QUERELLE

Journal intime, mais non confidentiel, de Nicolas Raviere, où il est question de toute autre chose, parfois, que de simples querelles.

02 octobre 2009

Itaque

En Itaque, la vaisselle est oubliée depuis trois jours, le ménage n’est plus une notion pertinente ; des vêtements s’entassent, s’amoncellent et tout autant de moutons, de miettes de pain, défient la lumière blafarde. Celui qui attend n’attend plus vraiment, il ne fait que passer dans cette pièce isolée où devrait se faire l’Ouvrage, en attendant Ulysse, en attendant Godot, en attendant n’importe qui - ou n’importe quoi. 

Le temps que l’on passe à attendre est une mort certaine, une soustraction infligée au prestige de la vie.

- J’ai délaissé l’Ouvrage.

Je me retrouve dans des lieux inédits, à boire des bières avec des collègues et leurs amis, des individus issus de ce monde inconcevable - et pourtant réputé - qui cependant jouxte le mien. Il est bien question d’indigène dans ce flot cosmopolite. Je me retrouve, donc, à jouer aux fléchettes dans un bar hallucinant, tout droit sorti d’une fiction américaine, ce genre d’endroit qui n’appartient pas à ma culture, ou devrais-je dire, mon milieu, si tant est que j’en ai un, de milieu, car je n’aime pas être « au milieu », c’est à peine si j’aime être au monde. Je suis le loup, le loup du step. Certains clients ont pu m’entendre, hier, imiter le loup, un loup qui bande mou : l’attachée de direction m’a sommé de me taire. Ce n’est point là ma meute.

- Ta place, disait ma mère quand, enfant, je chahutais mes sœurs pour ne point qu’elles se posent sur ma chaise, est au cimetière.

Mon Itaque est déconstruit, poussiéreux ; à l’image de mon lit, c’est un tombeau qui façonne bien des rêves, des configurations mentales instantanées qui se font et se défont, petites marionnettes, lorsque je rentre enfin chez moi, où personne ne m’attend, où je n’attends personne, pour me glisser enfin dans le monde des rêves : il n’a point la fadeur de cette réalité que je me suis choisie. Je compte démissionner et arrêter le café.

14 septembre 2009

Meet M Myers

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Querelle confesse à 11:23 - Confessionnal [3]
Autopsie : ,

12 septembre 2009

Meet Jason

C’est au bord du lac, une nuit de pleine lune, un paysage décidément charmant, ceint d’une brume à faire pâlir des nappes sulfureuses de nicotine et j’avançais, pantalon et gilet en cuir, jusqu’à cette mystérieuse forêt, aux feuillages crénelés comme des lames de couteau, pour m’enfoncer dans cette humidité sonore. Pas à pas je la pénétrais et caressais d’un doigt distrait l’écorce des arbres : se dessinaient quelques visages d’antan, magnifiés par les strates sinueuses et puissantes de ces rides végétales. I met Jason in here. Jason with an axe and gloves.

Il a formulé le souhait que je me déshabille que je le suive aussitôt dans ce dédale de fougères de plus en plus luxuriant. Aux arbres, pantins désarticulés surgissant du satin de la nuit, pendaient comme des guirlandes des daguerréotypes d’hommes et de femmes, d’enfants. Pick up one of these said Jason. Il fit naître l’homme de mon choix, présent en face de moi, de chair et de sang, et m’en remercia d’un hochement de tête à peine perceptible.

Que faire d’un homme nu et muet qui nous lorgne, sous l’œil torve et délicieusement complice de Jason, qui nous invite, par son silence de plus en plus pesant, à se saisir de cette hache d’acier, laquelle pend, immobile, le long de sa cuisse puissante ? S’avancer vers lui, simplement, jusqu’à le toucher presque, de l’œil, du doigt, de la bouche, du sexe. A moins que Jason n’attende cet instant pour officier enfin. Erreur fatale : ce très bel homme né d’une photographie n’était autre qu’un humanoïde prunier : de minuscules grains de beauté bien peu innocents pendouillaient, testicules sultanines, sur sa saillante musculature. Jason riait de mon affreuse découverte et me laissa partir. Mon châtiment : je retrouvais le cuir dont je m’étais dévêtu, souillé de larmes blanches qu’il me fallait lécher.

22 août 2009

Man Machine

Non pas que Gaston soit un con : il n’est visiblement l’âne que d’une chanson. En attendant, tu sais bien que j’ai d’autres projets : départ imminent au pays des prunes, pour constater l’état des champs, agiter sans doute là-bas un mulot et m’épancher dans tes sentiments bien trop violents pour moi : ai-je donc à ce point besoin d’une secousse pour me sentir vivant, à nouveau ? L’homme ne serait-il pas plus heureux à l’état de machine, sans conscience de cette finalité pourtant évidente que nous épargnent vaguement nos modes de vie ?

Il est une voix au téléphone qui sans cesse change : grave et pâteuse, molestée par des glaires, ou bien alerte, comme un papillon fou : celle d’une petite fille atteinte de la progéria et s’apprêtant à plonger ses mains squelettiques dans une immense corbeille de bonbons ; une vanité des temps modernes que la décence m’interdit de peindre.

J’ai toujours aimé la peinture de Bosh, cette étrange fascination qu’elle suscitait, provoquées par la rencontre du beau et du difforme, mais ce magnétisme ne peut s’appliquer aux gens que l’on aime : les émotions incitées par l’art, que je plaçais autrefois au dessus de tout, notamment des rapports humains, me sont devenues étrangères et me semblent désormais terriblement factices.

Je passe souvent par cette voûte obscure, aux odeurs d’urine, où je croise parfois quelques silhouettes affairées, en quête d’un raccourci : si nos vies sont ternes, sous cette voûte à peine éclairée, léchée par le jour caniculaire en son ouverture, elles sont frôlées de l’ongle par l’angoisse : un rêve d’obscurité se dessine alors en moi, et mes yeux se ferment, tandis que mes pas battent la mesure. Je me surprends à rêver, parfois, d’un agresseur.

22 juin 2009

Contre Ariane

Mon inconscient, accointance inéluctable, se charge de me rappeler quand vient la nuit que ma mère peut mourir, représentant des théâtres obscurs où elle trépasse sous mes yeux, puisque je n’y pense pas si souvent, le jour, à elle, sa maladie, après de longues semaines d’angoisse, passées à m’en extraire : je l’appelle désormais tous les deux jours, mais le boulot monopolise, le renard hypnotise, et ce roman que j’ai envie d’écrire, et qui menace de ne jamais naître, ne germe qu’en idée dans ma caboche, squatte en permanence la ram libre de mon cerveau déliquescent d’homme pressé : ce n’est jamais assez !

Moi, dans tout cela, j’en oublie de prendre ce temps qui m’est si cher, pour moi, pour ne me consacrer qu’à mon humble personne, détaché des confluences sociales et flatulences mondaines : déréliction, introspection, procrastination. Néanmoins, j’ai le plaisir de trouver à la dérobée quelques instants à accorder à la masturbation, mécanique sexuelle des danaïdes, irrigation, pompe du cœur. Et quelques minutes à accorder à mon journal, qui n’est plus que sa propre parodie, sous une immense paradière laissant filtrer le ciel, les étoiles, et la nuit, les semences d’une métaphysique douteuse qui frôle le quotidien.

Le bonheur me va, comme il va à chacun d’entre nous, mortel, nous conférant, l’espace d’un temps plus ou moins défini, une grâce divine, une force sereine, de grandes illusions qui voilent vaguement la noirceur du monde qui nous entoure, ce chemin sinueux qui n’est que finitude : les fleuves ne se jettent-ils pas dans la mer ? Le bonheur me retient, salopard, quand je transite par la gare, de m’y arrêter tout à fait, pour acheter un aller et retour pour le pays des prunes, ce pays où le temps et la vie ne sont pas suspendus. Je hais cette mécanique, et l’égoïsme qu’elle sous-entend.


08 juin 2009

L'Ange Creux

J’ai rêvé, cette nuit, que je devisais avec Marlène Dietrich autour d’un Thé au jasmin, dans un camp gitan. Nous étions seuls. De son cigare échevelé s’échappaient des veloutes d’encens, lesquelles traçaient dans l’air des paroles énigmatiques, poèmes graciles aux promesses d’ailleurs, et des silhouettes de fées, qui s’allongeaient jusqu’à lécher la surface laiteuse et ronde de la lune. Elle me dit, de sa voix si suave : vous n’êtes pas encore né, vous ne voyez pas avec le cœur. Vous pensez trop, jeune homme et la pensée n’est rien. La lune ne pense pas, elle, (elle la désigna d’un geste lancinant) et c’est pour cela qu’elle existe.

Elle s’empara délicatement de ma main, comme pour me dire la bonne aventure, le regard vif, concentré sur les sillons, puis soupira, et soupira encore, jusqu’à s’esclaffer, d’une voix gutturale : c’est d’un ennui !

Elle qui ne ressemblait plus, dans ce décor onirique et burlesque, qu’à une parodie d’elle-même, une caricature modelée avec tendresse par un travesti singeur, maquillé par une guenon, à l’aide d’une truelle effroyable - ou d’un bâton de sourcier - fut saisi d’une convulsion étrange, si violente qu’elle imprima sur son visage et blanc et empourpré un rictus qui me fit frémir d’angoisse, cela même après le réveil.

Ce n’était point le vent frais, qui caressait mon épaule, ma nuque, ni même le visage simiesque de la pleine lune, captivant les enfants et les fous, qui provoquèrent chez moi ce frisson intense et glacé, alors qu’une à une, dans l’obscurité moirée de la nuit, s’allumaient les caravanes. Elle reprit la parole d’une voix terreuse, déformée, aux frontières de l’humain, sous les traits d’une autre, Sadako blonde aux yeux blancs, ensanglantés, telle un Œdipe enfin conscient de l’horrible vérité, une Claire Fisher transfigurée, pour m’interroger avec cette esquisse d’énigme dont je cherche depuis le sens, qui m’est inavoué :

Savez-vous, Nicolas, que les anges sont creux ?

28 mai 2009

Melmoth

L’inconscient est notre pire ennemi, contre lequel il faut combattre plus que de raison, avec ou sans allié ; c’est dans la nuit qu’il se façonne un visage étranger, ou familier, pour nous mieux dévorer, nous molester et nous laisser interdits, au réveil, impuissant comme une tasse de café, face à l’humain qui lui est dédié. J’aime à compter son absence, signe des jours meilleurs ; et néanmoins le retrouve en filigrane, dans l’écheveau des mots que je tisse, sans cesse à l’affût, comme un vampire en quête de sang.

(Inspiré par Lidia)

27 mai 2009

Trip de Trept

Nous sommes allés au fin fond de l’Isère, pour nous baigner dans un lac inaccessible à ceux qui ne campent pas : le lac de Trept. Emilie les Bons Tuyaux ! Nous avons déboursé pour un autre lac, plus miteux, floconneux de pollens, non loin d’un restaurant anecdotique, sur la plage duquel nous avons mangé un pique-nique, que nous dûmes partager avec une armada sporadique de scolopendres. Et quelques mouches dantesques et affamées. L’Isère, c’est la misère.

Barboter entre amis dans les eaux fangeuses d’un lac en l’Isère, rire des farces et des semblants de guérillas, contempler deux beaux éphèbes ignorant leurs fades dulcinées pour se lancer un ballon à l’infini, se faire cramer la peau jusqu’à devenir écrevisse, malgré l’absence consternante de soleil, et sentir, la nuit venue, nu dans un courant d’air, le vent fouetter mes épaules et ma nuque : comme je me sens vivant !

Pourtant, je fais des rêves terribles, la nuit venue, des rêves terribles, chaque nuit. Ce sont, à dire vrai, des cauchemars : ma mère n’a de cesse d’y mourir, dévorée par cette succube fruitée qui lui dévore les entrailles. Mes sœurs, plus charmantes que jamais, s’emparent de tout ce qui lui appartient, afin que je ne puisse, moi le frère indigne et exilé, conserver des indices matériels de son passage sur terre, que je ne puisse posséder poussière de ce qui lui appartenait si ce n’est son souvenir, ainsi que son alliance, qui ne quitte plus ma main droite depuis quelques années ; elles brûlent, les insensées, jusqu’aux toiles que je lui ai confié, celles qu’elle appréciait tant, puis, nourrissant leur noire vengeance sur ses années sombres de l’enfance, venimeuses de l’adolescence, elles se sont arrangées, les garces, pour répandre ses cendres à mon insu, dans un endroit tenu secret. Alors, désespéré d’avoir tout perdu, je me noie dans le lac de Trept.

Je vis bien tout le jour, à rire et m’occuper, pensées domptées, bonheur acquis, et chaque nuit, cependant, insidieuse malédiction, me rappelle au drame, avec la puissance d’une incantation. Comment éviter le sommeil ? Comment le rencontrer sans qu’il ne nous rencontre, au détour d’images fastidieuses, qui révèlent les peurs enfouies au plus profond de nous, parce que nous ne sommes rochers ? Faut-il se fabriquer ses propres songes, avant que de sombrer, gavant notre esprit versatile de mantras laborieux, programmant l’inconscient à dessein ?

Une nuit, j’ai aperçu Chris Garneau au bord du lac, en queue de pie, non loin d’un piano, à queue lui aussi, insolite et noir dans le décor désolé et se reflétant, meringue d’ébène, dans les eaux claires du lac ; lui, visage blanc, se paraît de silence, et attendait debout, impassible, que la mort arrive sous les traits de l’Ankou, qu’une Nymphe délicieuse émerge des flots, qu’une soucoupe volante, découpée dans une lumière cru et violente, s’échappe de la galaxie, et se pose non loin de là, dans un tourbillon de poussière dorée, qu’en descendent des êtres filiformes par milliers, pour écouter la romance d’un bébé.

Alors moi, évidemment, hypnotisé par mon idée, j’approche de son piano, petit à petit, contournant sa silhouette impassible, employant mille et une ruses végétales et lorsque j’en suis, proche, si proche que je pourrais en toucher les touches d’ivoires, et faire naître une improbable mélodie, suffisamment laide et dysharmonique pour briser l’armature du rêve, je sors de la poche de ma veste un immense marteau. De cette arme puissante, je brise une à une les dents sonores - Raviere’s Waterloo ; ni une ni deux, je fracasse la tête du chanteur qui s’interpose entre moi et son cafard alangui sur la plage déserte. Victorieux de cette joute onirique, je m’empare d’un joyau aux allures de prune, ceint au plus profond des entrailles du piano, joyau que je contemple longuement, et que j’avale ensuite, en une seule fois, avant de rejoindre la réalité.

17 mai 2009

Ali Barbare et les Quarante Violeurs

Dans un autre rêve, j’ai décidé, avant que de m’endormir enfin tout à fait, que ce serait moi qui l’abattrais et comme à l’impossible nul n’est tenu, je l’abattais, et de bien splendide manière, dans un songe tout aussi bon enfant, alors qu’il venait, pauvre hère, à ma rencontre, avec sa quiche -toujours sans lardon - pétri de bonnes, que dis-je, de délicates attentions : celles des gentils garçons qui veulent séduire un homme pour trouver en lui mari fidèle et aimant. Pure utopie !

Nous mangeâmes ces victuailles préparées non sans conviction dans l’intimité culinaire que nous nous improvisons, en prenant soin de ne point manquer goutte de ces images léchées imposées par ce film un peu moins fantastique, mais toujours aussi asiatique, qui se dévoilait devant nos yeux, tout aussi avides que nos bouches ; sa quiche sans lardon et ma salade grecque étant fort exquises.

C’est alors qu’il se rapprocha de moi, un peu, et je perçus son souffle duveteux battre froid sur ma nuque, son souffle court et puissant - et un petit soupçon d’ail, que les narines n’apprécient pas tant que la bouche. Et ses paluches lourdes et dramatiques de s’abattre sur moi, risibles papillons de nuit sur une lumière blafarde ! Mais vous vous rendez compte ! N’est-il pas possible de regarder un film entre garçons sans qu’un désir venu de Dieu sait où vienne foutre en l’air la procession diégétique ?

Je lui dis que j’attendais tout cela, tout cela depuis si longtemps, depuis… hannnn voyons voir, le début du film, et maintenant que cette conne mal coiffée et ribaude au rabais est livrée à son inéluctable et lamentable destin… Mon petit capucin, viens, je vais te bander les yeux - et nous allons nous livrer à d’autres activités tout aussi peu lucratives !

L’homme à la quiche se laissa faire et je lui bandais donc les yeux, puis le déshabillais, le caressais tendrement comme pour l’anesthésier, pour l’abandonner, attaché sur mon lit, sur le ventre, dans l’oubli total de son érection. Mais où vas-tu, s’inquiétait-il ? Tu pars ? Reviens Nicolas, ne me laisse pas.
Mais non ma quiche, tu sais fort bien que je vais revenir. Attends un peu. Sois patient. Ta mère ne t’a pas appris que tout vient à qui sait attendre ?

Ainsi, j’ouvris la porte de mon congélateur pour m’emparer d’un récipient hermétiquement clos, glace et opale, lequel contenait un curieux mélange qui n’était pas sans évoquer cette pepperonata que j’ai cuisinée lundi dernier mais dont les poivrons rouges, vivaces, se tortillaient étrangement, comme sous l’effet d’un éréthisme érotique. - Ca convulsait sévère dans le tupperware !

Apprenti sadique devant l’éternel, j’ouvris la boite énigmatique au dessus de son dos et très vite, une kyrielle de sangsues vinrent s’abattre sur ce paysage glabre, claquant sa colonne dévertébrée, et s’enfoncèrent dans son derme, troué comme un emmenthal en moins de temps qu’il n’en faut. Quant à ses cris, ils me firent sourire, la pitié, qu’il implorait vivement, m’amusait tendrement, comme une mère s’amuse des premières convulsions pédestres de son nourrisson ; il fut cependant dommage que le rêve cessât avant la fin de ce tendre supplice, car il se tordait de douleur, l’homme à la quiche, alors que j’étais bel et bien réveillé, au service d’une journée nouvelle, avec un entrain certainement moins fébrile que celui de la vieille.

Le contrôle des rêves est une pure croisade.

15 mai 2009

La Caverne d'Ali Barbare

On avait prévu de visionner ce film, ce film fantastique japonais, avec un plateau repas, chez moi, un soir, depuis des lustres - en années fourmis. On avait prévu chacun de faire la cuisine, et ce serait vraisemblablement un moment sympa - que pourtant les hasards de la vie n’ont pas encore rendu possible, pas plus que ma bonne volonté, quelque peu viciée par les temps qui courent.

Depuis plusieurs nuits, j’imagine dans l’apocalypse aigre douce de mes rêves maudits, moult dérapages à ce rendez-vous qui ne parvient pas à se matérialiser dans le monde concret. Eminemment violent, le dérapage. Il vient donc, ce cher ami, avec une quiche sans lardon et cette curieuse mallette qu’il pose dans un coin, qui intrigue mon œil, n’ayant de cesse de la fixer au moindre temps mort, que ma pudeur incertaine et bonhomme dissimule ouvertement à ma curiosité.

Le film terminé, je me rends compte que l’intrigante mallette a disparu, comme par enchantement, et qu’il tient, le charmant monsieur, dans son imposante main, une clé à molette, dont il semble, malgré son air fort peu dégourdi, se servir à merveille puisque, d’un coup éclatant et plus sûr encore que ses mots, il fait voler mes lunettes puis ma tête, ainsi qu’un long filet de sang, sauce Espelette. Ma tête, donc, il l’a maintient, par amour de la procédure, dans ses mains comme un agrume, puis se contente de l’écraser contre le mur de mon salon, comme un vulgaire insecte. Il ajoute quelques mots au silence des bombes : tu te crois moins malin maintenant, tu te crois moins malin, hein ?

Je ne réponds que par l’écoulement dispendieux d’une bave épaisse, qui s’écoule entre mes lèvres, une bave chaude et pâteuse, purpurine, qu’il étale sur mon visage, en en broyant copieusement l’ossature, déplaçant jusqu’à ma mâchoire. Mais tu vas crier, bordel, s’énerve-t-il soudain de cette apathie terrible que je lui témoigne, de ce manque cruel de réaction dont je suis l’acteur, patte molle entre ses doigts, tu vas crier - et j’ai juste dit, du bout des lèvres : non.

Le mur s’est ouvert en deux, faisant tomber ce tableau que j’ai appelé Erotomanes, et, me détachant de lui, de son étreinte fauve et puissante, je me suis faufilé sans plus attendre dans l’ouverture, sans même qu’il ne parvienne à me suivre, puisque sa corpulence, plus massive que la mienne, ne le permettait pas. C’est ainsi que j’ai atterri dans une caverne au luxe baroque - et glaciale. Apparaissait, devant mes yeux douloureux, un lac azuré, souterrain, dans lequel j’ai décidé de mirer mon visage maudit par les coups, meurtri et décharné, avant que de le nettoyer, souillant le lac, qui devint noir, noir, ébène et nuit, et dans lequel ma tête tomba, dévissée de son socle comme une vulgaire ampoule, provoquant le réveil.




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