QUERELLE

Journal intime, mais non confidentiel, de Nicolas Raviere, où il est question de toute autre chose, parfois, que de simples querelles.

17 septembre 2009

Oripeaux

Observer les voisins, c’est un peu comme dessiner la vie des inconnus dans le train, d’un coup de fusain brutal, éjaculé :

Ce soir d’ennui, muni de mes jumelles, j’ai traversé du regard la rue, pour me pencher sur cette vitre bariolée de deux canapés, deux canapés bariolés de quatre corps d’hommes dont les faciès annonçaient - mort aux fabulations - l’incontournable sexualité : en temps réel je devinais, avant qu’ils ne se touchent enfin - stupide et ridicule attente - le couple homosexuel, un genre couple modèle, « mignon mignon joli mimi », que l’on peut distiller dans une fiction, pour ameuter les fidèles, l’un trop bonne pâte et l’autre suintant la salope vaguement repentie. Un énigmatique, toujours coupé, caché par l’armature de la fenêtre, ne se laissait point découvrir. Le quatrième était un grand ordinaire un peu bonhomme et clairsemé, gentil et fade, supposé bavard : pure supposition.

Je savais qu’ils attendaient quelque chose, tant la soirée bandait mou, dans ce salon épuré, sur des canapés en cuir noir, de ceux que l’on refuse de tacher, de ceux dont les coussins ne prennent point la forme des culs qui s’y incurvent, lesquels pourtant sont légion. Je savais que ce quatuor peu épicé se rendraient à la White party mais le fait d’être découvert, à cause du vis-à-vis, malgré l’immersion dans le noir, m’a écarté de mes observations et de cette curiosité déjà coupable, presque nouvelle et assumée. J’essayais, quand je ne les regardais pas, de comprendre pourquoi le couple alternait souvent leurs places, toutes les dix minutes, à chaque fois que je jetais un œil sur leur espace découvert, jusqu’à se qu’ils disparaissent enfin : je savais que certains d’entre eux seraient vêtus de blanc, et qu’ils partiraient de chez eux bien avant minuit, condition sine qua non pour pénétrer le sanctuaire du chaos sans se trop délier sa bourse.

Je n’ai vu qu’une chemise, avant que l’appartement ne soit désert et noir, sur le coup de onze heures puis, oubliant déjà ces séquences, je me suis plongé avec un appétit quelque peu tempéré dans un film tant jouissif qu’idiot, pensant à ma propre permanence : depuis quelques années, les individus se succèdent dans le quartier, avec, pour chacun, une histoire différente, dont ne sont parfois dévoilées que des bribes, et moi, qui suis fidèle au poste, toujours présent, maître de l’esquisse, je me suis dépourvu de tous les oripeaux.

 

25 juillet 2009

L'Ombre du Citronnier

Mon cher journal, encore je t’abandonne à cette page blanche que je ne vois pas, ou si peu, c’est à peine si je l’envisage ; je pourrais t’envoyer un télégramme, pour te dire comment je vais, mais chaque unité du télégramme est martelée d’un STOP, et je ne souhaite pas que les choses s’arrêtent ; hélas, on ne brave pas la mort, dont le concept est maître de tout et donne du sens à chacune des choses qui nous entoure et plus encore aux êtres vivants. Je passe donc mes journées à travailler, et faire le pitre, troquer mon costume cravate contre un bleu de travail aux odeurs d’ouvriers, et rire à m’en décrocher la mâchoire de tout et de rien, et puis, une fois cela fait, un travail sérieux martelé d’une franche rigolade avec mes collègues et stagiaires, je rentre chez moi, et là, enfin seul, chaque soir, chaque nuit, s’invite à mon chevet cette tristesse que je porte comme un second vêtement, imprimé sur le grain de la peau, un écrou, au fin fond de mon cerveau, qui menace d’éclater.

Cette finitude intense grandit en moi, me dévore chaque centimètre de peau. Jour après jour, elle me fait frissonner, s’empare de moi. Chaque nuit dessine au sein de mes rêves ribambelles de danses macabres, où figurent des visages familiers, ô combien décharnés. Chaque nuit c’est ma mère que j’enterre, lors même qu’elle souhaite être incinérée. Mon cher journal, quand je suis seul, je ne pense plus qu’à elle, aux irrésolus, aux paroles que je n’ai jamais pu prononcées, qui pourtant se faufilaient dans mon discours, dans cette étreinte de main, que j’aurais voulu éternelle, malgré le fleuve.

D’autres étreintes sont moins profondes qu’elles se brisent peu à peu : mon petit ami, quand je le vois, il me taraude, affiche sans cesse le désir je lui dise mon amour, car je ne lui dis pas aussi souvent qu’il aimerait l’entendre, son « je t’aime », et bien moins que lui, parfois, puisque je réponds guère à ses déclarations, si ce n’est par une caresse, une étreinte, un baiser, mais cela n’est jamais suffisant. Je veux que tu le dises, m’a-t-il dit hier. Pour moi - l’impérieux - seules les paroles comptent. Je t’aime de plus en plus, m’a-t-il avoué. Chaque jour un peu plus. Plus et encore plus et de même, continua-t-il, j’aimerais de voir plus, beaucoup plus, partager plus avec toi. Lui ne tient pas compte de ce que je traverse : c’est tout juste s’il m’a pris dans ses bras, quand je suis revenu sur Lyon voici deux semaines, vidé du premier baiser que la mort m’a donné, bredouillant timidement un « c’est dur pour toi, pauvre chaton », avant que de classer ce dossier épineux, gênant, pour ne plus parler que de sa télévision, son saint graal, fond visuel et sonore sur lequel il vit, auquel, passionné, il veut me convertir, tandis que le silence fait siège en ma demeure - place à l’obscurité ! Sans doute m’aime-t-il pour lui plutôt que pour moi-même ? Ce n’est point un hasard si je suis un chaton ; non point homme mais animal domestique.

Alors, au travail, quand les clients s’évaporent, je ris, je vis une seconde vie, en pleine lumière artificielle, valse dynamique avec mes collègues, seconde vie dans laquelle ma mère n’est plus qu’un fantôme, et, curieusement, aujourd’hui, cette nouvelle stagiaire que nous avons accueillie lundi, est venue à moi, cet après-midi, pétrie de bonnes intentions, et elle m’a dit que, si je voulais parler, lui parler, à elle, je le pouvais, parce qu’elle comprenait ce que je traverse : elle a perdu son père d’un cancer, voici quelques mois. Tu vois mon cher journal, la mort s’est invitée partout, partout, et le gâteau au citron, dont mon palais se délectait, n’avait plus le même goût. Tout comme toi, et comme moi, qui disparais un peu plus chaque jour, à devenir mon propre fantôme, une caricature. Je n’ai plus besoin de porter du noir pour devenir une ombre.

 

10 juin 2009

Ange et Dragon : prêt à gerber

Les anges ne sont pas les seuls à être creux et dans le monde, il est bien des dragons à affronter, lesquels fondent parfois sur vous comme un rapace, pour vous arracher les yeux, un peu de raison, un soupçon de self control. Vous comprenez Nicolas, vous nous représentez, il va falloir désormais ne porter que des chemises blanches, des chemises blanches vous comprenez, parce que là, là franchement, vos chemises, c’est d’un triste, d’un triiiiste, on se croirait à un enterrement. S’il le faut, je vous paye des chemises blanches. Ce que le Dragon veut, il faut l’exécuter, sous peine d’être exécuté, guillotiné par des propos exacerbés, des engueulades prêtes à gerber, dégobillages caféinés Le féal deviendra la barbie de cette gente dame le temps d’une séance de shopping éclair, tout comme les dames en roses, fournies par un couturier défoncé à la camomille : serait-il bon de devenir une sorte de Ken improbable à exhiber sous la lumière violente, artificielle, d’une vitrine par trop étoilé, un garçon prêt pour la noce, placardé dans une jolie boiboite ? Et, dans tout cela, ma bonne dame, un peu de moi de mourir, sourire après sourire, attendant le prochaine lubie de l’ogresse mère, reine du kitch et du classe clinquant : des cravates vertes, des chaussures en croco, des lunettes vintages ou bien un costume nouvelle génération, spécialement conçu pour me ridiculiser. Qu’il est bon de travailler de nouveau !


27 mai 2009

Trip de Trept

Nous sommes allés au fin fond de l’Isère, pour nous baigner dans un lac inaccessible à ceux qui ne campent pas : le lac de Trept. Emilie les Bons Tuyaux ! Nous avons déboursé pour un autre lac, plus miteux, floconneux de pollens, non loin d’un restaurant anecdotique, sur la plage duquel nous avons mangé un pique-nique, que nous dûmes partager avec une armada sporadique de scolopendres. Et quelques mouches dantesques et affamées. L’Isère, c’est la misère.

Barboter entre amis dans les eaux fangeuses d’un lac en l’Isère, rire des farces et des semblants de guérillas, contempler deux beaux éphèbes ignorant leurs fades dulcinées pour se lancer un ballon à l’infini, se faire cramer la peau jusqu’à devenir écrevisse, malgré l’absence consternante de soleil, et sentir, la nuit venue, nu dans un courant d’air, le vent fouetter mes épaules et ma nuque : comme je me sens vivant !

Pourtant, je fais des rêves terribles, la nuit venue, des rêves terribles, chaque nuit. Ce sont, à dire vrai, des cauchemars : ma mère n’a de cesse d’y mourir, dévorée par cette succube fruitée qui lui dévore les entrailles. Mes sœurs, plus charmantes que jamais, s’emparent de tout ce qui lui appartient, afin que je ne puisse, moi le frère indigne et exilé, conserver des indices matériels de son passage sur terre, que je ne puisse posséder poussière de ce qui lui appartenait si ce n’est son souvenir, ainsi que son alliance, qui ne quitte plus ma main droite depuis quelques années ; elles brûlent, les insensées, jusqu’aux toiles que je lui ai confié, celles qu’elle appréciait tant, puis, nourrissant leur noire vengeance sur ses années sombres de l’enfance, venimeuses de l’adolescence, elles se sont arrangées, les garces, pour répandre ses cendres à mon insu, dans un endroit tenu secret. Alors, désespéré d’avoir tout perdu, je me noie dans le lac de Trept.

Je vis bien tout le jour, à rire et m’occuper, pensées domptées, bonheur acquis, et chaque nuit, cependant, insidieuse malédiction, me rappelle au drame, avec la puissance d’une incantation. Comment éviter le sommeil ? Comment le rencontrer sans qu’il ne nous rencontre, au détour d’images fastidieuses, qui révèlent les peurs enfouies au plus profond de nous, parce que nous ne sommes rochers ? Faut-il se fabriquer ses propres songes, avant que de sombrer, gavant notre esprit versatile de mantras laborieux, programmant l’inconscient à dessein ?

Une nuit, j’ai aperçu Chris Garneau au bord du lac, en queue de pie, non loin d’un piano, à queue lui aussi, insolite et noir dans le décor désolé et se reflétant, meringue d’ébène, dans les eaux claires du lac ; lui, visage blanc, se paraît de silence, et attendait debout, impassible, que la mort arrive sous les traits de l’Ankou, qu’une Nymphe délicieuse émerge des flots, qu’une soucoupe volante, découpée dans une lumière cru et violente, s’échappe de la galaxie, et se pose non loin de là, dans un tourbillon de poussière dorée, qu’en descendent des êtres filiformes par milliers, pour écouter la romance d’un bébé.

Alors moi, évidemment, hypnotisé par mon idée, j’approche de son piano, petit à petit, contournant sa silhouette impassible, employant mille et une ruses végétales et lorsque j’en suis, proche, si proche que je pourrais en toucher les touches d’ivoires, et faire naître une improbable mélodie, suffisamment laide et dysharmonique pour briser l’armature du rêve, je sors de la poche de ma veste un immense marteau. De cette arme puissante, je brise une à une les dents sonores - Raviere’s Waterloo ; ni une ni deux, je fracasse la tête du chanteur qui s’interpose entre moi et son cafard alangui sur la plage déserte. Victorieux de cette joute onirique, je m’empare d’un joyau aux allures de prune, ceint au plus profond des entrailles du piano, joyau que je contemple longuement, et que j’avale ensuite, en une seule fois, avant de rejoindre la réalité.

26 mai 2009

Des Chiens [ Spécial Fête des Voisins ]

Quand je suis rentré chez moi, après avoir cherché un colis envoyé avec le plus grand soin par A ma zone [ je commande toujours livres, CDS et DVDS par correspondance, afin d’éviter les magasins et la foule qui les fréquente - mais ça on en a rien à foutre et c’est hors propos - ] j’ai ouvert la porte commune qui ouvre sur un semblant de couloir pas plus grand qu’un cagibi, séparant mon appartement de celui de mes voisins, un couple plutôt sympa qui écoute, malheureusement pour moi, rap et groove et avec qui j’entretiens des rapports essentiels, pour ne pas dire minimaux, se bornant à « bonjour, bonsoir, il fait chaud ici, il fait chaud là-bas », et des discussions techniques sur les appartements, en cas de catastrophe plus ou moins naturelle : inondation, attaque de moisissures rebelles, de pigeons pondeurs, tentative de vol, histoire de clés, fête votive nocive pour les tympans et j’en passe...

J’entendis, à ma plus grande stupéfaction, me dirigeant vers ma porte colis en main, ce son à la fois incongru et parfaitement étrange : une sorte de jappement de chien, reconduit et je me suis dit : mais c’est pas vrai, mais c’est pas vrai, ils ont pris un chien, les fous, ils ont osé faire ça ! Moi bien sûr, j’aime bien les chiens, mais pas en appartement, moins encore dans un T1 : un animal doit avoir de l’espace, être libre, pouvoir déposer ses délicieuses déjections canines non pas pour se venger de l’homme et décorer le bitume, la semelle de ses chaussures, mais pour créer du compost, et faire pousser d’une manière biologique et totalement discrète du végétal.
Mais je divague : là n’est pas le propos.
J’ajouterais juste que d’après le jappement, ça avait l’air d’être un gros chien.

Au bout de quelques jappements, de plus en plus sourds, plaintes lancinantes du chien mal dressé, abandonné par ses maîtres égoïstes, occupés à profiter du soleil, ou travailler d'arrache-pied pour un SMIC, je me suis rendu compte que le chien en question n’était peut-être pas un chien, mais une chienne, qui effectuait là des prestations vocales tout à fait saisissantes, nonobstant l’absence d’instrumentation « literie ». Je me suis donc décidé à faire un peu de bruit, fermer la porte sans appliquer la moindre discrétion (d’aucuns diront de toute façon que la discrétion n’est pas mon fort), ouvrir la mienne en agitant mes clés dans tous les sens, afin de les accompagner au triangle mais ils n’arrêtèrent pas, ou du moins, ne poursuivîmes pas leurs ébats reproducteur en silence. Au contraire, ils s’en donnèrent à cœur joie : on sentait monter le plaisir, et poindre l’orgasme. De quoi déclencher ma légendaire paranoïa !

Cela fait combien de temps que je ne me suis pas adonné à la fornication sous mon propre toit ? Un an environ. Et je crois que ce détail n’a pas dû échapper à mes charmants voisins, non pas qu’ils s’intéressent de près ou de loin à ma vie amoureuse calcinée, mais parce que la promiscuité aide parfois à ce que nous apprenions des uns et des autres des choses absolument inutiles, des histoires à dormir debout qui ne nous servent à rien mais qui nous amusent, un peu, parfois. Et puis, ils ont des yeux. Et donc, pour en finir avec ce billet parenthèse, sans substance aucune, je suis rentré chez moi en me demandant où donc j’avais effectué ce décrochage : lorsque j’étais étudiant, et vivais, ô joie et insouciance, en chambre universitaire, c’était moi, le voisin niqueur de mon côté du couloir. C’était le bon vieux temps : on posait le matelas à même le sol, comme un seul homme, avant de partir dans les étoiles. Dix ans plus tard, je vis seul après avoir connu un long amour, avec pour seul vie sexuelle domestique celle qui filtre par les murs, et qui sonne à mes yeux comme un gros Fuck. Il est temps d’attirer une proie : « Minou, minou… »

 

21 mai 2009

Yellow Munch

Il avançait comme une tente, couverture jaune dressée au sommet de son crâne, pieds sales et nus, sur l’asphalte fumant, et s’arrêta en face de moi, à quelques centimètres de mon visage, pour me demander, à moi, et non à ce garçon que je fréquente beaucoup ces derniers jours, de l’argent, de lui en donner, de l’argent, s’il vous plait - mais dans ses yeux, lovés dans son visage maigrichon et cramoisi, brillaient à l’emphase des pépites de haine.

Ils s’arrêtent souvent, ces derniers temps, en face de moi, à quelques centimètres, lorsque je ne me déplace pas, pour me regarder droit dans les yeux, et me demander, sinistre rengaine, de l’argent, de l’argent, s’il vous plait. Je dis non, bredouillant parfois, stupidement, des motifs réels pour justifier mon avarice - et cela n’y manque jamais : l’insulte tombe, comme un couperet. Connard, fils de pute, race de merde (…) ; de quoi préparer de longues listes sucrées, à partager entre copines, à l’heure du thé.

Mais lui, triangle jaune et mouvant, il n’a rien dit du tout : ses yeux, toujours aussi tranchants, parlaient pour lui. Il s’est contenté seulement, sans même bouger, de me donner un baiser, un baiser sonore, un baiser de guerre, au final missile, tonitruant comme un claquement de fouet, au son de ventouse mortuaire. Moi qui ne pensais pas avoir de sitôt peur de mes semblables, je fus saisi d’angoisse, l’espace de ce baiser maudit, à l’aperture munchéenne : il m’a laissé comme un goût amer, dans le crâne, ce baiser de la mort.

12 mai 2009

Synopsis

La nuit n’est plus mon amie, tout juste une conseillère, un guide au travers d’une dérive vaguement infernale, sucrée et point trop silencieuse. Après avoir abdiqué sur le trottoir, prenant soin d’avoir déployé toute la lyre, je me suis rendu à l’isolement, dans cette bulle ô combien familière, pour ne boire plus que de l’eau plate et m’aplatir sur mon canapé, dans l’abstraction totale de ma personne.
- Terriblement loin de tout ce qu’il convient d’appeler un « contexte ».

J’étais au lit avec Georges et Ma Mère, à Batailler contre le sommeil, l’automatisme de mes yeux vitreux, quand j’eus cette idée en tout point merveilleuse de partir quelques jours, pour me raviser aussitôt : ne serait-ce pas là le symptôme premier d’une envie de fuir, un syndrome qui nous fait dire que l’herbe est indubitablement plus verte ailleurs alors que l’herbe, finalement, n’est jamais que de l’herbe ?
- Toutes les herbes ne se fument pas. 

Avec tout cela, mon cher journal, je ne t’ai même pas raconté que j’ai fait la rencontre d’un homme récemment, un homme trop gentil et comme ralenti, formaté pour une vie loin des villes, pétri d’une tendresse écoeurante et qui souhaite, allez savoir pourquoi, me mieux connaître. Il m’a fait un muffin et m’a gavé d’architecture. D’aucuns prétendraient que les promesses de son pantalon sont dantesques et qu’il semble en tout point rassurant or, pour des raisons que je ne m’explique pas, il me fait peur, me fait frémir d’angoisse.
- La quiétude froide qu’il affiche, cette maniaquerie qui transparaît en filigrane dans chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, appellerait-elle une spirale de violence ?

 

10 mai 2009

Alambic des Limbes

Dieu nous a abandonnés mais, dans son infinie mansuétude, il nous a laissé la Boisson. Alors, je bois plus que de raison, pour conjurer. Je n’ai guère opposé résistance à ces gens sympathiques dont l’entreprise était, sous la houlette de mes désirs les plus bas, de confire mon foie avec des cocktails de plus en plus puissants, variés et assassins, bien décidé à retrouver un peu de foi par ces temps sombres. Je me suis senti moins vain, parce que j’ai fait rire avec quelques répliques cinglantes et j’ai régalé ce beau monde d’une salade de riz aux noix, parfumée à la figue, salade que j’avais préparée dans ce silence culinaire que je m’impose souvent, quand je ne bois pas. Oh oui, je sais, je bois plus que de raison.

J’ai retrouvé des lieux nocturnes que je n’envisageais plus, si sombres, si noirs, à mesure que je déraillais, déprimant ceux que je touchais de paroles idiotes et sirupeuses, succube à sentiments, bisounours gothique au pas lourd et métallique. Juché, vautour sans ailes, à la croix du bar noir, statufié, je me gargarisais avec cette bouteille de vodka, versais à torrent cette eau génétiquement modifiée dans mon verre ; j’attendais ce mec qui m’avait promis de revenir d’ici quinze minutes, raccompagnant son amie, ce mec dans les yeux duquel je me suis noyé, délimitant un instant d’éternité dans l’amande de son ove pétillant. Il était si mignon que j’ai fait l’effort de sortir quelques phrases en Allemand. Ben quoi ? Il m’avait laissé son verre, ses cigarettes, son briquet - point sa carte de crédit - en guise de garantie, car, une heure plus tard, ce joli cœur n’était toujours pas revenu. Il m’est désormais possible de lui inventer toutes les histoires, une mythologie, ou bien, à loisir, quelques drames plus ou moins sanguinolents. Mais je buvais, buvais encore, sans doute faut-il penser aux bouteilles vides, au recyclage pour aider la recherche contre le cancer et nous délivrer à jamais des prunes, des raisins, voire des pèches. Ne l’ai-je pas déjà dit : Dieu nous a abandonnés. Et oui, tu ne le sais sans doute pas, mais je vide toutes ces bouteilles pour toi, maman.

Ainsi, je m’enfonçais, je m’enfonçais encore et encore jusqu’à craquer, jusqu’à pleurer, jusqu’à me vider de pleurs, des larmes pour être bien, et d’un somptueux vomi au sucre de curry que j’ai offert avec toute la générosité dont sont capables mes entrailles à ma ville d’élection, avant que de m’écrouler enfin, masse informe chié par l’Inexistant sur le bitume. Je n’imaginais pas qu’un ange, sans aile lui aussi, veillerait sur moi. Il m’a relevé et m’a fait gravir sept étages, pour m’aliter dans un canapé où j’ai pu m’évanouir tout à fait. Il n’était jamais très loin, puisqu’il fabriquait une armée de bouteilles. Oui, je le sais, je bois plus que de raison mais c’est ainsi que je me suis réparé, sans même utiliser un couteau. Les libertés les plus illusoires ne sont-elles pas, après tout, celles que nous nous inventons ?

09 mai 2009

Edoxe

08 mai 2009

SMS Meurtrier

Dans la famille psychodrame, je demande la sœur.

Tout est arrivé si subitement, un certain soir : j’envoyais un texto, ces petits messages qui permettent de ne pas se compromettre dans de longues conversations fleuves, à ma plus jeune sœur, Véronique, parce que je savais qu’elle avait pleuré, au sujet de cette affreuse nouvelle. Par solidarité. Plus que par curiosité. Pour une fois. L’effort est réel, et sincère. Et cache probablement, au niveau de mon subconscient, un besoin de soutenir autrui, afin d’être plus fort encore - plus fort que la mort, imminente. Les plus beaux détours ne sont-ils pas ceux que l’on s’invente, à notre insu ?

Ce soir-là, nous sommes donc échangés quelques SMS, comme le feraient deux amis, des frères et sœurs « normaux » c'est-à-dire qui ressentent une complicité, une fraternité, qui se conçoit au-delà même des liens qu’impose le sang. Son mari, son mari si charmant, serviable, d’une très grande gentillesse - vraiment, j’insiste - et qui, visiblement, pour ne pas dire étrangement, la suspectait d’avoir un amant, est tombé, sans doute en farfouillant dans ses affaires d’une façon peu scrupuleuses, sur mes quelques envois, frappés du sceau énigmatique : NICO. Etant donné que la communication n’est pas mon fort vis-à-vis d’elle, puisque je ne lui téléphone jamais, celui-ci n’a pas réalisé qu’il s’agissait de moi et ne l’a pas cru. Il l’a amoché. Il l’a frappé. Il l’a cogné. Elle a atterri à l’hôpital. Et lui, à l’hôpital psychiatrique.

Personne n’y comprend rien, tout le monde est surpris, déçu, consterné.
Depuis cinq ans qu’ils se connaissent, quatre ans qu’ils vivent ensemble, deux ans qu’ils sont mariés… eux qui formaient un couple si sympathique, équilibré, comment croire qu’un soir pas fait comme un autre, tout change du blanc au noir, comme par magie, que l’homme que l’on aime, avec qui l’on construit jour après jour un avenir, une famille, sur qui l’on compte, revêt soudain un masque effrayant, à en devenir chimère, créature carnassière, aux actes échevelés - et brutaux ? N’est-il pas question de milliers de gouttes d’eau, d’infimes gouttelettes, qui se sont amoncelées, au fil du
temps, pour créer un torrent, que dis-je, une cascade ?
Moi, j’aimerais comprendre.

***

Avec tout cela, je me rapproche un peu des uns et des autres, et, pour la première fois depuis une quinzaine d’années, je me sens comme un membre d’une famille cela, malgré la distance que j’ai imposée à ce Nous morcelé, aux dynamiques cruelles - et sans cesse renié. Pourrais-je un jour leur signifier mon attachement, écrire ne serait-ce qu’une lettre, ou même leur dire, tout simplement, comme eux le font parfois :
« je t’aime » ?




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