17 septembre 2009
Oripeaux
Observer les
voisins, c’est un peu comme dessiner la vie des inconnus dans le train, d’un
coup de fusain brutal, éjaculé :
Ce soir
d’ennui, muni de mes jumelles, j’ai traversé du regard la rue, pour me pencher
sur cette vitre bariolée de deux canapés, deux canapés bariolés de quatre corps
d’hommes dont les faciès annonçaient - mort aux fabulations - l’incontournable
sexualité : en temps réel je devinais, avant qu’ils ne se touchent enfin -
stupide et ridicule attente - le couple homosexuel, un genre couple modèle, «
mignon mignon joli mimi », que l’on peut distiller dans une fiction, pour
ameuter les fidèles, l’un trop bonne pâte et l’autre suintant la salope
vaguement repentie. Un énigmatique, toujours
coupé, caché par l’armature de la fenêtre, ne se laissait point découvrir. Le
quatrième était un grand ordinaire un peu bonhomme et clairsemé, gentil et fade,
supposé bavard : pure supposition.
Je savais
qu’ils attendaient quelque chose, tant la soirée bandait mou, dans ce salon
épuré, sur des canapés en cuir noir, de ceux que l’on refuse de tacher, de ceux
dont les coussins ne prennent point la forme des culs qui s’y incurvent,
lesquels pourtant sont légion. Je savais que ce quatuor peu épicé se rendraient
à la White party mais le fait d’être découvert, à cause du vis-à-vis, malgré
l’immersion dans le noir, m’a écarté de mes observations et de cette curiosité
déjà coupable, presque nouvelle et assumée. J’essayais, quand je ne les
regardais pas, de comprendre pourquoi le couple alternait souvent leurs places,
toutes les dix minutes, à chaque fois que je jetais un œil sur leur espace
découvert, jusqu’à se qu’ils disparaissent enfin : je savais que certains
d’entre eux seraient vêtus de blanc, et qu’ils partiraient de chez eux bien
avant minuit, condition sine qua non pour pénétrer le sanctuaire du
chaos sans se trop délier sa bourse.
Je n’ai vu
qu’une chemise, avant que l’appartement ne soit désert et noir, sur le coup de
onze heures puis, oubliant déjà ces séquences, je me suis plongé avec un
appétit quelque peu tempéré dans un film tant jouissif qu’idiot, pensant à ma
propre permanence : depuis quelques années, les individus se succèdent dans le
quartier, avec, pour chacun, une histoire différente, dont ne sont parfois
dévoilées que des bribes, et moi, qui suis fidèle au poste, toujours présent,
maître de l’esquisse, je me suis dépourvu de tous les oripeaux.
25 juillet 2009
L'Ombre du Citronnier
Mon cher
journal, encore je t’abandonne à cette page blanche que je ne vois pas, ou si
peu, c’est à peine si je l’envisage ; je pourrais t’envoyer un télégramme, pour
te dire comment je vais, mais chaque unité du télégramme est martelée d’un
STOP, et je ne souhaite pas que les choses s’arrêtent ; hélas, on ne brave pas
la mort, dont le concept est maître de tout et donne du sens à chacune des
choses qui nous entoure et plus encore aux êtres vivants. Je passe donc mes
journées à travailler, et faire le pitre, troquer mon costume cravate contre un
bleu de travail aux odeurs d’ouvriers, et rire à m’en décrocher la mâchoire de
tout et de rien, et puis, une fois cela fait, un travail sérieux martelé d’une
franche rigolade avec mes collègues et stagiaires, je rentre chez moi, et là,
enfin seul, chaque soir, chaque nuit, s’invite à mon chevet cette tristesse que
je porte comme un second vêtement, imprimé sur le grain de la peau, un écrou,
au fin fond de mon cerveau, qui menace d’éclater.
Cette finitude
intense grandit en moi, me dévore chaque centimètre de peau. Jour après jour,
elle me fait frissonner, s’empare de moi. Chaque nuit dessine au sein de mes
rêves ribambelles de danses macabres, où figurent des visages familiers, ô
combien décharnés. Chaque nuit c’est ma mère que j’enterre, lors même qu’elle
souhaite être incinérée. Mon cher journal, quand je suis seul, je ne pense plus
qu’à elle, aux irrésolus, aux paroles que je n’ai jamais pu prononcées, qui pourtant
se faufilaient dans mon discours, dans cette étreinte de main, que j’aurais
voulu éternelle, malgré le fleuve.
D’autres
étreintes sont moins profondes qu’elles se brisent peu à peu : mon petit ami,
quand je le vois, il me taraude, affiche sans cesse le désir je lui dise mon
amour, car je ne lui dis pas aussi souvent qu’il aimerait l’entendre, son « je
t’aime », et bien moins que lui, parfois, puisque je réponds guère à ses
déclarations, si ce n’est par une caresse, une étreinte, un baiser, mais cela
n’est jamais suffisant. Je veux que tu le dises, m’a-t-il dit hier. Pour moi -
l’impérieux - seules les paroles comptent. Je t’aime de plus en plus, m’a-t-il
avoué. Chaque jour un peu plus. Plus et encore plus et de même, continua-t-il,
j’aimerais de voir plus, beaucoup plus, partager plus avec toi. Lui ne tient
pas compte de ce que je traverse : c’est tout juste s’il m’a pris dans ses
bras, quand je suis revenu sur Lyon voici deux semaines, vidé du premier baiser
que la mort m’a donné, bredouillant timidement un « c’est dur pour toi, pauvre
chaton », avant que de classer ce dossier épineux, gênant, pour ne plus parler
que de sa télévision, son saint graal, fond visuel et sonore sur lequel il vit,
auquel, passionné, il veut me convertir, tandis que le silence fait siège en ma
demeure - place à l’obscurité ! Sans
doute m’aime-t-il pour lui plutôt que pour moi-même ? Ce n’est point un hasard
si je suis un chaton ; non point homme mais animal domestique.
Alors, au
travail, quand les clients s’évaporent, je ris, je vis une seconde vie, en
pleine lumière artificielle, valse dynamique avec mes collègues, seconde vie
dans laquelle ma mère n’est plus qu’un fantôme, et, curieusement, aujourd’hui,
cette nouvelle stagiaire que nous avons accueillie lundi, est venue à moi, cet
après-midi, pétrie de bonnes intentions,
et elle m’a dit que, si je voulais parler, lui parler, à elle, je le pouvais,
parce qu’elle comprenait ce que je traverse : elle a perdu son père d’un
cancer, voici quelques mois. Tu vois mon cher journal, la mort s’est invitée
partout, partout, et le gâteau au citron, dont mon palais se délectait, n’avait
plus le même goût. Tout comme toi, et comme moi, qui disparais un peu plus
chaque jour, à devenir mon propre fantôme, une caricature. Je n’ai plus besoin
de porter du noir pour devenir une ombre.
10 juin 2009
Ange et Dragon : prêt à gerber
Les anges ne
sont pas les seuls à être creux et dans le monde, il est bien des dragons à
affronter, lesquels fondent parfois sur vous comme un rapace, pour vous arracher
les yeux, un peu de raison, un soupçon de self control. Vous comprenez
Nicolas, vous nous représentez, il va falloir désormais ne porter que des
chemises blanches, des chemises blanches vous comprenez, parce que là, là
franchement, vos chemises, c’est d’un triste, d’un triiiiste, on se croirait à
un enterrement. S’il le faut, je vous paye des chemises blanches. Ce
que le Dragon veut, il faut l’exécuter, sous peine d’être exécuté, guillotiné
par des propos exacerbés, des engueulades prêtes à gerber, dégobillages
caféinés Le féal deviendra la barbie de cette gente dame le temps d’une séance
de shopping éclair, tout comme les dames en roses, fournies par un couturier
défoncé à la camomille : serait-il bon de devenir une sorte de Ken
improbable à exhiber sous la lumière violente, artificielle, d’une vitrine par trop
étoilé, un garçon prêt pour la noce, placardé dans une jolie boiboite ? Et,
dans tout cela, ma bonne dame, un peu de moi de mourir, sourire après sourire,
attendant le prochaine lubie de l’ogresse mère, reine du kitch et du classe
clinquant : des cravates vertes, des chaussures en croco, des lunettes
vintages ou bien un costume nouvelle génération, spécialement conçu pour me
ridiculiser. Qu’il est bon de travailler de nouveau !
27 mai 2009
Trip de Trept
Nous sommes
allés au fin fond de l’Isère, pour nous baigner dans un lac inaccessible à ceux
qui ne campent pas : le lac de Trept. Emilie les Bons Tuyaux ! Nous avons
déboursé pour un autre lac, plus miteux, floconneux de pollens, non loin d’un
restaurant anecdotique, sur la plage duquel nous avons mangé un pique-nique,
que nous dûmes partager avec une armada sporadique de scolopendres. Et quelques
mouches dantesques et affamées. L’Isère, c’est la misère.
Barboter entre
amis dans les eaux fangeuses d’un lac en l’Isère, rire des farces et des
semblants de guérillas, contempler deux beaux éphèbes ignorant leurs fades
dulcinées pour se lancer un ballon à l’infini, se faire cramer la peau jusqu’à
devenir écrevisse, malgré l’absence consternante de soleil, et sentir, la nuit
venue, nu dans un courant d’air, le vent fouetter mes épaules et ma nuque :
comme je me sens vivant !
Pourtant, je
fais des rêves terribles, la nuit venue, des rêves terribles, chaque nuit. Ce
sont, à dire vrai, des cauchemars : ma mère n’a de cesse d’y mourir, dévorée
par cette succube fruitée qui lui dévore les entrailles. Mes sœurs, plus
charmantes que jamais, s’emparent de tout ce qui lui appartient, afin que je ne
puisse, moi le frère indigne et exilé, conserver des indices matériels de son
passage sur terre, que je ne puisse posséder poussière de ce qui lui
appartenait si ce n’est son souvenir, ainsi que son alliance, qui ne quitte
plus ma main droite depuis quelques années ; elles brûlent, les insensées,
jusqu’aux toiles que je lui ai confié, celles qu’elle appréciait tant, puis,
nourrissant leur noire vengeance sur ses années sombres de l’enfance,
venimeuses de l’adolescence, elles se sont arrangées, les garces, pour répandre
ses cendres à mon insu, dans un endroit tenu secret. Alors, désespéré d’avoir
tout perdu, je me noie dans le lac de Trept.
Je vis bien
tout le jour, à rire et m’occuper, pensées domptées, bonheur acquis, et chaque
nuit, cependant, insidieuse malédiction, me rappelle au drame, avec la
puissance d’une incantation. Comment éviter le sommeil ? Comment le rencontrer
sans qu’il ne nous rencontre, au détour d’images fastidieuses, qui révèlent les
peurs enfouies au plus profond de nous, parce que nous ne sommes rochers ?
Faut-il se fabriquer ses propres songes, avant que de sombrer, gavant notre
esprit versatile de mantras laborieux, programmant l’inconscient à dessein ?
Une nuit, j’ai
aperçu Chris Garneau au bord du lac, en queue de pie, non loin d’un piano, à
queue lui aussi, insolite et noir dans le décor désolé et se reflétant,
meringue d’ébène, dans les eaux claires du lac ; lui, visage blanc, se paraît
de silence, et attendait debout, impassible, que la mort arrive sous les traits
de l’Ankou, qu’une Nymphe délicieuse émerge des flots, qu’une soucoupe volante,
découpée dans une lumière cru et violente, s’échappe de la galaxie, et se pose
non loin de là, dans un tourbillon de poussière dorée, qu’en descendent des
êtres filiformes par milliers, pour écouter la romance d’un bébé.
Alors moi,
évidemment, hypnotisé par mon idée, j’approche de son piano, petit à petit,
contournant sa silhouette impassible, employant mille et une ruses végétales et
lorsque j’en suis, proche, si proche que je pourrais en toucher les touches d’ivoires, et
faire naître une improbable mélodie, suffisamment laide et dysharmonique pour
briser l’armature du rêve, je sors de la poche de ma veste un immense marteau. De cette
arme puissante, je brise une à une les dents sonores - Raviere’s Waterloo ;
ni une ni deux, je fracasse la tête du chanteur qui s’interpose entre moi et
son cafard alangui sur la plage déserte. Victorieux de cette joute onirique, je
m’empare d’un joyau aux allures de prune, ceint au plus profond des entrailles
du piano, joyau que je contemple longuement, et que j’avale ensuite, en une
seule fois, avant de rejoindre la réalité.
26 mai 2009
Des Chiens [ Spécial Fête des Voisins ]
Quand je suis
rentré chez moi, après avoir cherché un colis envoyé avec le plus grand soin
par A ma zone [ je commande toujours livres, CDS et DVDS par correspondance,
afin d’éviter les magasins et la foule qui les fréquente - mais ça on en a rien
à foutre et c’est hors propos - ] j’ai ouvert la porte commune qui ouvre sur un
semblant de couloir pas plus grand qu’un cagibi, séparant mon appartement de
celui de mes voisins, un couple plutôt sympa qui écoute, malheureusement pour
moi, rap et groove et avec qui j’entretiens des rapports essentiels, pour ne
pas dire minimaux, se bornant à « bonjour, bonsoir, il fait chaud ici, il fait
chaud là-bas », et des discussions techniques sur les appartements, en cas de
catastrophe plus ou moins naturelle : inondation, attaque de moisissures
rebelles, de pigeons pondeurs, tentative de vol, histoire de clés, fête votive
nocive pour les tympans et j’en passe...
J’entendis, à
ma plus grande stupéfaction, me dirigeant vers ma porte colis en main, ce son à
la fois incongru et parfaitement étrange : une sorte de jappement de chien,
reconduit et je me suis dit : mais c’est pas vrai, mais c’est pas vrai, ils ont
pris un chien, les fous, ils ont osé faire ça ! Moi bien sûr, j’aime bien les
chiens, mais pas en appartement, moins encore dans un T1 : un animal doit avoir
de l’espace, être libre, pouvoir déposer ses délicieuses déjections canines non pas pour se venger de l’homme et
décorer le bitume, la semelle de ses chaussures, mais pour créer du compost, et
faire pousser d’une manière biologique et totalement discrète du végétal.
Mais je divague
: là n’est pas le propos.
J’ajouterais
juste que d’après le jappement, ça avait l’air d’être un gros chien.
Au bout de
quelques jappements, de plus en plus sourds, plaintes lancinantes du chien mal
dressé, abandonné par ses maîtres égoïstes, occupés à profiter du soleil, ou
travailler d'arrache-pied pour un SMIC, je me suis rendu compte que le chien en
question n’était peut-être pas un chien, mais une chienne, qui effectuait là
des prestations vocales tout à fait saisissantes, nonobstant l’absence
d’instrumentation « literie ». Je me suis donc décidé à faire un peu de bruit,
fermer la porte sans appliquer la moindre discrétion (d’aucuns diront de toute
façon que la discrétion n’est pas mon fort), ouvrir la mienne en agitant mes
clés dans tous les sens, afin de les accompagner au triangle mais ils
n’arrêtèrent pas, ou du moins, ne poursuivîmes pas leurs ébats reproducteur en
silence. Au contraire, ils s’en donnèrent à cœur joie : on sentait monter le
plaisir, et poindre l’orgasme. De quoi déclencher ma légendaire paranoïa !
Cela fait
combien de temps que je ne me suis pas adonné à la fornication sous mon propre
toit ? Un an environ. Et je crois que ce détail n’a pas dû échapper à mes
charmants voisins, non pas qu’ils s’intéressent de près ou de loin à ma vie amoureuse
calcinée, mais parce que la promiscuité aide parfois à ce que nous apprenions
des uns et des autres des choses absolument inutiles, des histoires à dormir
debout qui ne nous servent à rien mais qui nous amusent, un peu, parfois. Et
puis, ils ont des yeux. Et donc, pour en finir avec ce billet parenthèse, sans
substance aucune, je suis rentré chez moi en me demandant où donc j’avais
effectué ce décrochage : lorsque j’étais étudiant, et vivais, ô joie et
insouciance, en chambre universitaire, c’était moi, le voisin niqueur de mon
côté du couloir. C’était le bon vieux temps : on posait le matelas à même le
sol, comme un seul homme, avant de partir dans les étoiles. Dix ans plus tard,
je vis seul après avoir connu un long amour, avec pour seul vie sexuelle
domestique celle qui filtre par les murs, et qui sonne à mes yeux comme un gros
Fuck. Il est temps d’attirer une proie : « Minou, minou… »
21 mai 2009
Yellow Munch
Il avançait
comme une tente, couverture jaune dressée au sommet de son crâne, pieds sales
et nus, sur l’asphalte fumant, et s’arrêta en face de moi, à quelques
centimètres de mon visage, pour me demander, à moi, et non à ce garçon que je
fréquente beaucoup ces derniers jours, de l’argent, de lui en donner, de
l’argent, s’il vous plait - mais dans ses yeux, lovés dans son visage
maigrichon et cramoisi, brillaient à l’emphase des pépites de haine.
Ils s’arrêtent
souvent, ces derniers temps, en face de moi, à quelques centimètres, lorsque je
ne me déplace pas, pour me regarder droit dans les yeux, et me demander,
sinistre rengaine, de l’argent, de l’argent, s’il vous plait. Je dis
non, bredouillant parfois, stupidement, des motifs réels pour justifier mon
avarice - et cela n’y manque jamais : l’insulte tombe, comme un couperet.
Connard, fils de pute, race de merde (…) ; de quoi préparer de longues listes
sucrées, à partager entre copines, à l’heure du thé.
Mais lui,
triangle jaune et mouvant, il n’a rien dit du tout : ses yeux, toujours aussi
tranchants, parlaient pour lui. Il s’est contenté seulement, sans même bouger,
de me donner un baiser, un baiser sonore, un baiser de guerre, au final
missile, tonitruant comme un claquement de fouet, au son de ventouse mortuaire.
Moi qui ne pensais pas avoir de sitôt peur de mes semblables, je fus saisi
d’angoisse, l’espace de ce baiser maudit, à l’aperture munchéenne : il m’a
laissé comme un goût amer, dans le crâne, ce baiser de la mort.
12 mai 2009
Synopsis
La nuit n’est
plus mon amie, tout juste une conseillère, un guide au travers d’une dérive
vaguement infernale, sucrée et point trop silencieuse. Après avoir abdiqué sur
le trottoir, prenant soin d’avoir déployé toute la lyre, je me suis rendu à
l’isolement, dans cette bulle ô combien familière, pour ne boire plus que de
l’eau plate et m’aplatir sur mon canapé, dans l’abstraction totale de ma
personne.
- Terriblement
loin de tout ce qu’il convient d’appeler un « contexte ».
J’étais au lit
avec Georges et Ma Mère, à Batailler contre le sommeil, l’automatisme de mes
yeux vitreux, quand j’eus cette idée en tout point merveilleuse de partir
quelques jours, pour me raviser aussitôt : ne serait-ce pas là le symptôme
premier d’une envie de fuir, un syndrome qui nous fait dire que l’herbe est
indubitablement plus verte ailleurs alors que l’herbe, finalement, n’est jamais
que de l’herbe ?
- Toutes les
herbes ne se fument pas.
Avec tout cela,
mon cher journal, je ne t’ai même pas raconté que j’ai fait la rencontre d’un
homme récemment, un homme trop gentil et comme ralenti, formaté pour une vie
loin des villes, pétri d’une tendresse écoeurante et qui souhaite, allez savoir
pourquoi, me mieux connaître. Il m’a fait un muffin et m’a gavé d’architecture.
D’aucuns prétendraient que les promesses de son pantalon sont dantesques et
qu’il semble en tout point rassurant or, pour des raisons que je ne m’explique
pas, il me fait peur, me fait frémir d’angoisse.
- La quiétude
froide qu’il affiche, cette maniaquerie qui transparaît en filigrane dans
chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, appellerait-elle une spirale de
violence ?
10 mai 2009
Alambic des Limbes
Dieu nous a
abandonnés mais, dans son infinie mansuétude, il nous a laissé la Boisson.
Alors, je bois plus que de raison, pour conjurer. Je n’ai guère opposé
résistance à ces gens sympathiques dont l’entreprise était, sous la houlette de
mes désirs les plus bas, de confire mon foie avec des cocktails de plus en plus
puissants, variés et assassins, bien décidé à retrouver un peu de foi par ces
temps sombres. Je me suis senti moins vain, parce que j’ai fait rire avec
quelques répliques cinglantes et j’ai régalé ce beau monde d’une salade de riz
aux noix, parfumée à la figue, salade que j’avais préparée dans ce silence
culinaire que je m’impose souvent, quand je ne bois pas. Oh oui, je sais, je
bois plus que de raison.
J’ai retrouvé
des lieux nocturnes que je n’envisageais plus, si sombres, si noirs, à mesure
que je déraillais, déprimant ceux que je touchais de paroles idiotes et
sirupeuses, succube à sentiments, bisounours gothique au pas lourd et
métallique. Juché, vautour sans ailes, à la croix du bar noir, statufié, je me
gargarisais avec cette bouteille de vodka, versais à torrent cette eau
génétiquement modifiée dans mon verre ; j’attendais ce mec qui m’avait promis
de revenir d’ici quinze minutes, raccompagnant son amie, ce mec dans les yeux
duquel je me suis noyé, délimitant un instant d’éternité dans l’amande de son
ove pétillant. Il était si mignon que j’ai fait l’effort de sortir quelques
phrases en Allemand. Ben quoi ? Il m’avait laissé son verre, ses
cigarettes, son briquet - point sa carte de crédit - en guise de garantie, car,
une heure plus tard, ce joli cœur n’était toujours pas revenu. Il m’est
désormais possible de lui inventer toutes les histoires, une mythologie, ou bien,
à loisir, quelques drames plus ou moins sanguinolents. Mais je buvais, buvais
encore, sans doute faut-il penser aux bouteilles vides, au recyclage pour aider
la recherche contre le cancer et nous délivrer à jamais des prunes, des raisins, voire des pèches. Ne l’ai-je pas déjà dit : Dieu nous a abandonnés. Et oui, tu
ne le sais sans doute pas, mais je vide toutes ces bouteilles pour toi, maman.
Ainsi, je
m’enfonçais, je m’enfonçais encore et encore jusqu’à craquer, jusqu’à pleurer,
jusqu’à me vider de pleurs, des larmes pour être bien, et d’un somptueux vomi
au sucre de curry que j’ai offert avec toute la générosité dont sont capables
mes entrailles à ma ville d’élection, avant que de m’écrouler enfin, masse
informe chié par l’Inexistant sur le bitume. Je n’imaginais pas qu’un ange,
sans aile lui aussi, veillerait sur moi. Il m’a relevé et m’a fait gravir sept
étages, pour m’aliter dans un canapé où j’ai pu m’évanouir tout à fait. Il
n’était jamais très loin, puisqu’il fabriquait une armée de bouteilles. Oui, je
le sais, je bois plus que de raison mais c’est ainsi que je me suis réparé,
sans même utiliser un couteau. Les libertés les plus illusoires ne sont-elles
pas, après tout, celles que nous nous inventons ?
09 mai 2009
Edoxe
08 mai 2009
SMS Meurtrier
Dans la famille
psychodrame, je demande la sœur.
Tout est arrivé
si subitement, un certain soir : j’envoyais un texto, ces petits
messages qui permettent de ne pas se compromettre dans de longues conversations
fleuves, à ma plus jeune sœur, Véronique, parce que je savais qu’elle avait
pleuré, au sujet de cette affreuse nouvelle. Par solidarité. Plus que par
curiosité. Pour une fois. L’effort est réel, et sincère. Et cache probablement,
au niveau de mon subconscient, un besoin de soutenir autrui, afin d’être plus
fort encore - plus fort que la mort, imminente. Les plus beaux détours ne
sont-ils pas ceux que l’on s’invente, à notre insu ?
Ce soir-là,
nous sommes donc échangés quelques SMS, comme le feraient deux amis, des frères
et sœurs « normaux » c'est-à-dire qui ressentent une complicité, une fraternité,
qui se conçoit au-delà même des liens qu’impose le sang. Son mari, son mari si
charmant, serviable, d’une très grande gentillesse - vraiment, j’insiste - et
qui, visiblement, pour ne pas dire étrangement, la suspectait d’avoir un amant,
est tombé, sans doute en farfouillant dans ses affaires d’une façon peu
scrupuleuses, sur mes quelques envois, frappés du sceau énigmatique : NICO. Etant donné que la communication n’est pas mon fort
vis-à-vis d’elle, puisque je ne lui téléphone jamais, celui-ci n’a pas réalisé
qu’il s’agissait de moi et ne l’a pas cru. Il l’a amoché. Il l’a frappé. Il l’a
cogné. Elle a atterri à l’hôpital. Et lui, à l’hôpital psychiatrique.
Personne n’y
comprend rien, tout le monde est surpris, déçu, consterné.
Depuis cinq ans
qu’ils se connaissent, quatre ans qu’ils vivent ensemble, deux ans qu’ils sont
mariés… eux qui formaient un couple si sympathique, équilibré, comment croire
qu’un soir pas fait comme un autre, tout change du blanc au noir, comme par
magie, que l’homme que l’on aime, avec qui l’on construit jour après jour un
avenir, une famille, sur qui l’on compte, revêt soudain un masque effrayant, à
en devenir chimère, créature carnassière, aux actes échevelés - et brutaux ?
N’est-il pas question de milliers de gouttes d’eau, d’infimes gouttelettes, qui
se sont amoncelées, au fil du temps,
pour créer un torrent, que dis-je, une cascade ?
Moi, j’aimerais
comprendre.
***
Avec tout
cela, je me rapproche un peu des uns et des autres, et, pour la première fois
depuis une quinzaine d’années, je me sens comme un membre d’une famille cela,
malgré la distance que j’ai imposée à ce Nous morcelé, aux dynamiques cruelles -
et sans cesse renié. Pourrais-je un jour leur signifier mon attachement, écrire
ne serait-ce qu’une lettre, ou même leur
dire, tout simplement, comme eux le font parfois :
« je t’aime
» ?
















