ressenti la fin de ce rêve, dont je souhaitais qu’il n’ait jamais de fin, alors je t’ai frôlé, longuement, dérobant ce lambeau éternité, avant que de voir cette large voûte étoilée, semblant de jour vivace, et de rejoindre, la tête plein d’étoiles, le métropolitain.


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05 janvier 2009

Molècule et Abysse

6 décembre, J - 2, Lyon s’est revêtu, comme chaque année, de son habit de lumière. Chaque monument, chaque édifice raconte une histoire, onirique ou spectaculaire, flamboyante, à des millions de gens blasés qui circulent parmi ces rêves comme des voitures lâchement propulsées sur l’autoroute, capturant, d’un geste tendu et désespéré, des prismes d’instants dans leurs boîtes à images stupides. Les tramways débordent de corps relâchés à Perrache et moi, qui suis venu à pied, je cherche du regard K dans cette foule lente et sonore, surpris de la tonitruante fourmilière dont la rumeur remonte à mes oreilles, m’effrayant plus que de raison : le marché de noël, noir de monde, comme un gâteau dévoré par un millier d’insectes, surmonté d’un éclairage vain, ressemble à un village de nains secoué d’un raz de marée de rats, musaraignes et ragondins.

Je suis surpris de ne point trouver, face à l’entrée du métropolitain, côté place Carnot, K et son manteau que j’ai imaginé gris perle, son écharpe beige, K que j’ai pourtant prévenu de mon retard à deux reprises, lors de cette course effrénée au travers de décors familiers. Je dégaine mon cellulaire une troisième fois, des atomes qui se déplacent, sa voix, ma voix qui entrent en communication par la porte des anges et puis, peu de temps après, son corps qui se rapproche, il pénètre mon champ de vision, et de voir ce corps en marche, cet assemblage de molécule, mon petit chimiste, fait s’évanouir les douleurs comme des feux follets, dans mes mollets à la coque dure de l’effort.

Nous nous engageons pour une marche sans fin vers les lumières, qui nous rapprocheront, peu à peu, l’un de l’autre, allumant en nous une douce passion, loin des ombres grisonnantes, loin des citrouilles farfelues, nous seuls, parmi une multitude, une armée brandissant sa technologie pour capturer les décors, molécule après molécule. Et moi, parfois, je sens son corps qui frôle le mien, à la dérobée et je sens l’érection poindre dans mon jean - mais je ne porte pas de jean, alors quelle est la vérité ?

En traversant les hommes blancs, opalins, pendus dans les arbres, rives du Rhône, sur cette musique électronique palpitant comme un cœur noyé en abysse, j’ai senti l’abîme fondre en moi, se dissoudre un à un mes drames, mes tragédies, une armée de soldats dissolue au coin de mes lèvres gercées.

J’ai sauté de nénuphar en nénuphar, pénétrant, d’un pas vif et assuré, la grande porte dorée que deux siamois gris aux chapeaux ensorcelés, nous ouvraient, ressentant face au lac brumeux qui se découvrait à nous la morsure câline et précieuse d’un hiver onirique.

Traversant un cimetière de néons rouges puis verts, aux loin des arbres blancs et violets, dans la nuit, langoureux anathème, j’ai rejoint le lac, découvrant des gondoles indigènes aux voiles graciles, diamantées, immobiles et portées par des tambours vainqueurs, un écho au cosmos. J’aurais pu mourir là, sans doute, mon corps contre le sien, mais des gens vulgaires et entassés tonnaient, maugréaient leurs vies insignifiantes et la masse mitraillait.


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Querelle confesse à 17:00 - I. Tisseur de Saison / Perséphone - Confessionnal [14]
Autopsie : ,

08 novembre 2008

Anatomie d'une Citrouille

Flanqué d’un épais et long manteau marron, d’un haut de prisonnier, prenant ses quartiers, M ne tarda pas à claironner, souriant comme à son habitude, terriblement joyeux : je t’ai ramené une spécialité de chez moi. D’un geste vif et convaincu, il sortit, en bon magicien, d’un petit sac en plastique opaque, une prometteuse bouteille de Clairette de Die. J’aurais pu m’attendre à un lapin, saisi par les oreilles comme une paire de ciseaux, extrait béatement d’un chapeau noir : je n’étais point déçu.

Sans plus attendre, nous nous attablâmes, afin de siroter cette liqueur de mûre infâme que je lui ai promise, aux saveurs de néant, pérorant sur les possibles de la soirée ; jusqu’à ce que je me décide à ouvrir enfin la fameuse bouteille de Clairette, ne sachant pas que, de cette soirée, elle sonnerait le glas.

Coup d’envoi :
Sans trop réfléchir, sans même regarder ce que je fais, en mode machinal, je coince la bouteille entre mes cuisses. Ma main, qui n’est point veuve, ne tarde pas à enserrer le bouchon, qu’elle soulève prestement.
Rebel, le bouchon s’en échappe, fusée de bois, décollage éminent : en moins d’une seconde, il vient heurter, à l’allure d’une balle, mes narines, qui s’engourdissent, et le sang monte et descend, je sens mon nez mourir et racornir, tétanisé. Et donc le sang redescend.
Mais le bouchon poursuit sa course, éclatant, gong puissant, contre le plafond, tel un pétard, avant que de retomber, roulant sur le parquet avec la frénésie d’une souris décapitée.
Alors, je promène mes doigts aux alentours de mes narines : un liquide fade et vermillon en colore le derme, que je récolte dans un mouchoir en papier, par petites tâches claires et fluides ; je me fabrique quelques instants un bouchon de papier pour la narine qui semble le plus saigner, que j’enlève aussitôt. Il n'y a pas d’âge pour jouer avec son propre sang.

Du coup, j’invente à l’anarchique un Rorschach de ma substance avec ce même mouchoir que je déplie comme un accordéon : des petits papillons de sang naissent sur le papier froissé, s’alignent étrangement. Je les dépose avec soin, une feinte nostalgie, dans ma poubelle, au-dessus des détritus.

Quelque temps plus tard, après cette esquisse enfantine d’hémorragie, nous avons relevé sur internet le trajet pour nous rendre à Pérouges, le gravant dans nos têtes, avec le dessein invisible - qui sait - de se perdre dans la nuit, au fin fond de l’Ain, d’y découvrir des fantômes et, peut-être, un petit cimetière, qu’un gardien négligent (un fossoyeur, un criminel, une créature paranormale ?) aurait omis de fermer, laissant la porte de celui-ci entrouverte : une porte entrebâillée qui appelle le pas, une porte ouverte pour l’imagination.

Or, arrivant à la voiture de M, qu’il avait garé dans la longue rue silencieuse, parallèle à la mienne, nous constatâmes avec surprise que les portières en étaient ouvertes…


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29 octobre 2008

Asphalte

Je regarde l’asphalte, qui crépite sous mes pas, évitant soigneusement le son ravissant des déjections de ces chers canins, qu’elles heurtent avec mollesse et velouté mes chères semelles, éclaboussent ce pantalon crevant mes étrennes. Un passant me regarde, l’oeil étincelant et visqueux : ma cravate brille et l’hypnotise, je souris dans le vide comme un enfant qui récolte une image de ciel et de montagne.

Le jour suivant, un homme envoyé par la cour des anges, le restaurant de la chapelle, vient à nous, pour offrir aux manitous deux flyers. Il me regarde plusieurs fois alors que je suis franchement décalé dans son champ de vision et m’en offre une, à moi, qui ne suis pas du tout un manitou et moins encore un beau matou. Les filles parlent, lorsqu’il s’en va. C’est comme ça, les filles, ça ne peut pas s’empêcher de parler.

T’es déjà allé à la chapelle ?
Oui, c’est super là-bas, c’est super beau. Le jardin en été…
Moi j’y suis pas allé !
Tu verrais…

Après quelques descriptions, le plat de résistance, la phrase tant attendue, que je n’attendais point :

Il paraît que c’est un endroit fréquenté par les homosexuels…
Et moi qui, moi qui d’un naturel jovial, sans même me rendre compte de ce que je disais au
moment où ce magma de mots se forma dans ma bouche, pour s’envoler de mes lèvres :

C’est pour cela qu’il m’a donné une invitation.

Puis me corrigeant à la sauvage, m’accrochant aux branches de ma cravate brillante :

C’est à cause de ma chemise violette !

J’entends plusieurs fois bourdonner ce jour : chemise violette. Je ne suis pas très concentré, du coup, aujourd’hui, je fais quelques boulettes, point des boulettes de viandes, des boulettes sur du papier, et quelques boulettes de papier. Finalement, sans trop me résigner, j’offre mon invitation homosexuelle à une collègue hésitante, qui hésite à la prendre, puis me ravise, à cause d’un détail, d’un détail étrange, qui me renvoie au funambule et je me dis que pourquoi pas, pourquoi pas… et puis non.

J’ai trébuché sur l’asphalte, ce soir, un rouleau à dessins sous le bras et je me suis raccroché, station débout, à la force de mes semelles. Je n’ai de cesse de trébucher. Je n’ai point d’équilibre, sans doute une jambe plus longue que l’autre, un problème d’oreille interne, une malédiction vaudou, jetée sur moi par une grand-mère excentrique, une tenancière de maison close, la sémillante Madame R. Je me suis dit, pénétrant mon immeuble : comme j’aimerais, une fois de retour à la maison, qu’un homme m’accueille dans ses bras doux et moelleux, avec un timide baiser sur les lèvres, un tendre baiser, à peine humide. Et qu’il me dise, tout tendrement : c’est toi, que j’attendais.

 

 


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