QUERELLE

Journal intime, mais non confidentiel, de Nicolas Raviere, où il est question de toute autre chose, parfois, que de simples querelles.

04 février 2009

La Terreur des Trois (Interlude - 2)

Confession :
Quand j’ai brûlé mes peurs avec S, sur les quais du Rhône, je me suis senti libéré d’un poids, d’un poids éminemment lourd : il m’arrive à présent de franchir les ponts l’air de rien, sans faire de fixation sur l’ondée marron, et je n’ai pas croisé depuis d’insectes, ni d’araignées pour mesurer la mort de cette insidieuse angoisse que leur rencontre m’occasionne, ce singulier frisson de dégoût, or il est une chose que j’ai oublié d’inscrire sur l’A4 parchemin : un ennemi naturel, qui ne se rencontre pas tant mais qui, plusieurs fois, m’a presque vaincu, contre lequel je ne peux rien en ma qualité d’humain, puisqu’il maltraite mon corps, m’empêche d’avancer, lorsqu’il se fait puissant : le vent. Un jour, alors que j’étais au collège, mes pieds ont décollé du sol : j’étais cet enfant pas si grand certes, mais terriblement maigre et donc élancé, qui pliait sous ses gifles, comme les branches d’un arbuste malingre. Ma mère m’avait rattrapé, alors que je planais, dégingandé, en direction d’une 2CV, que je m’apprêtais à rencontrer dans cette configuration inédite, droit devant, fatalement -
une attraction désastre. Puis, sur cette plage, un an ou deux auparavant, j’avais pris, moi qui, mauviette, ne savais pas nager, le petit bateau pneumatique orange. Sans même que je m’en rende compte, ce vaste coussin flottant m’a fait quitter la plage, peu à peu, transformant les individus en fourmis, petits insectes affairés sur un petit trait jaune, ce que je vis bien des minutes plus tard, d’un coup, hors de portée de mes semblables. Larmoyant, j’appelais de toutes mes forces ma mère, qui était à 700 kilomètres de là, pensant, terrorisé, à la probable crevaison du matelas pneumatique, et au possible requin blanc, qui attendait là son festin d’os, avec la patience calculée et lénitive d’un poisson-clown. C’était il y a 21 ans. Et pourtant… La semaine dernière, alors que je marchais avec plomb et aplomb, le vent a décollé mon pas, l’a décollé, et j’ai failli trébucher. Je me dis depuis qu’un jour le vent aura raison de moi ; tout comme la mort, qui est naturelle, il me surprendra quand je m’y attendrais le moins pour un ultime frisson.


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Querelle confesse à 15:01 - III. Stratisme / Chronos - Confessionnal [8]
Autopsie : , ,

26 septembre 2008

La Maison des Mouches

La Dernière Querelle : XX

Le soir venu, les enfants couchés, nous avons discuté, ma sœur et moi, longuement, c'est-à-dire - traduction - qu’elle a monologué sur l’épisode fâcheux qui m’a séparé de mon autre sœur, quand elle ne se répandait pas sur sa merveilleuse rencontre avec son fantastique nouveau frère, si sensationnel que, lorsqu’on s’égare à allumer son ordinateur criblé de virus, leurs deux visages crèvent l’écran, alors que ce devrait être, crevant l’écran, une photo de sa petite famille, de ses enfants turbulents, de son sympathique mari ou bien d’un acteur américain vaguement sexy, et splendidement « stéroïdés ».

Elle m’a appris que j’aurais pu faire le voyage avec la famille douleur, à condition de me rependre en plates excuses, comme à la maternelle. Tu t’excuses et tu peux monter dans la voiture, pour voyager avec tonton Gaston et tante Astrid !

J’étais condamné à écouter cette somme d’histoires et de commérages infects, me consolant avec un verre de whisky, et puis un autre et encore un autre, la détestant, quand elle se mit à reprocher des choses à notre mère : celle-ci n’aurait pas été suffisamment présente. Comme si une femme seule, élevant trois enfants dans un maudit HLM, en faisant des ménages à des heures invraisemblables, pouvait être omniprésente, matin, midi et soir.

* 

Dans cette maison vide, au milieu de nulle part, sévit une invasion discrète de mouches, de mouches qui tournoient autour du canapé, de mouches qui se posent sur nos cuisses, sur nos bras, qui tètent nos textiles, nos chevelures figées, avec application, oubliant la chasse féroce de ces bras trop mobiles et tranchants, de ces mains désireuses de les capturer, étaux maladroits, d’une lenteur assourdissante.

Le jour suivant, après avoir dormi à poings fermés dans une chambre pour enfant, entouré de soldat de plomb, d’une peluche de tigre grandeur nature, et d’un bric-à-brac invraisemblable de jouets que l’on rencontre souvent dans les chambres de garçons, les mouches étaient toujours présentes, crevant le jour morne et gris, autour du canapé, ignorant, non loin de là, de longues et opaques spirales gluantes, suspendues au plafond par des stratagèmes risibles, plantes carnivores sans chlorophylle.

Je me souviens qu’enfant, je capturais les mouches, lorsqu’elles s’emprisonnaient dans les rideaux, pour procéder à ce curieux rituel qui me fascinait tant : les coinçant entre mes doigts, je leur arrachais avec une précision quasi-chirurgicale les ailes, l’une après l’autre, pour finalement ouvrir la fenêtre de la cuisine, afin de les jeter du troisième étage. Je ne saurais dire combien de temps a duré cette fantaisie, ni pourquoi elle a cessé. Cela dit, j’ai toujours détesté la présence des mouches, sans pour autant jamais me sentir menacé par elles.

* 

Instinctivement, je me suis emparé d’une de ces spirales, chassant moi-même les mouches, une à une, ce qui nous fit bien rire, mon neveu et moi, surtout lorsque j’ai capturé, sans trop de précautions, deux mouches qui coïtaient, à l’arrière du canapé, les scellant dans l’éternité, version improbable, volante et absurde de Tristan et Yseult. Je me suis arrêté au chiffre 9, par superstition. Je crois que mon neveu a apprécié bien plus que moi l’agonie lente et cruelle de ces pathétiques brachycères.

*

Ma sœur, coiffeuse de son état, qui n’a même pas obtenu son brevet des collèges, souhaite devenir - pure utopie - psychologue, seulement voila, outre un cursus scolaire et une éducation impossible à rattraper, cette dernière est incapable d’écouter : impossible d’en placer une sans qu’elle ne me coupe la parole ! Empathie proche du néant. Elle déblatère, déblatère. Ses mots comme des blattes errantes frappaient mes tympans, petits supplices chinois. Avec sa teinture noir corbeau et ses grands yeux perçants, j’avais l’impression d’être assailli par une mouche transgénique, une mouche qui bourdonnait autour de moi, dont j’étais l’inépuisable prisonnier, enveloppé dans une spirale de glu.

Combien de griefs ai-je à son endroit, encore aujourd’hui, après l’avoir ignoré pendant huit ans, refusant obstinément de lui adresser la parole ? Je vois bien qu’il est inutile de pardonner, d’un point de vue purement égoïste ; et même, je n’arrive plus à me féliciter d’avoir fait ce pas vers elle, une avancée comme un cadeau offert à ma mère. De ce rapprochement, je n’ai jamais rien attendu, et pourtant, elle m’a bien déçu quand, plusieurs jours plus tard, alors que j’étais confiné dans l’attente longue et pénible de ce fameux séjour, que nous avons organisé, avec Laurent, par téléphones interposés, elle m’a appelé, un soir, me sortant de cette torpeur infâme occasionnée par une indigestion de télé réalité et de séries américaines, pour me dire, au final, brièvement, dans le creux de l’oreille, petite mouche qui bourdonne : « je n’aurais finalement pas assez d’argent pour monter avec toi là-haut, je suis dégoûtée… »

Pas autant que moi, très chère sœur - et point dégoûté de me soustraire à la glu.

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16 septembre 2008

Une Femme

La Dernière Querelle : XVII

Elle aime passer ses journées devant sa télévision, à l’ombre d’une retraite tardive ; elle qui, de sa vie, fut étreinte par la mort, une valse à quatre temps, aux menaces cruelles. De sa génitrice, elle a connu les pires affronts, jusqu’à l’abandon, le refus au soin, l’humiliation. La mort est là qui la guette, encore ; condamnée par les médecins, elle a survécu malgré les pronostics, après avoir laissé cette tumeur grossir en elle pendant deux années.

Je crois qu’elle a tout connu, les pires situations, la rue, le froid, la furie, la malice de certains hommes, à l’ombre de ce Dieu, en qui elle croit, lui affligeant le fardeau d’une santé pitoyable, depuis l’enfance. Elle a su malgré tout donner la vie six fois mais, ironie du sort, n’a élevé que trois de ses enfants, seule, deux filles et un garçon, en faisant des ménages. Ce garçon, c’est moi. Nous ne savions pas, enfants, que nous avions deux sœurs et un frère, une famille parallèle, dispersée, aux quatre coins de la France. Ne n’avions pas eu vent de cette sporulation malsaine de secret de famille venimeux.  

Ceci n’est pas un début de roman, ni même le synopsis du prochain feuilleton de l’été, puisque l’automne arrive : je la sens, tout contre ma peau. On pourrait croire, également, que j’aime m’adonner aux méandres sirupeux du mélodrame, mais ce n’est point mon genre, le mélodrame. Toutes ces histoires sont pures, sont vraies ; la réalité, cependant, est bien plus cruelle.

Bribes :
Quand j’étais tout petit, j’ai vécu une semaine ou deux chez une amie de ma mère, pendant que celle-ci se faisait opérer des jambes, il me semble.
Je ne me souviens guère avoir été ému par cette possibilité qu’il arrive quelque chose à cette femme, ma généitrice que mes camarades qualifiaient de monstres, de sorcières ; voire de pute, puisque mère célibataire. Pour moi, elle était invincible, increvable.

Il me souvient une fois, il y a fort longtemps, d’une après-midi. Portant une casquette, je faisais le malin, enfant difficile, je l’ai insulté, d’un mot extrêmement laid que j’ai appris à l’école primaire : « salope. » Je pensais qu’elle ne me rattraperait jamais, cette petite femme bossue, avec mes longues jambes, mais elle s’est saisie de moi et m’a foutu une sacrée rouste ! J’ai pleuré des rivières. Elle m’a humilié.

A l’âge de 17 ans, alors que je revenais d’un séjour en Normandie, chez ma tante B, j’ai rencontré, non loin de la gare, sur le pont, pliant sous le poids de mes bagages, une femme du quartier qui m’a appris que ma mère était à l’hôpital.
J’étais paniqué, mais pas un seul instant je n’ai pensé que j’allais la perdre. J’étais en revanche content de ne pas avoir à porter ses valises trop lourdes, profitant de la voiture de ces gens que je ne connaissais pas vraiment. Comme j’ai honte, à présent !

Ce n’est que lorsque je l’ai serré dans mes bras, squelettique, sans force, terrassée par la chimiothérapie, une fois guérie, que j’ai pleuré pour toutes ces années, que j’ai enfin compris. En l’espace de quelques secondes, et pour quelques années, j’ai regretté tout ce que je lui ai fait, à elle, mon bouc émissaire ; enfant terrible, adolescent mal dans ma peau, trop étriqué, je ne lui exprimais de l’amour que par certaines formes de violences, en intraveineuse.

Maintenant, je peux lui sourire ; je ne lui dit pas que je l’aime, pas plus qu’elle ne me le dit : nous le savons, les mots sont inutiles. Je me suis habitué à sa voix nouvelle, que lui impose son traitement pour la Thyroïde, aux métamorphoses constantes, d’une année sur l’autre, de son corps ; elle est à la fois unique et multiple. Je serai sans doute perdu, si elle disparaissait, lors même que je vis très bien sans elle, au loin, ne la voyant qu’une fois l’an, téléphonant si peu.

Elle aime passer ses journées devant sa télévision, à l’ombre d’une retraite tardive et moi, qui ne regarde jamais la télévision, je me plie à son rite, sans agacement ; je suis avec elle. Je regarde ce qu’elle regarde ; je ne désire rien apprendre, de ce qu’elle sait, de son passé ; quelques questions, au compte goutte, émaille mon discours. Mais, parfois, quand l’envie m’en prend, je l’asticote, je l’embête, je la fais tourner en bourrique. Je retourne, tout simplement, en enfance. C’est sans doute le seul moyen de réparer.

 

 


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14 septembre 2008

Quand le coming-out n'était pas à la mode

La Dernière Querelle : XVI

C’est sans doute mieux ainsi. Le monde est mal fait parfois : j’aurais préféré, par exemple, que ma sœur me renie parce que je suis homosexuel, qu’elle n’accepte pas cet état de fait, que cette décision de m’ignorer vienne d’elle et non de moi, pour des prétextes encore plus puérils. Cela aurait vraisemblablement satisfait mon désir parfois incohérent de me faire martyre, un désir qui m’horripile terriblement, quand il ne fait pas mes délices. Cela aurait motivé, à l’époque, mon goût forcené pour le tragique ; que mon idéal, une fois atteint, aurait fracassé, comme d’un coup de glaive, séparant ma vie en deux. Il n’en fut rien, évidemment. Fantaisie d’adolescent post-mortem.

J’ai de la chance vraiment… la chance et la malchance d’être tombé dans une famille très… « tolérante » (ah… si les mots avait une odeur…). Maintenant que certains sont morts (oh la belle bleue au fin fond du cimetière !), une famille absolument ouverte et moderne, donc, où je peux être accepté pour ce que je suis, et, surtout, ce que je ne suis pas, une famille dont je n’accepte pas les règles et moins encore les protagonistes, exception mise à part, car il en faut, selon l’adage, pour confirmer la règle, des exceptions.

A l’époque, le coming-out n’était même pas à la mode.
Le placard n’était pas toujours confortable mais je ne ressentais pas le besoin d’afficher ce qui n’est ni un choix, ni une préférence. Ma mère, de toute façon, elle savait que j’étais homosexuel avant que je ne le sache moi-même et donc bien avant que je le lui dise, qu’un connard me trahisse par un coup de téléphone. Je lui ai donc avoué ce qu’il en était, sans même réfléchir, après cette sinistre agression que j’ai subie, pure soirée estudiantine (que je raconte, dissèque, enterre, dans mon troisième roman EX Nihilo) : aurais-je un jour osé cette révélation qui ne me semblait pas nécessaire au bon déroulement de ma vie ? Ma mère  m'aurait-elle fait part de ses soupçons, ou mieux : de sa certitude ? Jamais je ne le s
aurais.

Auparavant, sœur numéro 3 avait été ma seule confidente, au lycée. Je lui ai avoué, dans ma chambre, juché sur mon lit, les mains moites tout de même - il me fallait verbaliser - que je regardais aussi les garçons. J’avais menti, en réalité, c’était un garçon, un seul que je regardais. Ce n’est pas un mystère. Je crois qu’au fond de moi, j’aurai aimé que cette confidence crée un drame. Ironie du sort : c’est bien la seule chose que ce perroquet blond garda pour elle.

Deux ans plus tard, alors que j’étais étudiant, que ma vie avait véritablement changée, sœur numéro 4 était mon accompagnatrice dans ce bar gay miteux, en notre ville, quand je revenais, les week-ends : elle essaya même de m’arranger un coup avec un beau flic. « Tiens la main de mon frère », lui avait-elle ordonné, sur un ton de plaisanterie ; il voulait bien la tenir, ma main et j’ai dit non, alors que j’en avais envie, qu’il la tienne, ma putain de main. Non, il ne pouvait pas tenir ma main, vraiment, je m’y refusais : et puis quoi encore, c’était impossible ! Alors l’autre, un mec du lycée qui n’a jamais pu m’encadrer - et réciproquement - est arrivé avec sa jolie verrue sur la joue, et c’est à lui qu’il a tenu la main, pendant quelques années, et moi dans tout cela, j’ai passé le reste du week-end dans le noir, à écouter des chansons tristes et me dire que ma vie amoureuse serait à jamais pathétique. Puis-je dire que j’étais alors visionnaire, en ces jours nuisibles ? N’ai-je pas été tour à tour bourreau(x) et victime(s) et ne le suis-je pas toujours un peu, malgré moi ?

Tout cela vient d’être enfin régurgité, par l’écriture, et ce n’est pas très bon, ce petit goût de vomi, là, dans la gorge, qui palpite, qui ne demande pas son reste. Irons-nous jusqu’à la bile ? Est-ce véritablement nécessaire ? Je sais très bien que cette confession peut aller bien au-delà : une tel épanchement ne s’arrête véritablement qu’une fois les fondations rasées et moi, je ne tiens pas à ce que mon toit s’écroule. Je préfère en polir une à une les tuiles, pour qu’elles renvoient au mieux les rayons du soleil. Je ne vous ai pas dit : ma maison fonctionne à l’énergie solaire ! Vraiment. Fin de la métaphore. J’avoue ne pas souhaiter savoir ce qui peut sortir d’un tel épanchement, alors, au lieu de m’évertuer à m’enliser dans un perpétuel hors sujet, je vais poursuivre mon récit, ce récit que j’ai entrepris de façonner depuis mon retour, récit qui ne me plait pas du tout, mais que je dois consigner tout de même, pour conjurer cette impuissance à terminer ce que je commence. Martyre, il est temps, maintenant, de parler de sœur numéro 4, la plus jeune, et de la génitrice. Importante, la génitrice.


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27 juillet 2008

Chaque Jeudi III

13 : 13 : 13
L’heure d’aller au lycée, chaque jeudi et, sur le chemin, de m’inventer une maladie, pour éviter la classe germanique

13 : 13 : 13
Je regarde ma montre et je le vois arriver, comme chaque jeudi, me prendre par la main, et m’emmener ; le couloir de l’hôtel sent bon le printemps. Cette fois-ci, il ne porte pas son alliance.

13 : 13 : 13
Je m’assieds dans l’herbe avec une salade, un pain aux olives que je dévore, chaque jeudi, me récitant en moi-même la quatrième partie du Christ aux Oliviers, chaque fois qu’un fonctionnaire passe non loin de moi.

13 : 13 : 13
L’heure d’aller au lycée : chaque jeudi, j’emporte avec moi quelques feuilles volantes, nourrissant l’espoir que le professeur d’Arts Plastiques, femme que j'ai toujours beaucoup appréciée, nous laisse, livrés à nous-mêmes, en proie à nos désirs de créer. Alors, je sortirais ces feuilles, profitant de son absence, afin d’écrire quelques poèmes.

13 : 13 : 13
Le moment vient de poser une question, rien qu’une seule, aux tarots, dont les symboles, la cosmogonie qu’ils peuvent façonner, par les histoires qu’ils racontent, n’ont de cesse d’interroger mon imaginaire. Chaque jeudi, je procède à un tirage en croix, puis, cela fait, je m’empare du grand jeu de Mlle Lenormand, pour en sortir la carte qui représente Cynocéphale, que je craignais tant, étant enfant. Puis, cette carte, je la regarde longuement.

13 : 13 : 13
Un homme curieux attend au coin de la rue, chaque jeudi, observant les gens avec une minutie chirurgicale, une curiosité de berger, la constance d’une concierge ou d’un confesseur ; je le vois de l’abri bus, qui lorgne en toutes directions, ce qui m’angoisse au point de ne plus pouvoir m’extraire de cette vision. Je me suis surpris, un jour, à souhaiter qu’il disparaisse, parce que sa présence me gênait. La semaine qui suivit, il n’était plus là.

13 : 13 : 13
C’était une nuit brodée de cauchemars, sommeil difficile ; parce que, chaque jeudi, la classe germanique, que j’appréhendais tant, se tenait l’après-midi. J’imaginais déjà la torture à venir, les perpétuelles questions, en chinois, sporadiques, l’agacement du professeur devant ma nullité, malgré ma longue et inutile pratique de cette langue laide et abstruse. Cette nuit-là, elle m’étrangla avec une force de démon. J’ai senti ses ongles cornus de sorcière s’enfoncer jusque dans ma chair, avec la promptitude des vampires, aux dents fraîchement aiguisées. Je me suis réveillé, apercevant que l’heure sur mon radio-réveil était inversée : 13 heures 13, au lieu de 1 heure 13. Mais c’était peut-être un rêve, ça aussi.


Résolution du problème :

Une seule de ces sept propositions est juste.
Cinq d’entre elles sont erronées, selon une perspective bijective.
Trois d’entre elles peuvent, segmentées, former une proposition juste.

 


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18 juillet 2008

Les Folles Histoires de Lady Prizunic

Elle avait l’apparence négligée des punks, version prizunic, la langue vulgaire d’une créature alcoolisée, vieillissante, alanguie sur un vieux lit de lupanar. Il était rare, enfant, que je passe du temps seul avec elle, chez elle. Et pourtant c’est bien moi qui, du haut de mes huit ou neuf ans, soulevai, le jour de ses premières noces, la fine jarretière en dentelles sur son jambon oblong, bardé de cellulite, excité par cette gloire intense et expresse, privilège pour un enfant timide, devant l’assemblée chaleureuse, les applaudissements tonitruants.

Un jour, jeune adolescent, je fus seul un moment avec elle, qui buvait, déglutissait, langoureuse, une des ces innombrables bières, monuments qui attendaient par centaine dans son réfrigérateur immense, excitant probablement la curiosité anémiée de sa progéniture, quatre enfants toujours affamés. Invraisemblable, elle portait un jean, une chemisette déchirée, blanchâtre, de laquelle dépassaient les lanières amples et vulgaires de son soutien-gorge.

Il me souvient, ce jour-là, qu’elle riait niaisement, comme à son habitude, puis, plus sérieusement, elle me raconta, de but en blanc, comme on parle de la pluie et du beau temps, je ne sais pas vraiment pourquoi, un conte pour jeune adolescent, un conte pour enfants hypertrophiés, une petite histoire du temps jadis, des années 70, laquelle se produisit trois années avant ma naissance : l’histoire d’une femme qui, après avoir coïté avec son chien de compagnie, accoucha d’une portée d’enfants mi-humains, mi-canins.

Voyant que je ne cautionnais pas son conte, elle m’assura que cette histoire avait défrayé la chronique et qu’elle avait vu, elle, de ses propres yeux, dans la presse - parce que, insistait-elle, ce fait extraordinaire avait fait la une des journaux - les enfants chiens. Ce qui aurait pu me fasciner, sans doute, quelques années plus tôt.

Aujourd’hui, je ne la vois plus ; cela, depuis 1996, cette chère tantine, la demi-sœur de ma mère, cette fabulatrice aux milles tentatives d’existence. Et même, je ne souhaite pas vraiment la revoir un jour : les accointances que supposent les liens du sang ne sont, à mes yeux, qu’une vaste fumisterie, ce qu’elle prouve par sa seule existence.

Confession : je ne l’ai jamais porté dans mon coeur mais, enfant, elle me fascinait. J’avoue que j’aurai aimé, avec du recul, qu’elle me conte des histoires, ce genre d’histoires et des plus curieuses, des plus insolites que celle-ci, avant que je ne sombre dans le sommeil : aurait-elle pu, avec ses sornettes avariées, développer autrement mon imaginaire, moi qui écrit depuis plus de vingt ans ? Aurait-elle pu, l’invraisemblable femme, me faire avaler d’autres couleuvres et, surtout, me faire croire aux miracles, à l’existence même de celui qu’on appelle Dieu ?

 


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29 juin 2008

Chaque Jeudi II

 
Lorsque j’étais en faculté, avec une amie, nous avions monté une sorte de club de lecture à deux : tous les jeudis, nous nous réunissions afin de parler d’un roman qu’on avait lu, voire dévoré, la semaine précédente - cette discussion sinueuse, digressive, passionnante, durait des heures. C’était en général des classiques, littérature française, ce genre de livre soporifique qu’on moleste négligemment de préjugés, sans même les avoir entrouvert, mais qu’il nous fallait connaître, inévitablement, pour nourrir notre culture personnelle, plus que notre cursus. Ces classiques, nous leur donnions souvent des interprétations farfelues. Il est facile de faire parler un auteur, cela, par ses propres mots. Sur mon initiative, un jour, nous avons dérogé à la règle pour côtoyer certaines « curiosités ». Ces curiosités, peu à peu, ont singulièrement changées les goûts de mon amie en matière de lecture(s), à tel point qu’elle a renié ses lectures fétiches ad vitam. Véhémente, elle menaça même de déchirer certains livres, les livres qu’elle aimait tant, Amélie Nothomb, pour n’en citer qu’une, de ces femmes d’affaires du stylo, Amélie, la sportive du vide. Elle s’était mise à la haïr, une fois nos curiosités digérées. Et puis, elle a disparu. Non pas Amélie, femme d’une persistance quasi démoniaque, mais mon amie, sans même me dire pourquoi : fini notre pseudo club de lecture, nos réunions de mots autour d’un livre, d’une table, à boire thés et cafés, exit nos palabres intellectuels, niaiseries de concours ; elle a disparu, complètement, s’est évaporée dans la nature. Le pouvoir des livres est sidérant, pour qui apprend à lire avec son âme.

 

 

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17 juin 2008

Laurent

Au début il y’avait de la jalousie, le syndrome concurrence « concours Miss France » : je suis persuadé d’avoir ma place, cela fait bientôt trente deux ans que je l’occupe, perché comme un oiseau sur l’ineffable podium, mes pieds solidement implantés sur ce monticule puissant où je crois me tenir, le torse impeccablement bombé, d’une façon terrienne qui ne sied pas à ma personnalité : personne ne m’en délogera, de ce piédestal, quoiqu’il m’en coûte ; la crainte de ne pas, de ne plus être l’élu, la crainte que les certitudes s’envolent, de disparaître enfin, d’être terrassé par l’oppresseur, ou pire : de n’être qu’une dauphine, une épigone risible, fantoche de pacotille, de n'être pas assez bon, de n'être pas assez gentil, de ne point être aimant, de n’être pas suffisamment humain. Ce que je suis, en apparence ; mes émotions, je  les garde pour moi. Je ne t'ai jamais dit : je t’aime. Je ne pleurerais pas devant toi. Et les discours, je n’en ferais pas un seul, parce qu’il n’en est ainsi, entre toi et moi, depuis l'aube des temps. Comment devenir miss, alors, quand on a plus de corps, pour s’exprimer, plus de bouche, pour parler, point de rimmel à faire couler ?

Pourtant, on n’efface pas le passé.

Ensuite, il y’a eu de la peur, oh oui, une peur certaine, n’ayons pas peur des mots, de tomber dans l’oubli total, de n’être plus rien, de n’être plus qu’un nom, ce qui devrait me plaire : j’ai choisi cette vie d’exil, au loin des miens, j’ai choisi de partir, aussi je ne dois m’en prendre qu’à moi et à moi seul si je suis oublié, si je suis remplacé, si je ne suis qu’une ombre, au fin fond du décor. Où donc est la logique ? Je ne suis guère un être mathématique, rompu à l’art des formules ; nul besoin d’être Euclide pour évaluer la distance. La peur de disparaître, plus forte encore que celle de mourir.

Je ne disparaîtrais pas, car j’ai toujours été là. On n’efface pas l’histoire.

Ensuite il y’a eu la curiosité, le fléau des commères, des femmes aux géraniums, le délice liquoreux de tout homosexuel qui se respecte : les hommes qui ressuscitent, cela n’existe pas, cela ne peut exister, c’est contre les lois de la nature, contre les lois de la physique, ce n’est pas considérable, ce n’est même pas paranormal, c’est tout simplement Impossible. Les hommes sortis du néant, du chaos, m’ont toujours attirés, qu’ils soient anges ou démons ; du démiurge vint le jour et la nuit, le soleil et la lune, l’amour et la chaude pisse.

Mais la curiosité a ses limites, que la peur dévoile, une à une. C’est alors un duel effréné entre ces deux femelles qui se toisent, s’insultent, commettent une danse, ensemble, se frottent jusqu’à la lie, épousailles maudites, jusqu’à ce que la lumière les sépare. Alors, je les ai séparés, je me suis dit pourquoi pas ? Il ne sert à rien d’avoir peur, d’exprimer de la sorte sa part d’humanité : jamais la vie d’antan ne changera, je le sais, quant à la vie, elle ne peut qu’évoluer, l’évolution, malgré tout, est une chose intéressante, par ce qu’elle nourrit l’âme et le corps, motiverait un monde d’écriture, inventerait de nouveaux rapports humains. J’ai encore tant à apprendre sur moi, sur eux, sur lui - surtout sur lui. Apprendre à le connaître, tout d’abord, apprendre à l'apprécier. Le reste viendra ensuite… Lentement, doucement, infiniment.
Ce n’est pas tous les jours qu’on apprend l'existence d'un frère.

10 juin 2008

Rien sur ma mère

Un sommeil épileptique, tout le jour, alors que l’orage battait son plein, soleil cruel, chaleur assassine, pluie à torrents, je me réveille, le corps comme morcelé, les yeux secs comme ensablés. Il est 21 heures. Ciel électrique. Etrange que je commence chacun de mes billets, depuis mon retour, par des considérations météorologiques. Est-ce une avarie intellectuelle liée à l’âge ou bien tout simplement le fait que ces conditions jouent sur mon moral, que je désire imperturbable ? En moi, la tempête a fait rage, également, à force d’être partagé, divisé, à force de vouloir BLANC puis de décider NOIR, revenant sans cesse sur mes décisions, anticipant d'improbables événements, des plus stupides aux plus hallucinant, maudissant cette imagination d’enfant qui me taraude, ces contes qu’elle brode, sur fond de jalousie, d’anxiété, d’angoisse, même, jusqu’à ce que la curiosité, toujours, l’emporte. La curiosité n’est-elle, cependant, qu’un vilain défaut ?

Un long voile de fatigue nerveuse m’envahit. Mon cher journal, je me raconte, je me dissèque, mon cher journal, j’en ai besoin, de me mettre à jour, un peu comme la dernière version de Windows, les bugs en sus. Pas facile, cette sorte de remise en cause. Beaucoup de difficultés à l’accepter alors que des événements bien plus graves ont eu sur moi un impact bien moindre. Après tout, ce n’est que le décès d’un rêve d’enfant, reconduit durant l’adolescence, la morte subite, inattendue, d’une certitude d’adulte. Un jour, une connaissance m’a dit : toi de toute façon, y’a rien qui t’atteint. Une autre : j’aimerai être comme toi, rester de marbre. C’est juste que le marbre se fissure quand je suis seul ; depuis que je vis à Lyon, j’apprends à me réparer de cette nouvelle façon, sans compter sur personne. En étant l’artisan de mon âme, le médecin de mes souffrances, je ne dois rien à personne, je me sens libre. C’est également, je l’avoue, une question de fierté. N’avoir pas besoin des autres, ne pas être faible ni même dépendant, être fort coûte que coûte, c’est un devoir que j’ai envers moi-même, plus haut encore que cette hantise de devenir pour autrui un fardeau.

Il est deux secrets de famille qui auraient pu, l’un me détruire, l’autre m’obséder. Le premier, ce serait celui d’apprendre que ma mère n’est pas ma génitrice, que je suis, par exemple, un enfant adopté, limite même que je vienne d’une autre planète (serait-ce moins étonnant ?), parce que j’ai des liens très particuliers avec elle et qu’il me semble que, dans ma construction, son parcours fait partie du mien. C’est comme si les épreuves qu’elle avait traversées, du moins, celles dont elle m’a parlé, puisque nous parlons peu, je les avais intégrées comme les miennes - lors même que certaines ne sont pas similaires - pour en retirer un matériau, voire une philosophie. Mais c’est aussi parce qu’elle me ressemble beaucoup, avec toute cette indépendance qui la caractérise, cette façon qu’elle a de vouloir souvent s’isoler, se retrouver, cette manière si particulière qu’elle a, parfois, de se déconnecter du réel, d’une discussion. Sans doute est-ce également un modèle, de qui je tiens ce côté un peu artiste, puisqu’elle peint elle aussi, modèle dont je me suis affranchi, parce que l’art nous gouverne et non l’inverse, de même que les expériences que nous vivons nous façonnent. Il n’est pas un seul artisan qui travaille pour nous, mais bien plusieurs. Parfois, nous sommes chefs d’orchestre, souvent, ce n’est rien d’autre qu’une illusion.

Je sais très bien que je suis son fils : hormis le fait que j’ai un œil vert, alors que toute ma famille a les yeux bleus, j’ai le même nez, la même couleur de peau, les mêmes sourcils, des lèvres analogues - je sais très bien d’où je viens, c’est même une certitude. Un tel miroir ne saurait mentir, ou bien le réel s’effondrerait-il, à la manière d’un joli décor, conçu par la nature seule, qu’une avalanche viendrait détruire, déracinant les arbres. Mais le second secret, oui, le second secret… Tout aussi improbable que le premier, j’ai pourtant cru en lui durant bien des années, fort de cette croyance qui anime tout fidèle envers son Dieu, Dieu qu’il n’a pourtant jamais vu mais dont il sait éperdument qu’il existe, que cette conviction lui vienne des dogmes, d’un endoctrinement, ou bien tout simplement de lui-même, qu'elle soit si profondément encrée, cette conviction, qu’elle ne s’explique pas, elle se vit. Cette croyance, cette certitude, se matérialisait jusque dans mes rêves, hantait mes poèmes d’adolescents, jusqu’au jour où j’ai renoncé - enfin - à croire à cette mythologie, peut-être parce que je n’en avais plus besoin, en grandissant. Et voilà que, en moins de cinq minutes, ce secret a été dévoilé. Presque quinze ans après que j’en ai fait le deuil, l’Impossible a été révélé. Imagine Dieu qui t’apparaît, ou le Christ, qui se détache d’une croix, pour venir à toi, son pagne qui tombe devant toi, et tu le vois complètement nu et tu réalises que, bordel, tu n’aimes pas les mecs qui ont les cheveux longs ! Tiens, par la fenêtre, je vois la nuit qui se dessine, un ciel d’un seul tenant, fort comme le marbre, puissant et électrique. Un petit vent léger me caresse les bras. Je souris.


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24 avril 2008

Prologue III : La Modification

alyon

 

2004. Ce garçon, sur la photographie, quittait Lyon et, malgré son envie de s’y établir vraiment, pensait, au plus profond de lui, qu’il ne resterait de cette ville que des vestiges mémoriels, des expériences, des visages et que, plus jamais, il ne reviendrait y vivre. Se tournant vers l’ombre de la ville, qui n’était plus que souvenir, sur la longue et pénible ligne grise de l’autoroute, filant à toute allure, direction Dijon, dans la toute nouvelle voiture phallique de l’homme qu’il aimait, des regrets lui sont venus, des pleurs se sont dessinés, qu’il n’a jamais pu exprimés. Je reviendrai, pensait-il, je reviendrai, et ce sera une toute nouvelle vie. Ironie : ce devint, ce retour miraculé, très vite, un retour à une vie antérieure, faite de tâtonnements, d’expériences nouvelles, sans stabilité aucune. La vie serait-elle faite de cycles ? Comble de l’ironie : le jeune homme se retrouva très vite plus entouré que jamais, mais sans personne à ses côtés. Livré à lui-même, terriblement seul et cela, sans même le savoir. Il n’avait pas effacé les bons visages, et surtout, le bon cœur. C’est un organe si compliqué, le cœur, une métaphore si juste : le cœur ne vit qu’irrigué de sang, tout comme la verge, qui n’est plus rien sans son afflux. Tout désir mort éteint le cœur, finalement, mais le cœur, cet organe, peut être ranimé. Ce n’est pas une légende urbaine : quelques pressions, et voilà qu’il bat de nouveau. Boom boom. Tu l’entends ?

« Bonjour.
- Bonjour.
- Tu t’appelles comment ?
- Je m’appelle Nicolas. Ou "Raviere", tu peux m’appeler Raviere, aussi, c’est mon autre prénom.
- Très bien, Raviere. Je voulais te demander quelque chose.
- Oui, vas-y, je t'écoute.
- C’est bien toi le garçon qui tient prisonnière une guêpe domestique, dans une cage ? »

Non, ce n’est plus moi. Regarde, la cage est vide :

cagevide


 

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