QUERELLE + querelles = Querelle(S)

Au singulier comme au pluriel, Querelle, c'est le journal intime, mais non confidentiel, de Nicolas Raviere, où il est question de toute autre chose, parfois, que de simples querelles.

07 novembre 2009

Full Contact # 3 (Fin)

Aujourd’hui je réalise que je ne peux pas souffrir plus, parce qu’en perdant ma mère, au-delà du fait que je sois orphelin, j’ai perdu tout ce que j’avais, si ce n’est moi, alors, étrangement, je me sens rassuré : je suis certain que le meilleur m’attend et, malgré la douleur, l’absence et les remords qui me déchirent, j’ai le sourire, je me sens plus humain, comme si j’avais grandi d’un seul coup. Je serai plus fort et ferai tout pour que ma petite maman soit fière de moi, pour devenir une meilleure personne.

[Troisième partie de Querelle, prochainement, quand la plume me reviendra.]

09 octobre 2009

Full Contact # 1

Aujourd'hui ma mère se fait ouvrir comme un poisson et j'ai envie de baiser.

28 septembre 2009

Wpoint

… N’est point le point de mire de l’un de ces satyres modernes, crucifié à la mode du piercing ou celle, frontière à l’épiderme, du tatouage, ni de l’homme rassurant qui m’embrasse sur les quais et dîne avec moi aux terreaux, une fois, deux fois… et dont la vie se découvre peu à peu, comme un livre sans image, un récit sonore qui n’est point image d’Épinal et dans lequel je découvre toutefois - c’est une souche pénible - une procession de clichés.

- Nous ne sommes que clichés, clichés de l’air du temps ou cliché démodé.

Moi, tout ça, ça ne m’impressionne pas.

Et puis quoi ? Le parcours d’un homme pour se découvrir passe-t-il nécessairement par des étapes essentielles, incontournables ? Faut-il être adoubé afin de devenir un homme et aimer, sans honte, son prochain ? Avoir vécu jusqu’à la lie certaines aventures communes, romantiques ou sauvages, pour s’exprimer sans fard ? Il est, derrière chaque image, un négatif. Sommes-nous ce que nous prétendons être, ou simplement ce que nous renvoyons aux autres de nous-mêmes, la copie résumée, concise, d’une persona ?

- Je regrette le temps du Carbone.

L’homme m’a dit que j’étais prisonnier de mon propre corps. Mon corps n’est, je le répète, qu’un véhicule mais, de ce véhicule, je perds peu à peu le contrôle, jour après jour ; toute l’énergie que j’utilisais pour ce contrôle de moi est absorbée par ce labeur quotidien pénible et prosaïque, pour justement nourrir ce corps avide et lamentable, qui exprime des besoins de plus en plus nombreux, surnuméraires.

- C’est qu’il faut, j’imagine, créer du fécès.

Parfois, je regarde d’un air distrait, mais concentré, par la fenêtre exiguë de ma chambre encombrée, l’appartement vide et blanc de ces petits pédés « photogénétiques » à encadrer sur cheminée parmi des petits chats en cristal, des otaries en porcelaine et des dauphins de faïence bleue, considère la présence de leur absence et le jour et la nuit : s’enculent-ils dans une autre pièce où il n’est pas possible de les voir, ou bien vivent-ils simplement leurs vies, comme le font tous les êtres humains ?

J’imagine qu’il est bon de clore cet orifice, pour chacun d’entre nous, plutôt que de disserter à tout va, sans fil conducteur, pour ne rien dire, et de se noyer un peu dans un verre de vin, retrouver la saveur exquise d’un Kir, madeleine qui réchauffe, et penser, de retour dans ce lit froid et désert, au règne lancinant des prunes ? Mon corps, de nuit, se lève pour se repaître et menace de quitter les frontières de l’appartement pour une destination repoussante, qui cependant l’appelle avec la constante démoniaque d'une messe. Est-il bon de céder aux sirènes lorsque personne n’attend en Itaque ?

23 septembre 2009

7 Orifices

Tata Jacqueline, une invention virtuelle débile moins lourde que la Bible et cependant plus évidente m’a conjuré de ne point me mettre à la plongée sous-marine, et de ne point côtoyer le grand café des requins blancs, aussi me dois-je de renoncer à sonder mes abysses, sous peine de m’y noyer. Ou pas. Telle est la pulsion de mort, qui chaque jour combat son avatar, qui la façonne.

Foin des cercles vicieux : j’ai trop parlé de cela de par le passé et Lui, que j’ai frôlé de mon corps, n’a point effleuré ma plume acérée : parler de l’homme avec qui l’on partage quelque chose serait, d’après mon expérience ridicule, condamner le bonheur possible entre ces entités complices, de même que parler du futur roman le voue à ne point naître - il est impossible, en outre, de se prévoir une destinée.

Et puis, si j’ai dit que nous étions tête-bêrche, lui and me, j’ai menti, je l’avoue ; l’écriture n’est-elle pas mensonge, la littérature un palimpseste ? L’écriture n’est-elle pas une pollution, une émanation de l’esprit filtré par une confluence d’espoir et de cynisme, un entrelacs de points de vues, une construction plus qu’un constat ?

- La bouche, quoi qu'il en soit, n’est qu’un orifice

Sa bouche est un gouffre mou.

La maladie s’y dessine, insidieuse, au bord de l’orifice ; certains clients qui ne viennent pas sont victimes de la grippe à la mode, qui d’un coup les démode. Un client a même disparu dans l’Orifice du temps.
Depuis hier, m’a avoué la secrétaire, nous n’avons pas réussi à le joindre. Il a disparu.
Nicolas Raviere a disparu lui aussi, ses amants sont calcinés, dans la fosse sceptique de ses pensées. Ses amours renaissent certaines nuits, comme des fantômes, le frôlent dans des rêves tragiques, sans queue ni tête, sans orifices.

L’envie de plaquer la salope sur la photocopieuse est réelle cependant, mais anecdotique.

On honore moins les morts que les culs.

Un jour peut-être je comprendrais le lien qui m’unit à ces existences confuses, qui cherchent en moi quelque chose de saint alors que tout en moi respire la pourriture, le fécès ; un jour, sans doute, je vengerais cette fortuite disparition du temps, ce trou noir qui m’a absorbé, parce que je suis une arme, une arme en mouvement, qui n’a pas trouvé son point d’impact, mais prend conscience, peu à peu, de sa puissance.

- Mon cul !

22 septembre 2009

Formol

Les vêtements sont carcans et sculptures ; la peau ne respire pas mais l’être se dessine. Tu es mal dessiné, un brouillon, une caricature, un trait grossier dissimulant un cœur d’or - et de pierre. Et tu t’avances vers moi, avec des idées de coït. Moi qui suis mal dessiné, un autre modèle, plus fantaisiste, longiligne, légèrement clouté. Je n’ai fait que sourire. Une femme, dont on a retiré de l’utérus une masse informe d’un kilogramme avait dit, voici quelques années, à mon sujet que Nicolas - ce cher Nicolas - était piquant comme une châtaigne mais que son cœur, son cœur était moelleux et tendre. Moelleux, sans doute, comme une paire de fesses.

Il faisait froid et j’étais fatigué, j’étais avec cet autre qui, pour se vendre, ne parle que de ses actions ; celui-ci me plaît, ce mélange passif aggressif, mais les confessions, tête bêche sur un banc, sur les quais du Rhône, by night, ont eu raison de mes envies, m’inculquant, par des voies mystérieuses, le goût d’en savoir plus, de le connaître mieux, d’être, tout simplement, avec lui, sans doute parce qu’il s’agit encore d’une possible impasse. Il me fallait l’embrasser, lui caresser le cou, plonger mes yeux dans les siens. De jeunes papillons de nuit, rutilant, crachotant du mollard nicotineux, nous ont demandé si nous étions homosexuels ; j’ai répondu à cela : une fois par semaine. Mais non pratiquant.

Le temps ne me permet plus de me rendre dans ces lieux de cultes que j’ai fréquentés, autrefois, avec l’assiduité implacable et dévote d’une grenouille de bénitier ; de ces dionysies absurdes, je ne conserve que de vagues souvenirs, putrescences érotiques, badineries sournoises, lutineries passionnantes, plié que je suis aux labeurs absurdes d’une vie systématique et lancinante, où se dessinent, à la craie, d’étranges amitiés, d’heureuses complicités. Le fantasme, plus que jamais présent, me domine et, plaqué sur cette vie artificielle que je brode et que je subis, je sens que je suis prêt à éclater, d’un moment à l’autre, de même qu’une bombe ; il est toujours en moi, plus que jamais, cette pulsion de mort, cette attirance pour le sordide qui macère et dont les voix, entrelacs convulsif de métal et violons, se chevauchent, me rappellent au Drame. Combien de temps resterais-je en apnée ?

 

25 août 2009

Le Mausolée d'Astradyne

Au prise dès le matin avec ce bâtard caoutchouteux qui ne satisfait pas à ma gourmandise, victime de cette mise en bouche douteuse, je me remémore la soirée de la veille : une panne de courant, car la nuit est vite tombée, l’emprunt de bougies au bar d’en face et la descente à tâtons dans les sous-sols, à la recherche du fameux disjoncteur, parmi une armada de boutons et disjoncteurs divers ; j’avais senti, dans le noir, par delà une porte qui d’ordinaire est toujours fermée et des pans de métal, une présence curieuse, sans doute étais-je animé par une forme de paranoïa inconsciente, la création d’un mythe façonné de toutes pièces, en express, par cette pseudo culture dont on nous abreuve, et qui nous gouverne à notre insu :

J’étais passé par là, la veille, avec notre nouvelle stagiaire, afin de lui faire visiter les recoins les plus sombres, comme à la recherche d’un trésor, sous forme de billes glacées ; elle avait dit que c’était là un décor de film d’horreur, et les portes, avec hublots, ce genre de porte, soi-disant qu’elles existent dans tous les films de ce genre. C’était, pour reprendre ces mots, « vraiment flippant ». J’imagine pour ma part qu’il est possible de dénicher dans ce genre de lieu bien des bâtards - et des cafards -, dans un quelconque placard, cela pour animer et rassasier le désir de clients cafardeux.

Or l’horreur commence à la maison
(N’est-ce pas Claire ?)

Avec ce bâtard, précisément. Qui reflète exactement le flétrissement d’une vie usuelle, qui n’est point du domaine du rêve, régie par la dîme et le labeur et dont chaque instant, chaque compartiment, s’est dévêtu de toute singularité : la fadeur constante d’un plat de pâtes. N’importe quel ingrédient peut le relever, mais les pâtes resteront toujours ce qu’elles sont : des pâtes. Fades.

Je cherche en moi cet autre disjoncteur, pour faire péter les plombs, sauter l’installation, faire dériver le courant, afin de me retrouver dans les ténèbres. Car je l’ai dit, précisément, j’espère l’agresseur tapi au fond de moi. Celui-là seul est capable de m’émouvoir, en créant bien des drames, des richesses, celui-là qui n’est autre qu’un cadavre, dont l’Autre se repaît et qu’il moleste par des critiques incessantes. Je devrais, sans doute, être heureux de savoir que certains collectionnent les cancers comme d’autres des timbres, afin de pouvoir diriger ma pensée sur quelque chose, ressentir quelques émotions par trop violentes, souffrir, mais cette idée-là me dégoûte précisément. L’anesthésie au déni, plus économique, est un suicide au gaz.

22 août 2009

Man Machine

Non pas que Gaston soit un con : il n’est visiblement l’âne que d’une chanson. En attendant, tu sais bien que j’ai d’autres projets : départ imminent au pays des prunes, pour constater l’état des champs, agiter sans doute là-bas un mulot et m’épancher dans tes sentiments bien trop violents pour moi : ai-je donc à ce point besoin d’une secousse pour me sentir vivant, à nouveau ? L’homme ne serait-il pas plus heureux à l’état de machine, sans conscience de cette finalité pourtant évidente que nous épargnent vaguement nos modes de vie ?

Il est une voix au téléphone qui sans cesse change : grave et pâteuse, molestée par des glaires, ou bien alerte, comme un papillon fou : celle d’une petite fille atteinte de la progéria et s’apprêtant à plonger ses mains squelettiques dans une immense corbeille de bonbons ; une vanité des temps modernes que la décence m’interdit de peindre.

J’ai toujours aimé la peinture de Bosh, cette étrange fascination qu’elle suscitait, provoquées par la rencontre du beau et du difforme, mais ce magnétisme ne peut s’appliquer aux gens que l’on aime : les émotions incitées par l’art, que je plaçais autrefois au dessus de tout, notamment des rapports humains, me sont devenues étrangères et me semblent désormais terriblement factices.

Je passe souvent par cette voûte obscure, aux odeurs d’urine, où je croise parfois quelques silhouettes affairées, en quête d’un raccourci : si nos vies sont ternes, sous cette voûte à peine éclairée, léchée par le jour caniculaire en son ouverture, elles sont frôlées de l’ongle par l’angoisse : un rêve d’obscurité se dessine alors en moi, et mes yeux se ferment, tandis que mes pas battent la mesure. Je me surprends à rêver, parfois, d’un agresseur.

17 août 2009

L'Homme Bulbe

- Je ne répondrai rien à cela. En échange, cher journal, je peux te raconter une petite histoire, où tu trouveras, n’ayons pas peur des mots, un vague ferment de candeur. Et de l’agacement. Beaucoup d’agacement.

Il est gras comme un bulbe, victime du sommeil de la marmotte, monté sur du 48. Ceci n’est pas une énigme, ceci est un stagiaire, un stagiaire de sexe masculin cette fois-ci, que j’ai dans les pattes depuis 3 semaines et qui, je ne le cache pas, m’exaspère : non pas qu’il ait un mauvais fond, malgré cette homophobie que je lui ai détectée face à ce facteur un peu factrice qui vient nous déposer chaque jour des enveloppes qui, de même que lui, n’ont rien de vierge, ce même facteur qui ne manque pas de nous imposer son impressionnante collection de lunettes de soleil « faciès de mouche »…

… Fin de la digression, j’en reviens à mon mouton : un stagiaire, donc, qui n’a pas un mauvais fond, gras comme un cochon et mou comme cacochyme alors qu’il n’a que 18 ans : ne devrait-il pas être vigoureux, plein de sève, dynamique ? Son excuse est de venir d’une île magique où tout est lent, le temps comme suspendu : la vie, paraît-il, y est merveilleuse. Nous, les français, nous sommes bien trop stressés, beaucoup trop rapides, speedés, pour ne pas dire fous. - Je penche toutefois pour l’hypothèse du cholestérol, vu la forme peu subtile de bouteille d’Orangina dessinée avec aplomb sa rondeur de poire au-dessus de sa ceinture, bombonne de chair relâchée que son unique chemise blanche tente de voiler tant bien que mal.

Ce stagiaire mollasson ne retient rien de ce que je lui dis, de ce que je lui apprends : chacune des informations disséquées, disséminées avec soin pour ne point l’encombrer, informations qu’il ne prend pas la peine de noter malgré mes nombreux conseils et que je répète chaque jour, transite moins dans son cerveau que les quantités de nourritures impressionnantes qu’il semble ingurgiter et qui semblent, elles, stagner dans son bide. Ne retenant rien, il cumule - à la vitesse de la lumière cette fois - les bêtises, les erreurs, erreurs que je dois évidemment rattraper, et que je rattrape avec lui, pour qu’il apprenne : en vain, cela ne sert strictement à rien, puisque Stagiaire numéro 2 reproduit avec une précision quasi chirurgicale les mêmes erreurs et, comble de la mauvaise foi, m’assure que je ne lui ai rien montré, ni expliqué. J’en suis venu à me poser cette question : souhaite-t-il vraiment apprendre ce métier ou bien n’est-il qu’un visiteur, un touriste envoyé par une école tout aussi consciencieuse ? J’ai appris ces derniers jours que ces professeurs estampillés éducation nationale, vivant également dans l’île merveilleuse, n’appelleront jamais et n’assurent aucun suivi concernant le devenir de leurs charmantes recrues : atteindre le téléphone, c’est sans doute pour eux une épreuve digne de fort Boyard !

Sa présence est pesante, d’autant qu’il ne parle que de filles : celle-ci est bonne, celle-ci est belle, magnifique. Tout sourire niais, il commente le physique des clientes, qu’il reluque l’écume à sa bouche, sans aucune discrétion ; ou bien appelle-t-il, sans demander la permission, sa copine, avec le téléphone des chefs de service, évidemment en vacances ; ce que je lui interdis, tout comme ces longues sessions sauvages sur internet, dans le bureau d’à côté, où il se cache lorsque je suis occupé. Sommes-nous donc chez mémé ?

Il fallait donc que je sois dur avec lui, que je lui enseigne les limites, les différences entre un stagiaire et un employé, le vocabulaire professionnel que son lycée ne lui a sans doute pas retransmis, le bon sens commun qui régit la communication humaine (diantre, j’adore ça et m’appelle plus NiKo, compris face de bulbe ?) et enfin, cerise sur le gâteau, que je lui impose des succédanés de punitions pour qu’il effectue sur le maigre travail que je lui donne, afin de le vérifier sans faire des heures supplémentaires, étant donné les catastrophes qu’il est à même de générer. Sous mon joug, il n’a pas le droit de manger ou de partir tant que son travail n’est pas fini, cette loi a pour but de le motiver à gérer ses priorités et exécuter plusieurs choses à la fois, ce dont il est incapable.

Il suffit qu’un client vienne à lui alors qu’il s’occupe de quelque chose pour qu’il ignore totalement l’individu en face de lui, le temps de mener sa tâche à terme ( - il doit penser que le client a le temps ou bien qu’il est venu avec une tente, un sac de couchage et peut se permettre de camper devant nous, et moi donc, au taquet, d’interrompre la conversation avec mon client afin de lui dire de s’occuper du sien, de client), sinon, si le jour n’est pas blanc, mais noir, il abandonne complètement sa tâche sur son bureau, pour de nouveau s’adonner au solitaire, une fois le client parti, me transformant ainsi en une sorte de milice : je dois le surveiller à chaque instant, quand il est question de travail, puisque je vérifie chacune des choses qu’il fait, pratiquant par la même le jeu des 7 erreurs : le bulbe ne fait rien correctement. Il est même étonnant qu’il sache écrire son nom sans faire de faute vu qu’il n’est pas capable de classer un dossier dans la bonne pochette ! Evidemment, tout le monde en rie, de ce stagiaire qu’ils appellent « 2 de tens », mais plus les jours passent et plus, de mon côté, la drôlerie laisse place à des envies de violences ! Comment ai-je réussi à tenir tant de temps en cette désastreuse compagnie, qui sabote même mes efforts et dont je suis, bien malgré moi, le seul responsable !

Parfois, il se retire sans prévenir : il va se goinfrer de viennoiseries dans un coin sombre, l’occasion d’une escapade gourmande d’une vingtaine de minutes. Il s’est même endormi un jour à table, devant les employés : l’information, succulente, ne tarda pas à circuler. C’est évidemment lorsqu’il s’absente de cette façon qu’un collègue a besoin de lui pour une basse besogne et me réclame cette aide ma foi fort dispensable ; à chaque fois qu’il revient, je lui demande de me dire où il va. A quoi bon ? Ce légume trouve toujours le moyen de traîner du pied quelque part, avec cette chemise tâchée qu’il refuse de changer, et ce mot invisible, BOULET, dessiné sur son front à l’encre fantôme.

Pour être au calme, lorsque mes envies de meurtres menacent de se matérialiser et que j’imagine non sans délectation un usage différent à chacun des outils qui jonchent mon bureau, je l’envoie faire des « courses » : d’un pas lent plus que mesuré, il met une heure à faire le tour du pâté de maisons : cela me permet de respirer un instant, sans devoir subir sa présence lourde et ses blagues qui le sont tout autant. Désireux de ne point trop s’éloigner, malgré les bancs qui jonchent le trajet imposé, il a inventé des horaires fallacieux à certaines banques, pour ne plus se déplacer si loin. A moins qu’il n’ait confondu les banques susdites avec d’autres commerçants…

Or, toujours, sa présence, écrasante, agaçante, me pèse et m’empêche de travailler aussi consciencieusement que d’ordinaire, par un étrange processus de contamination : ainsi m’arrive-t-il de lui demander de descendre les bouteilles vides en bas : il est censé se saisir d’un bac en plastique rempli de ce que mes amis appellent communément des « cadavres ». Il semblerait qu’au lieu de se saisir de ce bac, il descende les bouteilles une à une, vu le temps qu’il met à effectuer cette besogne et, croyez-le, ce n’est pas une expédition. Il existe même un ascenseur !

Sans doute pense-t-il ainsi, le bougre, qu’il mérite son salaire, parce qu’il met beaucoup plus de temps à travailler que nous pour chacune des tâches qu’il entreprend, et point de son plein gré, car ce légume, contrairement à moult stagiaires bien plus efficaces, consciencieux, volontaires et autonomes, guettant l’heure, est rémunéré ! Il a par ailleurs aperçu cette enveloppe sur laquelle est inscrit son nom, laquelle enveloppe contient un chèque que la comptable nous a laissé et que nous sommes chargés de lui remettre, au 23 août, le jour de son départ. Cette maudite enveloppe, je ne te cacherai pas, mon cher journal, que j’ai envie de la déchirer ou du moins, de la faire disparaître !

- Des petites flammes de désir, bien vivaces celles-ci, se sont allumées dans ses yeux pour la première fois, lorsqu’il l’a aperçue !

25 juillet 2009

L'Ombre du Citronnier

Mon cher journal, encore je t’abandonne à cette page blanche que je ne vois pas, ou si peu, c’est à peine si je l’envisage ; je pourrais t’envoyer un télégramme, pour te dire comment je vais, mais chaque unité du télégramme est martelée d’un STOP, et je ne souhaite pas que les choses s’arrêtent ; hélas, on ne brave pas la mort, dont le concept est maître de tout et donne du sens à chacune des choses qui nous entoure et plus encore aux êtres vivants. Je passe donc mes journées à travailler, et faire le pitre, troquer mon costume cravate contre un bleu de travail aux odeurs d’ouvriers, et rire à m’en décrocher la mâchoire de tout et de rien, et puis, une fois cela fait, un travail sérieux martelé d’une franche rigolade avec mes collègues et stagiaires, je rentre chez moi, et là, enfin seul, chaque soir, chaque nuit, s’invite à mon chevet cette tristesse que je porte comme un second vêtement, imprimé sur le grain de la peau, un écrou, au fin fond de mon cerveau, qui menace d’éclater.

Cette finitude intense grandit en moi, me dévore chaque centimètre de peau. Jour après jour, elle me fait frissonner, s’empare de moi. Chaque nuit dessine au sein de mes rêves ribambelles de danses macabres, où figurent des visages familiers, ô combien décharnés. Chaque nuit c’est ma mère que j’enterre, lors même qu’elle souhaite être incinérée. Mon cher journal, quand je suis seul, je ne pense plus qu’à elle, aux irrésolus, aux paroles que je n’ai jamais pu prononcées, qui pourtant se faufilaient dans mon discours, dans cette étreinte de main, que j’aurais voulu éternelle, malgré le fleuve.

D’autres étreintes sont moins profondes qu’elles se brisent peu à peu : mon petit ami, quand je le vois, il me taraude, affiche sans cesse le désir je lui dise mon amour, car je ne lui dis pas aussi souvent qu’il aimerait l’entendre, son « je t’aime », et bien moins que lui, parfois, puisque je réponds guère à ses déclarations, si ce n’est par une caresse, une étreinte, un baiser, mais cela n’est jamais suffisant. Je veux que tu le dises, m’a-t-il dit hier. Pour moi - l’impérieux - seules les paroles comptent. Je t’aime de plus en plus, m’a-t-il avoué. Chaque jour un peu plus. Plus et encore plus et de même, continua-t-il, j’aimerais de voir plus, beaucoup plus, partager plus avec toi. Lui ne tient pas compte de ce que je traverse : c’est tout juste s’il m’a pris dans ses bras, quand je suis revenu sur Lyon voici deux semaines, vidé du premier baiser que la mort m’a donné, bredouillant timidement un « c’est dur pour toi, pauvre chaton », avant que de classer ce dossier épineux, gênant, pour ne plus parler que de sa télévision, son saint graal, fond visuel et sonore sur lequel il vit, auquel, passionné, il veut me convertir, tandis que le silence fait siège en ma demeure - place à l’obscurité ! Sans doute m’aime-t-il pour lui plutôt que pour moi-même ? Ce n’est point un hasard si je suis un chaton ; non point homme mais animal domestique.

Alors, au travail, quand les clients s’évaporent, je ris, je vis une seconde vie, en pleine lumière artificielle, valse dynamique avec mes collègues, seconde vie dans laquelle ma mère n’est plus qu’un fantôme, et, curieusement, aujourd’hui, cette nouvelle stagiaire que nous avons accueillie lundi, est venue à moi, cet après-midi, pétrie de bonnes intentions, et elle m’a dit que, si je voulais parler, lui parler, à elle, je le pouvais, parce qu’elle comprenait ce que je traverse : elle a perdu son père d’un cancer, voici quelques mois. Tu vois mon cher journal, la mort s’est invitée partout, partout, et le gâteau au citron, dont mon palais se délectait, n’avait plus le même goût. Tout comme toi, et comme moi, qui disparais un peu plus chaque jour, à devenir mon propre fantôme, une caricature. Je n’ai plus besoin de porter du noir pour devenir une ombre.

 

20 juillet 2009

L'Evidence des Mains

Les mains de ma mère sont celles qui m’ont guidé dans l’écriture : elle me faisait dessiner les lettres une à une, et les mots prenaient vie, lorsque j’apprenais à écrire, en CP, le soir venu. Ces lettres, il fallait les retracer encore et encore, jusqu’à les faire vivre soi-même. Sa main guidait la mienne, comme une mère guide une vie ; l’institutrice pestait. Les mains ne mentent pas, ne mentent jamais : elles trahissent jusqu’à l’âge des personnes dont les visages miraculés n’affichent que mensonges, elles trahissent les envies et trahissent les métiers. Ses mains étaient mortes, quand je les caressais, dimanche soir. Alors, je souhaite le mensonge des mains, la déroute du cosmos.

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