07 novembre 2009
Full Contact # 3 (Fin)
Aujourd’hui
je réalise que je ne peux pas souffrir plus, parce qu’en perdant ma mère,
au-delà du fait que je sois orphelin, j’ai perdu tout ce que j’avais, si ce
n’est moi, alors, étrangement, je me sens rassuré : je suis certain que le
meilleur m’attend et, malgré la douleur, l’absence et les remords qui me
déchirent, j’ai le sourire, je me sens plus humain, comme si j’avais grandi d’un
seul coup. Je serai plus fort et ferai tout pour que ma petite maman soit fière
de moi, pour devenir une meilleure personne.
[Troisième
partie de Querelle, prochainement, quand la plume me reviendra.]
09 octobre 2009
Full Contact # 1
Aujourd'hui ma mère se fait ouvrir comme un poisson et j'ai envie de baiser.
28 septembre 2009
Wpoint
… N’est point
le point de mire de l’un de ces satyres modernes, crucifié à la mode du
piercing ou celle, frontière à l’épiderme, du tatouage, ni de l’homme rassurant
qui m’embrasse sur les quais et dîne avec moi aux terreaux, une fois, deux
fois… et dont la vie se découvre peu à peu, comme un livre sans image, un récit
sonore qui n’est point image d’Épinal et dans lequel je découvre toutefois -
c’est une souche pénible - une
procession de clichés.
- Nous ne
sommes que clichés, clichés de l’air du temps ou cliché démodé.
Moi, tout ça,
ça ne m’impressionne pas.
Et puis quoi ?
Le parcours d’un homme pour se découvrir passe-t-il nécessairement par des
étapes essentielles, incontournables ? Faut-il être adoubé afin de devenir un
homme et aimer, sans honte, son prochain ? Avoir vécu jusqu’à la lie certaines
aventures communes, romantiques ou sauvages, pour s’exprimer sans fard ? Il
est, derrière chaque image, un négatif. Sommes-nous ce que nous prétendons
être, ou simplement ce que nous renvoyons aux autres de nous-mêmes, la copie
résumée, concise, d’une persona ?
- Je regrette
le temps du Carbone.
L’homme m’a dit
que j’étais prisonnier de mon propre corps. Mon corps n’est, je le répète,
qu’un véhicule mais, de ce véhicule, je perds peu à peu le contrôle, jour après
jour ; toute l’énergie que j’utilisais pour ce contrôle de moi est absorbée par
ce labeur quotidien pénible et prosaïque, pour justement nourrir ce corps avide
et lamentable, qui exprime des besoins de plus en plus nombreux, surnuméraires.
- C’est qu’il
faut, j’imagine, créer du fécès.
Parfois, je
regarde d’un air distrait, mais concentré, par la fenêtre exiguë de ma chambre
encombrée, l’appartement vide et blanc de ces petits pédés «
photogénétiques » à encadrer sur cheminée parmi des petits chats en cristal,
des otaries en porcelaine et des dauphins de faïence bleue, considère la
présence de leur absence et le jour et la nuit : s’enculent-ils dans une autre
pièce où il n’est pas possible de les voir, ou bien vivent-ils simplement
leurs vies, comme le font tous les êtres humains ?
J’imagine qu’il
est bon de clore cet orifice, pour chacun d’entre nous, plutôt que de disserter à tout
va, sans fil conducteur, pour ne rien dire, et de se noyer un peu dans un verre
de vin, retrouver la saveur exquise d’un Kir, madeleine qui réchauffe, et
penser, de retour dans ce lit froid et désert, au règne lancinant des prunes ?
Mon corps, de nuit, se lève pour se repaître et menace de quitter les frontières
de l’appartement pour une destination repoussante, qui cependant l’appelle avec la constante démoniaque d'une messe.
Est-il bon de céder aux sirènes lorsque personne n’attend en Itaque ?
23 septembre 2009
7 Orifices
Tata
Jacqueline, une invention virtuelle débile moins lourde que la Bible et
cependant plus évidente m’a conjuré de ne point me mettre à la plongée
sous-marine, et de ne point côtoyer le grand café des requins blancs, aussi me
dois-je de renoncer à sonder mes abysses, sous peine de m’y noyer. Ou pas.
Telle est la pulsion de mort, qui chaque jour combat son avatar, qui la
façonne.
Foin des
cercles vicieux : j’ai trop parlé de cela de par le passé et Lui, que j’ai
frôlé de mon corps, n’a point effleuré ma plume acérée : parler de l’homme avec
qui l’on partage quelque chose serait, d’après mon expérience ridicule,
condamner le bonheur possible entre ces entités complices, de même que parler
du futur roman le voue à ne point naître - il est impossible, en outre, de se
prévoir une destinée.
Et puis, si
j’ai dit que nous étions tête-bêrche, lui and me, j’ai menti, je l’avoue ;
l’écriture n’est-elle pas mensonge, la littérature un palimpseste ? L’écriture
n’est-elle pas une pollution, une émanation de l’esprit filtré par une
confluence d’espoir et de cynisme, un entrelacs de points de vues, une
construction plus qu’un constat ?
- La bouche,
quoi qu'il en soit, n’est qu’un orifice
Sa bouche
est un gouffre mou.
La maladie s’y
dessine, insidieuse, au bord de l’orifice ; certains clients qui ne viennent
pas sont victimes de la grippe à la mode, qui d’un coup les démode. Un client a
même disparu dans l’Orifice du temps.
Depuis hier,
m’a avoué la secrétaire, nous n’avons pas réussi à le joindre. Il a disparu.
Nicolas Raviere
a disparu lui aussi, ses amants sont calcinés, dans la fosse sceptique de ses
pensées. Ses amours renaissent certaines nuits, comme des fantômes, le frôlent
dans des rêves tragiques, sans queue ni tête, sans orifices.
L’envie de
plaquer la salope sur la photocopieuse est réelle cependant, mais anecdotique.
On honore moins
les morts que les culs.
Un jour
peut-être je comprendrais le lien qui m’unit à ces existences confuses, qui
cherchent en moi quelque chose de saint alors que tout en moi respire la
pourriture, le fécès ; un jour, sans doute, je vengerais cette fortuite
disparition du temps, ce trou noir qui m’a absorbé, parce que je suis une arme,
une arme en mouvement, qui n’a pas trouvé son point d’impact, mais prend
conscience, peu à peu, de sa puissance.
- Mon cul !
22 septembre 2009
Formol
Les vêtements
sont carcans et sculptures ; la peau ne respire pas mais l’être se dessine. Tu
es mal dessiné, un brouillon, une caricature, un trait grossier dissimulant un
cœur d’or - et de pierre. Et tu t’avances vers moi, avec des idées de coït. Moi
qui suis mal dessiné, un autre modèle, plus fantaisiste, longiligne, légèrement
clouté. Je n’ai fait que sourire. Une femme, dont on a retiré de l’utérus une
masse informe d’un kilogramme avait dit, voici quelques années, à mon sujet que
Nicolas - ce cher Nicolas - était piquant comme une châtaigne mais
que son cœur, son cœur était moelleux et tendre. Moelleux, sans
doute, comme une paire de fesses.
Il faisait
froid et j’étais fatigué, j’étais avec cet autre qui, pour se vendre, ne parle
que de ses actions ; celui-ci me plaît, ce mélange passif aggressif, mais les
confessions, tête bêche sur un banc, sur les quais du Rhône, by night, ont eu
raison de mes envies, m’inculquant, par des voies mystérieuses, le goût d’en
savoir plus, de le connaître mieux, d’être, tout simplement, avec lui, sans
doute parce qu’il s’agit encore d’une possible impasse. Il me fallait
l’embrasser, lui caresser le cou, plonger mes yeux dans les siens. De jeunes
papillons de nuit, rutilant, crachotant du mollard nicotineux, nous ont demandé
si nous étions homosexuels ; j’ai répondu à cela : une fois par semaine. Mais
non pratiquant.
Le temps ne me
permet plus de me rendre dans ces lieux de cultes que j’ai fréquentés,
autrefois, avec l’assiduité implacable et dévote d’une grenouille de bénitier ;
de ces dionysies absurdes, je ne conserve que de vagues souvenirs, putrescences
érotiques, badineries sournoises, lutineries passionnantes, plié que je suis
aux labeurs absurdes d’une vie systématique et lancinante, où se dessinent, à
la craie, d’étranges amitiés, d’heureuses complicités. Le fantasme, plus que
jamais présent, me domine et, plaqué sur cette vie artificielle que je brode et
que je subis, je sens que je suis prêt à éclater, d’un moment à l’autre, de
même qu’une bombe ; il est toujours en moi, plus que jamais, cette pulsion de
mort, cette attirance pour le sordide qui macère et dont les voix, entrelacs
convulsif de métal et violons, se chevauchent, me rappellent au Drame. Combien
de temps resterais-je en apnée ?
25 août 2009
Le Mausolée d'Astradyne
Au prise dès le
matin avec ce bâtard caoutchouteux qui ne satisfait pas à ma gourmandise,
victime de cette mise en bouche douteuse, je me remémore la soirée de la veille
: une panne de courant, car la nuit est vite tombée, l’emprunt de bougies au
bar d’en face et la descente à tâtons dans les sous-sols, à la recherche du
fameux disjoncteur, parmi une armada de boutons et disjoncteurs divers ;
j’avais senti, dans le noir, par delà une porte qui d’ordinaire est toujours
fermée et des pans de métal, une présence curieuse, sans doute étais-je animé
par une forme de paranoïa inconsciente, la création d’un mythe façonné de
toutes pièces, en express, par cette pseudo culture dont on nous abreuve, et
qui nous gouverne à notre insu :
J’étais passé
par là, la veille, avec notre nouvelle stagiaire, afin de lui faire visiter les
recoins les plus sombres, comme à la recherche d’un trésor, sous forme de billes
glacées ; elle avait dit que c’était là un décor de film d’horreur, et les
portes, avec hublots, ce genre de porte, soi-disant qu’elles existent dans tous
les films de ce genre. C’était, pour reprendre ces mots, « vraiment flippant ».
J’imagine pour ma part qu’il est possible de dénicher dans ce genre de lieu
bien des bâtards - et des cafards -, dans un quelconque placard, cela pour
animer et rassasier le désir de clients cafardeux.
Or
l’horreur commence à la maison
(N’est-ce
pas Claire ?)
Avec ce bâtard,
précisément. Qui reflète exactement le flétrissement d’une vie usuelle, qui
n’est point du domaine du rêve, régie par la dîme et le labeur et dont chaque
instant, chaque compartiment, s’est dévêtu de toute singularité : la fadeur
constante d’un plat de pâtes. N’importe quel ingrédient peut le relever, mais
les pâtes resteront toujours ce qu’elles sont : des pâtes. Fades.
Je cherche en
moi cet autre disjoncteur, pour faire péter les plombs, sauter l’installation,
faire dériver le courant, afin de me retrouver dans les ténèbres. Car je l’ai
dit, précisément, j’espère l’agresseur tapi au fond de moi. Celui-là seul est
capable de m’émouvoir, en créant bien des drames, des richesses, celui-là qui
n’est autre qu’un cadavre, dont l’Autre se repaît et qu’il moleste par des
critiques incessantes. Je devrais, sans doute, être heureux de savoir que
certains collectionnent les cancers comme d’autres des timbres, afin de pouvoir
diriger ma pensée sur quelque chose, ressentir quelques émotions par trop
violentes, souffrir, mais cette idée-là me dégoûte précisément. L’anesthésie au
déni, plus économique, est un suicide au gaz.
22 août 2009
Man Machine
Non pas que
Gaston soit un con : il n’est visiblement l’âne que d’une chanson. En
attendant, tu sais bien que j’ai d’autres projets : départ imminent au pays des
prunes, pour constater l’état des champs, agiter sans doute là-bas un mulot et
m’épancher dans tes sentiments bien trop violents pour moi : ai-je donc à ce
point besoin d’une secousse pour me sentir vivant, à nouveau ? L’homme ne
serait-il pas plus heureux à l’état de machine, sans conscience de cette
finalité pourtant évidente que nous épargnent vaguement nos modes de vie ?
Il est une voix
au téléphone qui sans cesse change : grave et pâteuse, molestée par des
glaires, ou bien alerte, comme un papillon fou : celle d’une petite fille
atteinte de la progéria et s’apprêtant à plonger ses mains squelettiques dans
une immense corbeille de bonbons ; une vanité des temps modernes que la décence
m’interdit de peindre.
J’ai toujours
aimé la peinture de Bosh, cette étrange fascination qu’elle suscitait,
provoquées par la rencontre du beau et du difforme, mais ce magnétisme ne peut
s’appliquer aux gens que l’on aime : les émotions incitées par l’art, que je
plaçais autrefois au dessus de tout, notamment des rapports humains, me sont
devenues étrangères et me semblent désormais terriblement factices.
Je passe
souvent par cette voûte obscure, aux odeurs d’urine, où je croise parfois
quelques silhouettes affairées, en quête d’un raccourci : si nos vies sont
ternes, sous cette voûte à peine éclairée, léchée par le jour caniculaire en
son ouverture, elles sont frôlées de l’ongle par l’angoisse : un rêve
d’obscurité se dessine alors en moi, et mes yeux se ferment, tandis que mes pas
battent la mesure. Je me surprends à rêver, parfois, d’un agresseur.
17 août 2009
L'Homme Bulbe
- Je ne
répondrai rien à cela. En échange, cher journal, je peux te raconter une petite
histoire, où tu trouveras, n’ayons pas peur des mots, un vague ferment de candeur.
Et de l’agacement. Beaucoup d’agacement.
Il est gras
comme un bulbe, victime du sommeil de la marmotte, monté sur du 48. Ceci n’est
pas une énigme, ceci est un stagiaire, un stagiaire de sexe masculin cette
fois-ci, que j’ai dans les pattes depuis 3 semaines et qui, je ne le cache pas,
m’exaspère : non pas qu’il ait un mauvais fond, malgré cette homophobie que je
lui ai détectée face à ce facteur un peu factrice qui vient nous déposer chaque
jour des enveloppes qui, de même que lui, n’ont rien de vierge, ce même facteur
qui ne manque pas de nous imposer son impressionnante collection de lunettes de
soleil « faciès de mouche »…
… Fin de la
digression, j’en reviens à mon mouton : un stagiaire, donc, qui n’a pas un
mauvais fond, gras comme un cochon et mou comme cacochyme alors qu’il n’a que
18 ans : ne devrait-il pas être vigoureux, plein de sève, dynamique ? Son
excuse est de venir d’une île magique où tout est lent, le temps comme suspendu
: la vie, paraît-il, y est merveilleuse. Nous, les français, nous sommes bien
trop stressés, beaucoup trop rapides, speedés, pour ne pas dire fous. - Je
penche toutefois pour l’hypothèse du cholestérol, vu la forme peu subtile de
bouteille d’Orangina dessinée avec aplomb sa rondeur de poire au-dessus de sa
ceinture, bombonne de chair relâchée que son unique chemise blanche tente de
voiler tant bien que mal.
Ce stagiaire
mollasson ne retient rien de ce que je lui dis, de ce que je lui apprends :
chacune des informations disséquées, disséminées avec soin pour ne point
l’encombrer, informations qu’il ne prend pas la peine de noter malgré mes
nombreux conseils et que je répète chaque jour, transite moins dans son cerveau
que les quantités de nourritures impressionnantes qu’il semble ingurgiter et
qui semblent, elles, stagner dans son bide. Ne retenant rien, il cumule - à la
vitesse de la lumière cette fois - les bêtises, les erreurs, erreurs que je
dois évidemment rattraper, et que je rattrape avec lui, pour qu’il apprenne :
en vain, cela ne sert strictement à rien, puisque Stagiaire numéro 2 reproduit
avec une précision quasi chirurgicale les mêmes erreurs et, comble de la
mauvaise foi, m’assure que je ne lui ai rien montré, ni expliqué. J’en suis
venu à me poser cette question : souhaite-t-il vraiment apprendre ce métier ou
bien n’est-il qu’un visiteur, un touriste envoyé par une école tout aussi consciencieuse
? J’ai appris ces derniers jours que ces professeurs estampillés éducation
nationale, vivant également dans l’île merveilleuse, n’appelleront jamais et
n’assurent aucun suivi concernant le devenir de leurs charmantes recrues :
atteindre le téléphone, c’est sans doute pour eux une épreuve digne de fort
Boyard !
Sa présence est
pesante, d’autant qu’il ne parle que de filles : celle-ci est bonne, celle-ci
est belle, magnifique. Tout sourire niais, il commente le physique des
clientes, qu’il reluque l’écume à sa bouche, sans aucune discrétion ; ou bien appelle-t-il,
sans demander la permission, sa copine, avec le téléphone des chefs de service,
évidemment en vacances ; ce que je lui interdis, tout comme ces longues
sessions sauvages sur internet, dans le bureau d’à côté, où il se cache lorsque
je suis occupé. Sommes-nous donc chez mémé ?
Il fallait donc
que je sois dur avec lui, que je lui enseigne les limites, les différences
entre un stagiaire et un employé, le vocabulaire professionnel que son lycée ne
lui a sans doute pas retransmis, le bon sens commun qui régit la communication
humaine (diantre, j’adore ça et m’appelle plus NiKo, compris face de bulbe ?)
et enfin, cerise sur le gâteau, que je lui impose des succédanés de punitions
pour qu’il effectue sur le maigre travail que je lui donne, afin de le vérifier
sans faire des heures supplémentaires, étant donné les catastrophes qu’il est à
même de générer. Sous mon joug, il n’a pas le droit de manger ou de partir tant
que son travail n’est pas fini, cette loi a pour but de le motiver à gérer ses
priorités et exécuter plusieurs choses à la fois, ce dont il est incapable.
Il suffit qu’un
client vienne à lui alors qu’il s’occupe de quelque chose pour qu’il ignore
totalement l’individu en face de lui, le temps de mener sa tâche à terme ( - il
doit penser que le client a le temps ou bien qu’il est venu avec une tente, un
sac de couchage et peut se permettre de camper devant nous, et moi donc, au
taquet, d’interrompre la conversation avec mon client afin de lui dire de
s’occuper du sien, de client), sinon, si le jour n’est pas blanc, mais noir, il
abandonne complètement sa tâche sur son bureau, pour de nouveau s’adonner au
solitaire, une fois le client parti, me transformant ainsi en une sorte de
milice : je dois le surveiller à chaque instant, quand il est question de
travail, puisque je vérifie chacune des choses qu’il fait, pratiquant par la
même le jeu des 7 erreurs : le bulbe ne fait rien correctement. Il est même
étonnant qu’il sache écrire son nom sans faire de faute vu qu’il n’est pas
capable de classer un dossier dans la bonne pochette ! Evidemment, tout le
monde en rie, de ce stagiaire qu’ils appellent « 2 de tens », mais plus les
jours passent et plus, de mon côté, la drôlerie laisse place à des envies de
violences ! Comment ai-je réussi à tenir tant de temps en cette désastreuse
compagnie, qui sabote même mes efforts et dont je suis, bien malgré moi,
le seul responsable !
Parfois, il se
retire sans prévenir : il va se goinfrer de viennoiseries dans un coin sombre,
l’occasion d’une escapade gourmande d’une vingtaine de minutes. Il s’est même
endormi un jour à table, devant les employés : l’information, succulente, ne
tarda pas à circuler. C’est évidemment lorsqu’il s’absente de cette façon qu’un
collègue a besoin de lui pour une basse besogne et me réclame cette aide ma foi
fort dispensable ; à chaque fois qu’il revient, je lui demande de me dire où il
va. A quoi bon ? Ce légume trouve toujours le moyen de traîner du pied quelque
part, avec cette chemise tâchée qu’il refuse de changer, et ce mot invisible,
BOULET, dessiné sur son front à l’encre fantôme.
Pour être au
calme, lorsque mes envies de meurtres menacent de se matérialiser et que
j’imagine non sans délectation un usage différent à chacun des outils qui
jonchent mon bureau, je l’envoie faire des « courses » : d’un pas
lent plus que mesuré, il met une heure à faire le tour du pâté de
maisons : cela me permet de respirer un instant, sans devoir subir sa
présence lourde et ses blagues qui le sont tout autant. Désireux de ne point
trop s’éloigner, malgré les bancs qui jonchent le trajet imposé, il a inventé
des horaires fallacieux à certaines banques, pour ne plus se déplacer si loin. A
moins qu’il n’ait confondu les banques susdites avec d’autres commerçants…
Or, toujours,
sa présence, écrasante, agaçante, me pèse et m’empêche de travailler aussi
consciencieusement que d’ordinaire, par un étrange processus de contamination :
ainsi m’arrive-t-il de lui demander de descendre les bouteilles vides en bas :
il est censé se saisir d’un bac en plastique rempli de ce que mes amis
appellent communément des « cadavres ». Il semblerait qu’au lieu de
se saisir de ce bac, il descende les bouteilles une à une, vu le temps qu’il
met à effectuer cette besogne et, croyez-le, ce n’est pas une expédition. Il
existe même un ascenseur !
Sans doute
pense-t-il ainsi, le bougre, qu’il mérite son salaire, parce qu’il met beaucoup
plus de temps à travailler que nous pour chacune des tâches qu’il entreprend,
et point de son plein gré, car ce légume, contrairement à moult stagiaires bien
plus efficaces, consciencieux, volontaires et autonomes, guettant l’heure, est
rémunéré ! Il a par ailleurs aperçu cette enveloppe sur laquelle est
inscrit son nom, laquelle enveloppe contient un chèque que la comptable nous a
laissé et que nous sommes chargés de lui remettre, au 23 août, le jour de son
départ. Cette maudite enveloppe, je ne te cacherai pas, mon cher journal, que
j’ai envie de la déchirer ou du moins, de la faire disparaître !
- Des petites
flammes de désir, bien vivaces celles-ci, se sont allumées dans ses yeux pour
la première fois, lorsqu’il l’a aperçue !
25 juillet 2009
L'Ombre du Citronnier
Mon cher
journal, encore je t’abandonne à cette page blanche que je ne vois pas, ou si
peu, c’est à peine si je l’envisage ; je pourrais t’envoyer un télégramme, pour
te dire comment je vais, mais chaque unité du télégramme est martelée d’un
STOP, et je ne souhaite pas que les choses s’arrêtent ; hélas, on ne brave pas
la mort, dont le concept est maître de tout et donne du sens à chacune des
choses qui nous entoure et plus encore aux êtres vivants. Je passe donc mes
journées à travailler, et faire le pitre, troquer mon costume cravate contre un
bleu de travail aux odeurs d’ouvriers, et rire à m’en décrocher la mâchoire de
tout et de rien, et puis, une fois cela fait, un travail sérieux martelé d’une
franche rigolade avec mes collègues et stagiaires, je rentre chez moi, et là,
enfin seul, chaque soir, chaque nuit, s’invite à mon chevet cette tristesse que
je porte comme un second vêtement, imprimé sur le grain de la peau, un écrou,
au fin fond de mon cerveau, qui menace d’éclater.
Cette finitude
intense grandit en moi, me dévore chaque centimètre de peau. Jour après jour,
elle me fait frissonner, s’empare de moi. Chaque nuit dessine au sein de mes
rêves ribambelles de danses macabres, où figurent des visages familiers, ô
combien décharnés. Chaque nuit c’est ma mère que j’enterre, lors même qu’elle
souhaite être incinérée. Mon cher journal, quand je suis seul, je ne pense plus
qu’à elle, aux irrésolus, aux paroles que je n’ai jamais pu prononcées, qui pourtant
se faufilaient dans mon discours, dans cette étreinte de main, que j’aurais
voulu éternelle, malgré le fleuve.
D’autres
étreintes sont moins profondes qu’elles se brisent peu à peu : mon petit ami,
quand je le vois, il me taraude, affiche sans cesse le désir je lui dise mon
amour, car je ne lui dis pas aussi souvent qu’il aimerait l’entendre, son « je
t’aime », et bien moins que lui, parfois, puisque je réponds guère à ses
déclarations, si ce n’est par une caresse, une étreinte, un baiser, mais cela
n’est jamais suffisant. Je veux que tu le dises, m’a-t-il dit hier. Pour moi -
l’impérieux - seules les paroles comptent. Je t’aime de plus en plus, m’a-t-il
avoué. Chaque jour un peu plus. Plus et encore plus et de même, continua-t-il,
j’aimerais de voir plus, beaucoup plus, partager plus avec toi. Lui ne tient
pas compte de ce que je traverse : c’est tout juste s’il m’a pris dans ses
bras, quand je suis revenu sur Lyon voici deux semaines, vidé du premier baiser
que la mort m’a donné, bredouillant timidement un « c’est dur pour toi, pauvre
chaton », avant que de classer ce dossier épineux, gênant, pour ne plus parler
que de sa télévision, son saint graal, fond visuel et sonore sur lequel il vit,
auquel, passionné, il veut me convertir, tandis que le silence fait siège en ma
demeure - place à l’obscurité ! Sans
doute m’aime-t-il pour lui plutôt que pour moi-même ? Ce n’est point un hasard
si je suis un chaton ; non point homme mais animal domestique.
Alors, au
travail, quand les clients s’évaporent, je ris, je vis une seconde vie, en
pleine lumière artificielle, valse dynamique avec mes collègues, seconde vie
dans laquelle ma mère n’est plus qu’un fantôme, et, curieusement, aujourd’hui,
cette nouvelle stagiaire que nous avons accueillie lundi, est venue à moi, cet
après-midi, pétrie de bonnes intentions,
et elle m’a dit que, si je voulais parler, lui parler, à elle, je le pouvais,
parce qu’elle comprenait ce que je traverse : elle a perdu son père d’un
cancer, voici quelques mois. Tu vois mon cher journal, la mort s’est invitée
partout, partout, et le gâteau au citron, dont mon palais se délectait, n’avait
plus le même goût. Tout comme toi, et comme moi, qui disparais un peu plus
chaque jour, à devenir mon propre fantôme, une caricature. Je n’ai plus besoin
de porter du noir pour devenir une ombre.
20 juillet 2009
L'Evidence des Mains
Les mains de ma
mère sont celles qui m’ont guidé dans l’écriture : elle me faisait dessiner les
lettres une à une, et les mots prenaient vie, lorsque j’apprenais à écrire, en
CP, le soir venu. Ces lettres, il fallait les retracer encore et encore,
jusqu’à les faire vivre soi-même. Sa main guidait la mienne, comme une mère
guide une vie ; l’institutrice pestait. Les mains ne mentent pas, ne mentent
jamais : elles trahissent jusqu’à l’âge des personnes dont les visages
miraculés n’affichent que mensonges, elles trahissent les envies et trahissent
les métiers. Ses mains étaient mortes, quand je les caressais, dimanche soir. Alors,
je souhaite le mensonge des mains, la déroute du cosmos.








